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Lectures critiques :

Poète aussi précis qu’aérien lorsque il parle l'amour, Tison  transforme les corps en étoiles lointaines et proches. Il fait de sa passion pour une fleur disparue une longue patience.
Plus désirable en effet devient la princesse lorsqu'elle est séparée de son guerrier. C'est comme si sa promesse ne fut que différée. D'où des mélodies insistantes mais discrètes par respect à son "silence".

Frédéric Tison rejoint ainsi celle qui ne serait désormais l'autre que par miracle. Mais surgissent ces "nuages rois" en retour, en offrande. C'est comme si la lune tendait sa psyché à un tel visage.
La langue rôde au bord des ténèbres des nuages dont les voiles se défont loin de tout énoncé convenu. Le texte devient un miroir luminescent, instrument gigogne en latence pour celle qui arme encore le scribe toujours lesté de son amour.
Les lecteurs deviennent les pèlerins d'un tel voyage de retour mais aussi de redécouverte pressentie. Et ce, en un éventail d'émotions charnelles ou divines. Clôtures et ouvertures, invitations sensorielles caractérisent une œuvre qui reste tout autant érotique que spirituelle.

Tison trouve le moyen de s'opposer au dualisme âme/corps en penchant pour une entité indivisible où tout fonctionne de manière interactive. La pensée vient de l'expérience sensorielle et vice-versa en un  travail où se combine l'expression de la chair et de l'esprit en un cycle ininterrompu.  


Jean-Paul Gavard-Perret (in salon-litteraire.linternaute.com, 23 avril 2021).

*

Frédéric Tison a baigné chaque mot dans son Styx, son fleuve de mort personnel, avant de le déposer, rutilant, neuf, dans le poème. Chaque mot lâché par la bouche du poète est capital, sa vie en dépend. Sa vie ? Son chant intérieur, qu'on entend comme si le poète parlait à côté de nous. Mieux : en nous. C'est de la musique, c'est un rythme, discret et intime. Musique de l’âme.

À partir de là, nuages, ciels, barques, sentiers, d'essence divine, d'essence royale, ne cessent de nous hausser vers toujours plus de beauté et de liberté.  Le souffle de la Nature a passé : Marcheur, épouse-moi dans mes détours de pierre" : Parole du sentier, qui monte vers toi. - Que ton pas sourde au sein de ces cailloux, parmi le chardon bleu, le bouton d'or, toute l'haleine. En lien avec la Nature se tient une civilisation magique où rois, reines, châteaux, sont fantasmagories sacrées du poète : Une reine se dérobe en ces lieux. - Elle avait quitté ce paysage ; ses larmes étaient tombées ainsi que des offrandes. - Son visage, ci-gît, se révèle sans parler, ainsi que la neige sur les toits. Les mots sont hiératiques, simples et forts.

La civilisation magique se perpétue dans le présent avec des éléments mythifiés comme la rue, la fenêtre, la chambre. Impression onirique très prégnante, presque hallucinatoire : Le désordre s'accroissait. Les statues égarées dans les rues, les passants de hasard, les sources noires étaient des songes pour mes yeux. - Et l'eau-forte du ciel n'entamait pas les nuages. - Des corps survenaient dans la ville qui étaient parlés par le vent. La vue à ses outils rêvés, déclinés sous la forme récurrente de miroirs, d'ombres, de silhouettes, bref de reflets. C’est l'image en variations du poète lui-même, mais aussi de tous êtres et choses aimés par lui, qui traverse telle une brise ville et campagne.

Dans Nuages rois, le lexique est aérien : oiseau, vent, toits, nuages, ciels, ailes, montagne, tout monte, vers quelle divinité intérieure ? Tu apprends du nuage sa leçon blanche et légère, sa lyre transparente, toute seule jouant ; ses haltes et ses hâtes ; ses éparpillements. Voici un art poétique, que l'on retrouve un peu plus loin : Hâte-toi - et ne te hâte pas ; ce que le vent vient de te dire ne s'annule pas : le ciel, l'oiseau, la terre et l'arbre ont lieu.

Car entre les poèmes sont des passerelles, des ponts légers comme un fil de toile d'araignée, et c'est bien un royaume de fils d'or tendus qu'est chaque livre de Frédéric Tison, un castel d'échos sans fin où se perdre avec délices, dans l'éternelle lutte contre la prison terrestre, dont la clé unique est la beauté : Elle se souvient. Belle détenue dans les miroirs, elle sait encore la lumière libre. - Elle sait qu'elle est de la même source que l'ombre, dans l'interrègne des fleurs. - Et toujours cette retenue, cette suspension, un dieu délicat : (...) entendez-vous ma prière éparpillée, vos neiges m'attendent-elles tandis que je passe devant votre visage et retiens doucement votre image en pleurs ?

Tout est délicatesse et dignité, telle cette notation du couchant : Inestimable rouge à l'horizon, inestimable rose, inestimables bleu et noir. Il s’agit bien d’amour, et d’un trop-plein de beauté : Il pleut ; mon Dieu, la pluie est bleue, face au vide intersidéral : Tu créeras ta barque éblouissante. - Ton navire dévorant l'amour sera sur la mer l'écriture qui tremble et la parole qui vibre. À la toute fin, le poète est le prince.

 

Claire BOITEL (in Les Hommes sans Epaules n°52, octobre 2021).



Lectures critiques :

Poète aussi précis qu’aérien lorsque il parle l'amour, Tison  transforme les corps en étoiles lointaines et proches. Il fait de sa passion pour une fleur disparue une longue patience.
Plus désirable en effet devient la princesse lorsqu'elle est séparée de son guerrier. C'est comme si sa promesse ne fut que différée. D'où des mélodies insistantes mais discrètes par respect à son "silence".

Frédéric Tison rejoint ainsi celle qui ne serait désormais l'autre que par miracle. Mais surgissent ces "nuages rois" en retour, en offrande. C'est comme si la lune tendait sa psyché à un tel visage.
La langue rôde au bord des ténèbres des nuages dont les voiles se défont loin de tout énoncé convenu. Le texte devient un miroir luminescent, instrument gigogne en latence pour celle qui arme encore le scribe toujours lesté de son amour.
Les lecteurs deviennent les pèlerins d'un tel voyage de retour mais aussi de redécouverte pressentie. Et ce, en un éventail d'émotions charnelles ou divines. Clôtures et ouvertures, invitations sensorielles caractérisent une œuvre qui reste tout autant érotique que spirituelle.

Tison trouve le moyen de s'opposer au dualisme âme/corps en penchant pour une entité indivisible où tout fonctionne de manière interactive. La pensée vient de l'expérience sensorielle et vice-versa en un  travail où se combine l'expression de la chair et de l'esprit en un cycle ininterrompu.  


Jean-Paul Gavard-Perret (in salon-litteraire.linternaute.com, 23 avril 2021).

*

Frédéric Tison a baigné chaque mot dans son Styx, son fleuve de mort personnel, avant de le déposer, rutilant, neuf, dans le poème. Chaque mot lâché par la bouche du poète est capital, sa vie en dépend. Sa vie ? Son chant intérieur, qu'on entend comme si le poète parlait à côté de nous. Mieux : en nous. C'est de la musique, c'est un rythme, discret et intime. Musique de l’âme.

À partir de là, nuages, ciels, barques, sentiers, d'essence divine, d'essence royale, ne cessent de nous hausser vers toujours plus de beauté et de liberté.  Le souffle de la Nature a passé : Marcheur, épouse-moi dans mes détours de pierre" : Parole du sentier, qui monte vers toi. - Que ton pas sourde au sein de ces cailloux, parmi le chardon bleu, le bouton d'or, toute l'haleine. En lien avec la Nature se tient une civilisation magique où rois, reines, châteaux, sont fantasmagories sacrées du poète : Une reine se dérobe en ces lieux. - Elle avait quitté ce paysage ; ses larmes étaient tombées ainsi que des offrandes. - Son visage, ci-gît, se révèle sans parler, ainsi que la neige sur les toits. Les mots sont hiératiques, simples et forts.

La civilisation magique se perpétue dans le présent avec des éléments mythifiés comme la rue, la fenêtre, la chambre. Impression onirique très prégnante, presque hallucinatoire : Le désordre s'accroissait. Les statues égarées dans les rues, les passants de hasard, les sources noires étaient des songes pour mes yeux. - Et l'eau-forte du ciel n'entamait pas les nuages. - Des corps survenaient dans la ville qui étaient parlés par le vent. La vue à ses outils rêvés, déclinés sous la forme récurrente de miroirs, d'ombres, de silhouettes, bref de reflets. C’est l'image en variations du poète lui-même, mais aussi de tous êtres et choses aimés par lui, qui traverse telle une brise ville et campagne.

Dans Nuages rois, le lexique est aérien : oiseau, vent, toits, nuages, ciels, ailes, montagne, tout monte, vers quelle divinité intérieure ? Tu apprends du nuage sa leçon blanche et légère, sa lyre transparente, toute seule jouant ; ses haltes et ses hâtes ; ses éparpillements. Voici un art poétique, que l'on retrouve un peu plus loin : Hâte-toi - et ne te hâte pas ; ce que le vent vient de te dire ne s'annule pas : le ciel, l'oiseau, la terre et l'arbre ont lieu.

Car entre les poèmes sont des passerelles, des ponts légers comme un fil de toile d'araignée, et c'est bien un royaume de fils d'or tendus qu'est chaque livre de Frédéric Tison, un castel d'échos sans fin où se perdre avec délices, dans l'éternelle lutte contre la prison terrestre, dont la clé unique est la beauté : Elle se souvient. Belle détenue dans les miroirs, elle sait encore la lumière libre. - Elle sait qu'elle est de la même source que l'ombre, dans l'interrègne des fleurs. - Et toujours cette retenue, cette suspension, un dieu délicat : (...) entendez-vous ma prière éparpillée, vos neiges m'attendent-elles tandis que je passe devant votre visage et retiens doucement votre image en pleurs ?

Tout est délicatesse et dignité, telle cette notation du couchant : Inestimable rouge à l'horizon, inestimable rose, inestimables bleu et noir. Il s’agit bien d’amour, et d’un trop-plein de beauté : Il pleut ; mon Dieu, la pluie est bleue, face au vide intersidéral : Tu créeras ta barque éblouissante. - Ton navire dévorant l'amour sera sur la mer l'écriture qui tremble et la parole qui vibre. À la toute fin, le poète est le prince.

 

Claire BOITEL (in Les Hommes sans Epaules n°52, octobre 2021).




Lectures critiques

Avez-vous une claire vision du paradis ? Ou de lui une bouffée d’espérance ? Êtes-vous attiré par ce lieu comme on peut l’être par un bon repas après des jours de famine ? Probablement pas. Mais à lire le dernier recueil de Breton, vous surprendra sa stupéfiante évidence. Vous vous interrogerez : Faut-il croire avec lui le paradis à porter des yeux et des âmes, ou est-ce du poète une nouvelle espièglerie ? Si l’on en croit le titre, il suffirait de prononcer ce simple sésame : « lumière » et, aussitôt, la nature prolixe se donnerait à voir. Elle vous établirait dans son royaume, vous rendant apte à nommer tout ce qu’elle contient, à acquiescer à toutes ses correspondances. Les mots pour le dire manqueront à votre enthousiasme bredouillant. Vous appellerez à l’aide vos proches, vivants ou morts, mais tous ensemble, bredouillant ou pas, vous conclurez profondément ravis : « et nous n’avons rien dit ».

Arpentons maintenant quelques pages. Le poème d’ouverture donne le ton et l’allure de la terre à découvrir : « Les arbres sont parfaits et les fleurs si pures », et nous, « dans la maison, nous continuons à vivre. Un chat médite en silence. Non lue, une lettre jubile ». Le recueil s’organise ensuite en deux étapes, aux nuances infimes : Choisis plutôt quelques rivières, dont je reçois les poèmes comme un conseil, puis, Métiers, qui liste quelques édéniques activités humaines (électricien, puisatier, etc.) ou les fruits de leur travail (jardin, lampe, la table garnie, le bal, etc.). Un même hymne à la présence traverse les deux parties. Nommons-en quelques-unes : la bruyère, le roncier, l’œillet, la tulipe, la marguerite, la jonquille, les chèvrefeuilles, et le coquelicot ; la libellule, les abeilles, le criquet, le ramier, le héron, le condor, la chouette, le chat (mais pas le chien), etc. ; mais également le ruisseau, le vent, la lune, les collines et montagnes, l’herbe, la pluie « qui parle bas au mystère du feuillage », etc.

En dernier lieu, on doit citer les nuages, princes bienveillants qui traversent les cieux avec nonchalance. Comme on le voit, le paradis du poète se trouve être une terre parfaite, pas loin du sud de la France (je me souviens alors des livres de Jean Delumeau sur le Paradis, racontant les nombreuses expéditions qui l’avaient cherché loin, très loin, du côté de l’Iran et de la Chine, alors qu’il serait par ici). Y ayant élu domicile, le poète muet de joie s’exclame : « J’y scintille » et y reçoit des encouragements : « sois l’extraordinaire, » ose être là avec tous, « fragiles et forts, au cœur de tout / dans la majesté des choses ».

Vivre au Paradis consisterait à vivre en paix au milieu d’une beauté inépuisable, et sans fin de dire « merci à la calme lumière », et sans fin d’être comblé par l’extraordinaire d’une rivière, tel « l’art à son sommet ». Oui, me dis-je en refermant le recueil, une telle vie serait le paradis. Dans ce dernier recueil, Alain Breton poursuit sa quête, toujours animé par son « optimisme d’étonnement ». Dans Je ne rendrai pas le feu, prix Apollinaire 2024, il nous avait introduits dans un immense présent propice à mille et un enfantillages, tous plus sérieux et plus exaltants les uns que les autres.

Dans En attendant qu’ait parlé le Grand Cerf, en 2025, nous avons vu le souffle de la Genèse s’emparer à neuf de notre monde – et nous, d’y assister, nous nous impatientions que cela se produise. Maintenant ce nouveau recueil nous propose une nouvelle alliée : « Ménage-toi, ô lumière ! La nuit reprend confiance et nous montons la garde ». Et si nous prononçons ce mot-sésame, « Lumière », nous découvrirons que nous n’y sommes pas seuls : « Ainsi vous étiez là, homme des rires et des grimaces éphémères », tous fragiles et humbles, « comme ces nuages qui, à peine écrits, effacent leur nom ».

Utopie ? Farce ? Naïveté d’un verbe tenu par un fou léger se promenant dans nos rues ? Ces poèmes sont tout cela. Nous les offrant, Alain Breton répond simplement à sa vocation de poète : tendre vers l’insaisissable présence, ainsi que l’invite Gaston Puel (1924-2013) à la dernière page : « Nous écrirons qu’au nom des étoiles dont nous sommes tombés. Et nous n’oublierons pas cette fumée si légère qui semble lointaine dès qu’elle apparaît, c’est le meilleur de notre parole, c’est ce qui veut aller plus loin que nous, vers l’insaisissable présence. »

Pierrick de CHERMONT (in revue La Forge).

*

Avec ce livre nous nous sommes encore élevés de plusieurs degrés. Quelque chose de l’appréhension mystique s’est accomplie, dans le réel, là où l’assigne le poète. Et c’est le temps du bonheur et de sa réfutation, autrement dit dans une perspective à la fois céleste et tellurique, le temps non pas d’une réconciliation idéale mais d’une annulation littérale des contraires.

La première impression qui émane du fond et de la forme dans la création / révélation majeure de l’ouvrage est éminemment sonore. D’emblée, insensiblement, les sons se substituent aux mots, aux lieux, aux situations, poursuivent leurs métamorphoses et commutations, les enrobent, les habillent, les percent, absorbent leur substance, se généralisent et culminent dans l’apologétique du nombre universel et acoustique !

Dès que nous avons perçu et intégré ce phénomène dans une pétillante poétique de synthèse, nous sommes appareillés pour entendre toutes les péripéties virtuelles des poèmes.

Cette transposition dans le domaine sonore fait de l’ouïe une lectrice éblouie arpentant les pays du réel, et entraîne dans son cours dégondé et démultiplié une réévaluation de l’ensemble du visuel.

Ainsi Alain Breton nomme-t-il non pas l’image mais le son, le faisant exister, lui conférant une authentique et prééminente matérialité dans sa fusion avec l’image et ses représentations graphiques, chromatiques et multisensorielles.

Dès lors entrent en scène tous les bruissements, froissements, murmures de la nature, l’intensité sonore pouvant, selon notre acuité du moment, s’amenuiser, s’éteindre ou s’intensifier. Parfois même l’auteur réactive l’enchantement au cœur d’un seul poème par la décharge plus forte d’un son isolé.

La seconde composante qui ne prend pas la précaution élémentaire de se différencier de la première est la lumière. Alternent-ils les poèmes sonores et les poèmes de la clarté ? On pourrait dire que périodiquement ou simultanément, ils se reposent, font des pauses les uns dans les autres, se condensent, s’objectivent ou trouvent encore des nouveaux moyens d’être conjointement dans l’équilibre des formes sensibles.

S’insère aussi une autre catégorie de poèmes, ceux de la nostalgie motrice, telle l’aile paradoxale, conductrice, majeure et évolutive de l’indépassable, de l’infranchissable douleur, de ces chants qui étouffent le cœur. Auxquels se rajoutent les poèmes philosophiques – aux chutes poignantes et énigmatiques – prospectifs, rétrogrades, ceux coupés dans le vif de l’espoir, ceux de l’acceptation, ceux en lévitation, en haut, en bas, des poèmes à étages, à tiroirs, au faîte du ciel, du détaché, du détachement, la liste se renouvelle sans fin, se complexifie et prend conscience à mesure de ses avancées.

Il y a la présence, la contingence sublimée de la pluie à qui il est beaucoup demandé comme à une madone, entre atomes et simulacre, dissimulée entre les éléments. Ô pluie, seras-tu la charitable ? La forme liquide, tangible, évanescente de l’espérance, la dernière vivante, Allons, prends patience. / Demain, la pluie remuera bien encore un peu, avec son pouvoir réparateur de tout impressionner.

La pluie est la plus subtile de la famille de l’eau, composée aussi des nuages, des courants, des orages, des fontaines, des neiges, des rivières, mais qui n’ont pas comme elle la passion ou l’innocence de croire que tout sur son passage peut s’apaiser, se refaire ou se transfigurer.

Chez Alain Breton l’effeuillement du nu, l’effeuillement en une seule fois de toutes ses nudités l’assimile à la pluie, c’est pourquoi si vous approchez l’ombre, la feuille, la terre, le scarabée, vous y verrez ce que son âme liquide, à force de noblesse et de spiritualité, y a fraternellement déposé.

Le style de ce recueil est si agile qu’on dirait qu’Alain Breton a retiré l’inutile des mots et même l’inutile des lettres. Avec un stylet fantôme « il écrit à » et décrit la transparence immédiate des choses et l’évanescence / souvenance des ombres et des formes dans la nature. Car c’est avec cette dernière qu’il traite d’évidence, de fidélité, d’identité et d’allégeance, plaçant en elle son unique et droite certitude, lui qui, par vision, révélation latente et supériorité atavique, n’en a aucune, donnant lieu à ses assises mêlées d’air, d’eau, de terre, de ciel, de vie et de mort, maximes lyriques, sentences oniriques, long, doux inépuisable homomorphisme empirique.

De cette nature il sera dit tant en des pages hors des tombes et hors des froids vestiges, jusqu’à nous transformer en feuillage, jusqu’à nous offrir ces lieux boisés, ces lieux du ciel, ces lieux liquides comme consolation et augures !

Du reste Pourquoi s’inquiéter ? quand nous vivons au milieu de choses, de naissance et d’essence, elles-mêmes consolées ; et bruissant parmi elles tant que nous vivons, échangeant avec le vent, les fleurs, les chemins, les étoiles ce que nous connaissons, puis faisant la nuit sur notre savoir. Est-ce pour cela que les poèmes ont raccourci ? A travers chacun d’eux Alain nous élève avec la brièveté, la fulgurance tranquille d’un baiser.  Pourquoi s’inquiéter ? puisque celle qui ne sera pas nommée fait son aire éternelle dans L’inventaire des herbes / la chorégraphie des murs écroulés et quelle valeur a la mort dans l’eau d’une rivière ? Celle qui ne sera pas nommée mais qui faisait déjà son nid ultime dans la neige.

Enfin c’est aussi la démarche d’un poète qui cherche et trouve le bonheur dans le respect et la frugalité de son rapport à l’être. Ce n’est pas en six jours pour lui que se crée le monde, mais dans l’inachevé des jours, du temps, en des milliards de fragments visuels, auditifs, rabattant tous les critères des outrances et des débordements dans une jubilation aussi modeste que permanente de l’existence. Lumière et nous n’avons rien dit.

 

Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules).



Lectures critiques

Avez-vous une claire vision du paradis ? Ou de lui une bouffée d’espérance ? Êtes-vous attiré par ce lieu comme on peut l’être par un bon repas après des jours de famine ? Probablement pas. Mais à lire le dernier recueil de Breton, vous surprendra sa stupéfiante évidence. Vous vous interrogerez : Faut-il croire avec lui le paradis à porter des yeux et des âmes, ou est-ce du poète une nouvelle espièglerie ? Si l’on en croit le titre, il suffirait de prononcer ce simple sésame : « lumière » et, aussitôt, la nature prolixe se donnerait à voir. Elle vous établirait dans son royaume, vous rendant apte à nommer tout ce qu’elle contient, à acquiescer à toutes ses correspondances. Les mots pour le dire manqueront à votre enthousiasme bredouillant. Vous appellerez à l’aide vos proches, vivants ou morts, mais tous ensemble, bredouillant ou pas, vous conclurez profondément ravis : « et nous n’avons rien dit ».

Arpentons maintenant quelques pages. Le poème d’ouverture donne le ton et l’allure de la terre à découvrir : « Les arbres sont parfaits et les fleurs si pures », et nous, « dans la maison, nous continuons à vivre. Un chat médite en silence. Non lue, une lettre jubile ». Le recueil s’organise ensuite en deux étapes, aux nuances infimes : Choisis plutôt quelques rivières, dont je reçois les poèmes comme un conseil, puis, Métiers, qui liste quelques édéniques activités humaines (électricien, puisatier, etc.) ou les fruits de leur travail (jardin, lampe, la table garnie, le bal, etc.). Un même hymne à la présence traverse les deux parties. Nommons-en quelques-unes : la bruyère, le roncier, l’œillet, la tulipe, la marguerite, la jonquille, les chèvrefeuilles, et le coquelicot ; la libellule, les abeilles, le criquet, le ramier, le héron, le condor, la chouette, le chat (mais pas le chien), etc. ; mais également le ruisseau, le vent, la lune, les collines et montagnes, l’herbe, la pluie « qui parle bas au mystère du feuillage », etc.

En dernier lieu, on doit citer les nuages, princes bienveillants qui traversent les cieux avec nonchalance. Comme on le voit, le paradis du poète se trouve être une terre parfaite, pas loin du sud de la France (je me souviens alors des livres de Jean Delumeau sur le Paradis, racontant les nombreuses expéditions qui l’avaient cherché loin, très loin, du côté de l’Iran et de la Chine, alors qu’il serait par ici). Y ayant élu domicile, le poète muet de joie s’exclame : « J’y scintille » et y reçoit des encouragements : « sois l’extraordinaire, » ose être là avec tous, « fragiles et forts, au cœur de tout / dans la majesté des choses ».

Vivre au Paradis consisterait à vivre en paix au milieu d’une beauté inépuisable, et sans fin de dire « merci à la calme lumière », et sans fin d’être comblé par l’extraordinaire d’une rivière, tel « l’art à son sommet ». Oui, me dis-je en refermant le recueil, une telle vie serait le paradis. Dans ce dernier recueil, Alain Breton poursuit sa quête, toujours animé par son « optimisme d’étonnement ». Dans Je ne rendrai pas le feu, prix Apollinaire 2024, il nous avait introduits dans un immense présent propice à mille et un enfantillages, tous plus sérieux et plus exaltants les uns que les autres.

Dans En attendant qu’ait parlé le Grand Cerf, en 2025, nous avons vu le souffle de la Genèse s’emparer à neuf de notre monde – et nous, d’y assister, nous nous impatientions que cela se produise. Maintenant ce nouveau recueil nous propose une nouvelle alliée : « Ménage-toi, ô lumière ! La nuit reprend confiance et nous montons la garde ». Et si nous prononçons ce mot-sésame, « Lumière », nous découvrirons que nous n’y sommes pas seuls : « Ainsi vous étiez là, homme des rires et des grimaces éphémères », tous fragiles et humbles, « comme ces nuages qui, à peine écrits, effacent leur nom ».

Utopie ? Farce ? Naïveté d’un verbe tenu par un fou léger se promenant dans nos rues ? Ces poèmes sont tout cela. Nous les offrant, Alain Breton répond simplement à sa vocation de poète : tendre vers l’insaisissable présence, ainsi que l’invite Gaston Puel (1924-2013) à la dernière page : « Nous écrirons qu’au nom des étoiles dont nous sommes tombés. Et nous n’oublierons pas cette fumée si légère qui semble lointaine dès qu’elle apparaît, c’est le meilleur de notre parole, c’est ce qui veut aller plus loin que nous, vers l’insaisissable présence. »

Pierrick de CHERMONT (in revue La Forge).

*

Avec ce livre nous nous sommes encore élevés de plusieurs degrés. Quelque chose de l’appréhension mystique s’est accomplie, dans le réel, là où l’assigne le poète. Et c’est le temps du bonheur et de sa réfutation, autrement dit dans une perspective à la fois céleste et tellurique, le temps non pas d’une réconciliation idéale mais d’une annulation littérale des contraires.

La première impression qui émane du fond et de la forme dans la création / révélation majeure de l’ouvrage est éminemment sonore. D’emblée, insensiblement, les sons se substituent aux mots, aux lieux, aux situations, poursuivent leurs métamorphoses et commutations, les enrobent, les habillent, les percent, absorbent leur substance, se généralisent et culminent dans l’apologétique du nombre universel et acoustique !

Dès que nous avons perçu et intégré ce phénomène dans une pétillante poétique de synthèse, nous sommes appareillés pour entendre toutes les péripéties virtuelles des poèmes.

Cette transposition dans le domaine sonore fait de l’ouïe une lectrice éblouie arpentant les pays du réel, et entraîne dans son cours dégondé et démultiplié une réévaluation de l’ensemble du visuel.

Ainsi Alain Breton nomme-t-il non pas l’image mais le son, le faisant exister, lui conférant une authentique et prééminente matérialité dans sa fusion avec l’image et ses représentations graphiques, chromatiques et multisensorielles.

Dès lors entrent en scène tous les bruissements, froissements, murmures de la nature, l’intensité sonore pouvant, selon notre acuité du moment, s’amenuiser, s’éteindre ou s’intensifier. Parfois même l’auteur réactive l’enchantement au cœur d’un seul poème par la décharge plus forte d’un son isolé.

La seconde composante qui ne prend pas la précaution élémentaire de se différencier de la première est la lumière. Alternent-ils les poèmes sonores et les poèmes de la clarté ? On pourrait dire que périodiquement ou simultanément, ils se reposent, font des pauses les uns dans les autres, se condensent, s’objectivent ou trouvent encore des nouveaux moyens d’être conjointement dans l’équilibre des formes sensibles.

S’insère aussi une autre catégorie de poèmes, ceux de la nostalgie motrice, telle l’aile paradoxale, conductrice, majeure et évolutive de l’indépassable, de l’infranchissable douleur, de ces chants qui étouffent le cœur. Auxquels se rajoutent les poèmes philosophiques – aux chutes poignantes et énigmatiques – prospectifs, rétrogrades, ceux coupés dans le vif de l’espoir, ceux de l’acceptation, ceux en lévitation, en haut, en bas, des poèmes à étages, à tiroirs, au faîte du ciel, du détaché, du détachement, la liste se renouvelle sans fin, se complexifie et prend conscience à mesure de ses avancées.

Il y a la présence, la contingence sublimée de la pluie à qui il est beaucoup demandé comme à une madone, entre atomes et simulacre, dissimulée entre les éléments. Ô pluie, seras-tu la charitable ? La forme liquide, tangible, évanescente de l’espérance, la dernière vivante, Allons, prends patience. / Demain, la pluie remuera bien encore un peu, avec son pouvoir réparateur de tout impressionner.

La pluie est la plus subtile de la famille de l’eau, composée aussi des nuages, des courants, des orages, des fontaines, des neiges, des rivières, mais qui n’ont pas comme elle la passion ou l’innocence de croire que tout sur son passage peut s’apaiser, se refaire ou se transfigurer.

Chez Alain Breton l’effeuillement du nu, l’effeuillement en une seule fois de toutes ses nudités l’assimile à la pluie, c’est pourquoi si vous approchez l’ombre, la feuille, la terre, le scarabée, vous y verrez ce que son âme liquide, à force de noblesse et de spiritualité, y a fraternellement déposé.

Le style de ce recueil est si agile qu’on dirait qu’Alain Breton a retiré l’inutile des mots et même l’inutile des lettres. Avec un stylet fantôme « il écrit à » et décrit la transparence immédiate des choses et l’évanescence / souvenance des ombres et des formes dans la nature. Car c’est avec cette dernière qu’il traite d’évidence, de fidélité, d’identité et d’allégeance, plaçant en elle son unique et droite certitude, lui qui, par vision, révélation latente et supériorité atavique, n’en a aucune, donnant lieu à ses assises mêlées d’air, d’eau, de terre, de ciel, de vie et de mort, maximes lyriques, sentences oniriques, long, doux inépuisable homomorphisme empirique.

De cette nature il sera dit tant en des pages hors des tombes et hors des froids vestiges, jusqu’à nous transformer en feuillage, jusqu’à nous offrir ces lieux boisés, ces lieux du ciel, ces lieux liquides comme consolation et augures !

Du reste Pourquoi s’inquiéter ? quand nous vivons au milieu de choses, de naissance et d’essence, elles-mêmes consolées ; et bruissant parmi elles tant que nous vivons, échangeant avec le vent, les fleurs, les chemins, les étoiles ce que nous connaissons, puis faisant la nuit sur notre savoir. Est-ce pour cela que les poèmes ont raccourci ? A travers chacun d’eux Alain nous élève avec la brièveté, la fulgurance tranquille d’un baiser.  Pourquoi s’inquiéter ? puisque celle qui ne sera pas nommée fait son aire éternelle dans L’inventaire des herbes / la chorégraphie des murs écroulés et quelle valeur a la mort dans l’eau d’une rivière ? Celle qui ne sera pas nommée mais qui faisait déjà son nid ultime dans la neige.

Enfin c’est aussi la démarche d’un poète qui cherche et trouve le bonheur dans le respect et la frugalité de son rapport à l’être. Ce n’est pas en six jours pour lui que se crée le monde, mais dans l’inachevé des jours, du temps, en des milliards de fragments visuels, auditifs, rabattant tous les critères des outrances et des débordements dans une jubilation aussi modeste que permanente de l’existence. Lumière et nous n’avons rien dit.

 

Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules).




Dans la revue Les HSE

"Yves Mazagre a ouvert la voie au poème d’aventures. Le lecteur participe avec lui à une chasse au trésor où le moindre brin d’herbe a le rôle principal, où chaque mot nous tient en haleine, où les anciens dieux sont ressuscités pour nous faire vivre les exploits et les défaites du vivant, avec un désespoir en liesse et une extraordinaire sensualité. Ses textes se dégustent à la manière d’un thriller d’un genre nouveau ; ils en combinent les ingrédients en jonglant avec les paradoxes, l’humour, l’Histoire, la science et l’érotisme. Ils expriment les facettes mystérieuses d’un monde intense - notre planète, telle que nous ne l’avions jamais vue -, assujetti aux claquements de doigts d’un rêve grouillant de désirs. Loin de ces poèmes arrêtés où l’or est osé et la rose rossée, Yves Mazagre nous fait jubiler en surprenant toujours. Il s’inscrit comme une sorte d’Homère contemporain, de ces auteurs rares qui ont le pouvoir de jeter du feu sur notre myopie."

Alain BRETON (Revue Les Hommes sans Epaules n°31, 2011).




À propos de L'Île-cicatrice

"Cette conjugaison, cette noce, de la rigueur dans l’expression avec une sensibilité si subtile, c’est rare."

Guy CHAMBELLAND (1986): cité dans Les Hommes sans épaules, n° 21, 2006, p. 40.

"Ce poète sait être dense d’emblée. Peu à peu les poèmes irremplaçables viendront. Déjà de L’ÎLE CICATRICE deux poèmes se dégagent. L’un sur l’hiver :
L’hiver foncier, sachant construire un ciel (page 78).
L’autre sur la nuit :
mais la nuit,/ chargée d’âge et de lenteur
mais le silence au poil ras qu’elle rassemble,
la nuit s’est faite au dernier étage,
dans l’intime des confins (page 82)."

Henri HEURTEBISE, in Multiples, n° 47 (1992), p. 63.

 

 




Critiques

"La joie comme la peine se mesurent en centigramme." (Benjamin Péret). Joie ? parce qu'un nouveau numéro de Supérieur Inconnu, le trentième, est paru. Peine ? parce que c'est le dernier et qu'il est consacré à son fondateur Sarane Alexandrian, disparu en 2009 emporté par une leucémie. La couverture est de Madeleine Novarina, épouse de l'écrivain, et vient clore une série commencée en octobre 1995. Le comité de rédaction de la revue a dans son ensemble participé à l'hommage rendu à Alexandrian. Nous trouvons des textes et des entretiens d'anciens compagnons: Alain Jouffroy, des lettres d'André Breton et de Malcolm de Chazal, des illustrations de Victor Brauner, Ljuba, Denis Bellon. Sous la plume de Christophe Dauphin, auteur chez l'Âge d'Homme d'un essai Sarane Alexandrian, le grand défi de l'imaginaire, on peut lire un très intéressant et émouvant portrait de ce dernier. Les documents publiés sont nombreux et la période d'après-guerre est riche en témoignages: exposition surréaliste en 1947 à la galerie Maeght, création de la revue Néon et de Cause... Le sommaire est parsemé de textes inédits de Sarane Alexandrian, écrivain, critique d'art et fondateur d'une des revues les plus fascinantes de ces dernières années: Supérieur Inconnu, qui a paru en trois séries, trente numéros au total de 1995 à 2011. Adieu Grand Cri-chant nous en sommes pas prêts de vous oublier, d'ailleurs: "c'est les jeunes qui se souviennent. Les vieux oublient tout." (Boris Vian).

Michel Jacubowski (in Cahiers Benjamin Péret n°1, septembre 2012)

 

« Supérieur Inconnu.., est le titre qu'André Breton avait choisi, en novembre 1947, pour nommer la publication qu'il envisageait de fonder... » Aujourd'hui, c'est le dernier numéro d'une revue « ouverte à la prose autant qu'à la poésie» et qui a mis « à l'honneur, dans chaque numéro, un écrivain qui est souvent injustement méconnu du public et de la critique »... Dernier numéro consacré à Sarane Alexandrian, mort le 11 septembre 2009. Sarane Alexandrian et Madeleine Novarina, poète et son épouse, « le couple héroïque faisant face à tout » selon Christophe Dauphin. Un dossier complet avec des textes de l'auteur, bien sûr, des analyses de sa création romanesque, des fac-similés des lettres, des photos, des reproductions de tableaux et de dessins, des hommages de ses proches, des souvenirs... Et tout cela donne une image vivante de ce familier des surréalistes. Un exemplaire à conserver!  

Alain Lacouchie,

(revue Friches, n° 109, janvier 2012).

 

"Sarane Alexandrian nous a quittés le 11 septembre 2009 pour le Grand Réel. Spécialiste des avant-gardes et de la littérature érotique, biographe de Victor Brauner, cet homme exceptionnel, érudit incarnant l’élégance intellectuelle et spirituelle, fut aussi, c’est moins connu, un hermétiste de talent, ce qui apparût clairement à travers la revue Supérieur Inconnu qu’il dirigea brillamment. Deux ans après sa disparition, Supérieur Inconnu, désormais sous la direction de Christophe Dauphin, rassemble ses amis pour un numéro spécial, n°30, consacré à l’homme de l’art et à son œuvre multiple, inattendue, et absolument non-conformiste comme il savait si bien le revendiquer. Christophe Dauphin avertit le lecteur d’une ambiguïté toute française : « La France raffole des surréalistes quand ils sont morts ; mais quand ils étaient dans l’éclat de la jeunesse ou dans la force de l’âge, elle a tout fait pour les acculer à la misère. C’est d’ailleurs le lot de tout grand artiste révolté, de tout prophète de l’anticonformisme, de connaître une gloire tardive ; les conformistes lui préfèrent toujours le pantin remodelable après chaque rebut. Sarane Alexandrian n’a pas échappé, malheureusement, à ce principe ; du moins en France, car à l’étranger, au Liban, en Roumanie, en Angleterre, en Espagne, en Grèce, en Italie, au Portugal, en Turquie, aux Etats-Unis, en Chine (où son Histoire de la littérature érotique a été traduite en 2003), ou à l’Île Maurice, notre ami jouit d’un prestige qui ne s’est jamais démenti. » Ce numéro spécial débute par une présentation des trois périodes de la revue, les 21 numéros de la première série, 1995-2001, les 4 numéros de la deuxième série, 2005-2006 et la troisième série, 2007-2011 qui propose 5 numéros. D’une grande exigence, Sarane Alexandrian a veillé à la haute tenue de sa revue qui demeure la plus belle publication d’avant-garde des vingt dernières années. Supérieur Inconnu a inscrit le message du surréalisme éternel dans la période si dangereuse et si passionnante du changement de millénaire, message que l’art du XXIème siècle devra s’approprier pour demeurer art. Ce numéro, qui mêle articles, poèmes, illustrations, témoignages, écrits de Sarane, illustre la puissance, la densité et la richesse de ce message non-conformiste, au plus près de la liberté de l’être. Et il y a ce couple, Madeleine Novarina et Sarane Alexandrian, un amour fou qui n’a cessé de nourrir la création de l’un comme de l’autre. Parmi les textes de Sarane Alexandrian rassemblés dans ce numéro, citons : Madeleine Novarina poète – La création romanesque – Autour de « Socrate m’a dit » – Considérations sur le monde occulte – Ontologie de la mort, ces deux derniers inédits. Sarane Alexandrian contribua grandement au renouvellement de l’alliance salutaire entre avant-garde et initiation, par ses écrits bien sûr, plus encore par sa médiation entre des mondes qui s’ignorent encore à tort. Parmi les très nombreux contributeurs à ce numéro qui, davantage qu’un hommage, constitue une démonstration de la permanence de Sarane Alexandrian, citons : Madeleine Novarina, Virgile Novarina, André Breton (Trois lettres à Sarane Alexandrian), Malcom de Chazal (Lettre à Sarane Alexandrian), Jean-Dominique Rey, Odile Cohen-Abbas, Paul Sanda, Marc Kober, Fabrice Pascaud, Jehan Van Langhenhoven, etc. Ce numéro exceptionnel est diffusé par Les Hommes sans Epaules, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen, France.

Remi Boyer

(Incohérism.owni.fr, 21 septembre 2011)    

 

"Un numéro hommage de Supérieur Inconnu à son fondateur, Sarane Alexandrian (1927-2009). Un lien étroit avec les HSE : le directeur de publication en est aussi Christophe Dauphin, et les HSE en gèrent la publication. Les contributeurs sont nombreux, poètes, artistes, amis, qui apportent leur voix pour cet hommage quasi unanime (seule voix dissonante, celle d’Alain Jouffroy) qui tente d’aborder toutes les facettes de cet homme à l’élégance légendaire  qui sut ne pas faire de concession aux modes. On croisera ainsi entre autres Françoise Py, Lou Dubois, Olivier Salon, Virgile Novarina, César Birène, Marc Kober, Odile Cohen-Abbas, mais aussi, évoqués largement, par le document, lettre ou dessin, Madeleine Novarina, sa femme, les peintres Jean Hélion et Victor Brauner (dont une œuvre fait la couverture, comme pour le n°1), le poète mauricien (et toujours trop méconnu) Malcolm de Chazal, etc. Un numéro qui marque aussi la fin d’une aventure de 15 ans, puisque ce dernier numéro est aussi l’ultime d’une série de trente."  

Jacques FOURNIER

(levure littéraire.com, 2011).    

 

"C’est la première fois que je parle de cette revue et ce sera l’ultime puisqu’il s’agit d’un numéro spécial consacré à son fondateur : Sarane Alexandrian, décédé en 2009.  Ce dernier a longtemps été considéré comme le successeur désigné d’André Breton, c’est dire dans quelle mouvance, surréaliste, il s’est positionné toute sa vie. Le titre de la revue d’ailleurs, Supérieur inconnu, a été trouvé par André Breton lui-même en 1947, pour une revue qui n’a pas vu le jour alors. La publication a connu trois séries : la première de 1995 à 2001, avec 21 numéros, et un nombre impressionnant de poètes reconnus aujourd’hui ; la deuxième de 2005 à 2006 (4 n°), avec au comité de lecture des membres plus jeunes comme Marc Kober ou Christophe Dauphin qui rejoignent Alexandrian et les plus anciens, prenant comme axes principaux quatre vertus cardinales que sont le rêve, l’amour, la connaissance et la révolution. Cette série sera interrompue, faute de subvention du CNL, mais suivie par la troisième et finale (2005-2011) avec un comité de rédaction élargi : 5 numéros dont ce dernier. Sarane Alexandrian exerçait une véritable fascination sur tous ceux qui l’ont approché et qui témoignent dans cet ouvrage. Né en 1927 à Bagdad, son père était médecin du roi Fayçal 1er, il vient en France en 1934. Il rencontre le dadasophe Raoul Hausmann, ce qui va être déterminant dans son apprentissage intellectuel, puis André Breton, Victor Brauner et Madeleine Novarina, qui va devenir sa femme et à laquelle sont consacrés deux articles forts de la livraison. Théoricien  n° 2 du surréalisme, il rompt rapidement avec André Breton, dès 1948. Christophe Dauphin montre comment il écrit sous autohypnose, à la Robert Desnos, autour de l’onirisme, la magie sexuelle et la gnose moderne. Une idée intéressante, c’est qu’il a souhaité être un anti-père pour les jeunes qui l’admiraient, afin qu’ils le dépassent à leur tour. Ses conceptions romanesques sont très éclairantes, puisqu’il a voulu certainement être davantage reconnu comme écrivain de romans plutôt que poète. Beaucoup de contributions suivent à la gloire de ce grand personnage, dont le charisme et l’ouverture intellectuelle impressionnaient grandement ses interlocuteurs, à noter la fausse note signée Alain Jouffroy qui donne en contrepoint un éclairage inverse au concert de louanges ; également avant de renvoyer à la revue qui propose une quarantaine de témoignages (dont Jehan Van Langenhoven ou Michel Perdrial entre autres), le Sarane Alexandrian, critique d’art, lequel lui confère pour conclure sa véritable dimension. Un homme hors du commun, sans contestation possible. Un grand écrivain de la fin du surréalisme."

Jacques MORIN

(Site internet de la revue Décharge, novembre 2011).

 

Avec ce trentième numéro de Supérieur Inconnu s'achève l'aventure de cette revue fondée par Sarane Alexandrian en octobre 1995, aventure qui dura donc 16 ans et connut trois séries différentes. Ce dernier numéro consiste en un hommage à la figure tutélaire de Sarane Alexandrian, disparu le 11 septembre 2009. Nous y trouvons les signatures des acteurs majeurs ayant fait l'histoire de cette revue qui se revendiquait du non-conformisme intégral.   C'est à César Birène que revient la tâche d'ouvrir ce numéro mémorial par un texte retraçant clairement les grandes étapes de Supérieur Inconnu. A l'origine imaginée par André Breton, la revue aurait dû voir le jour en 1947 chez Gallimard sur les conseils de Jean Paulhan. Une revue ayant l'ambition d'unir les conservateurs fidèles à l'esprit du Second manifeste, et les novateurs. Le nom même de la revue vient directement de Breton qui voyait dans le "Supérieur Inconnu" l'objectif idéal de la recherche poétique de l'avenir. Elever l'esprit vers les hauteurs et explorer l'inconnu. Un désaccord empêcha ce projet que Sarane Alexandrian, en héritier légitime du Surréalisme – il avait été le secrétaire général du mouvement – reprend et mène à son point d'épanouissement au moment charnière du passage au troisième millénaire. Une revue issue du Surréalisme mais désireuse d'accueillir dans ses pages les voix d'un avenir poétique émancipé du passé, et fervente admiratrice de figures peut-être injustement mal connues telles celles de Claude Tarnaud, Charles Duits, Stanislas Rodanski, Gilbert Lely, Jeanne Bucher par exemple.  César Birène retrace avec fidélité ces quelques quinze années d'engagement littéraire autour de Sarane Alexandrian. Il en synthétise l'esprit, les contenus, évoque les grands acteurs tels Alain Jouffroy et Jean-Dominique Rey, à la fondation de l'aventure avec Sarane. Puis rejoints par la jeune génération des Christophe Dauphin, Marc Kober, Alina Reyes. Je me permets d'ajouter Pablo Duran, Renaud Ego, Jong N'Woo, Malek Abbou, etc. Les transitions des séries 1 à 2 et 2 à 3 sont bien explicitées, ainsi que les raisons qui présidèrent chaque fois au changement de visage par ces nouvelles moutures de la revue. On notera avec étonnement au moins deux grands absents sous la plume de César Birène, deux absents de taille qui contribuèrent pourtant à l'envergure de la revue par le rôle qu'ils y tinrent au sein du comité de rédaction de la première série, en les personnes d'Alain Vuillot et de Matthieu Baumier… La revue poursuit ensuite son hommage à Sarane avec les textes de Christophe Dauphin, les photos de Sarane et de sa femme Madeleine Novarina, les poèmes de Madeleine Novarina, les photos du bureau de Sarane où nous eûmes tous l'honneur, à un moment, d'être reçu pour une conversation d'une politesse exquise  sous le charme silencieux et magiques des œuvres de Victor Brauner. Des textes inédits de Sarane, comme illustrés par des reproductions de toiles de Ljuba, sont ici publiés, comme La création romanesque issue de ses Idées pour un Art de vivre, Art de vivre qui était la passion de sa vie tant il considérait que cet Art induit tous les plans de l'émancipation de l'humain. Nous y trouvons également trois lettres inédites adressées à Sarane, deux par André Breton, la troisième par Malcolm de Chazal, lettres qui témoignent de l'engagement intellectuel intégral qui était celui d'Alexandrian.   Suit un entretien d'Alain Jouffroy par Jean-Dominique Rey autour de la figure de Sarane, entretien surprenant au sein d'un hommage tant Jouffroy n'use d'aucune langue de bois pour évoquer le souvenir de son ami Sarane. A juste titre d'ailleurs car Alexandrian, non-conformiste revendiqué, aurait eu en horreur les passages de pommade de circonstance. Jouffroy évoque un Alexandrian supportant mal la contradiction qu'on pouvait lui opposer et nombreux sont, parmi ceux qui le fréquentèrent, à avoir essuyé ses colères et sa susceptibilité... (..) Un homme généreux. Une figure tutélaire à qui l'on devait une manière d'allégeance à partir du moment où il nous avait accueilli dans son clan. Un écrivain ayant sa propre conception de la fidélité, souffrant avec difficulté qu'on lui oppose des vues différentes de ce en quoi il croyait. Mais généreux, je le répète, comme peu en sont capables. Aussi la version de Sarane par Alain Jouffroy a-t-elle lieu d'être tant elle rend fidèlement le caractère haut en couleur qui était le sien. D'ailleurs, s'ensuit la reproduction d'une réponse de Sarane à un message de Jouffroy laissé sur son répondeur téléphonique. Illustration significative des rapports qui furent ceux des surréalistes, faits de franchise, d'orgueil, de rodomontades, d'hystérie surjouée, de joutes oratoires, de ruptures, de réconciliations. Parmi les textes, passionnants, de ce numéro hommage, (nous ne les citerons pas tous), mentionnons celui de Paul Sanda consacré à l'ouvrage majeur d'Alexandrian, Histoire de la philosophie occulte, et aux prolongements de ce livre, d'abord dans le rapport qu'entretint Sanda avec Sarane, ensuite dans la vie de Sanda. Remercions Christophe Dauphin, maître d'œuvre de cette ultime livraison, pour ses contributions à la réussite de ce beau numéro, tant lorsqu'il se consacre au couple Madeleine Novarina-Sarane Alexandrian que lorsqu'il dresse un portrait biographique de Sarane, situant son importance dans la deuxième génération surréaliste mais aussi dans le monde littéraire et intellectuel, lui dont l'œuvre fut traduite partout dans le monde sans que jamais l'intelligentsia officielle et médiatique ne lui rende le moindre hommage. Hommage encore à l'érudition époustouflante d'un homme hors-norme, qui n'avait cure de savoir pour savoir mais entendait savoir pour vivre plus et transmettre ses connaissances pour aider à vivre plus. Jean Binder, lui, choisit dans les multiples visages d'Alexandrian, l'écrivain d'art. Il rappelle que le premier livre de Sarane fut consacré au peintre Victor Brauner, Brauner l'illuminateur, dont on ne peut ici que conseiller la lecture tant ce livre est, à mes yeux, fondamental. Et poursuit en dressant l'itinéraire des écrits sur l'art de Sarane. Palpitant.   Gérald Messadié quant à lui tire son chapeau à l'impertinence, pour employer un euphémisme, de Sarane, lui qui, en 2000, publia un livre étrange intitulé Soixante sujets de romans au goût du jour et de la nuit, livre dans lequel Sarane propose aux romanciers en mal d'inspiration 60 sujets mirifiques pour surseoir à leur manque de talent et d'imagination. Un livre volontairement passé inaperçu tant le bras d'honneur d'Alexandrian aux plumitifs desséchés en tous genres relève, comme le souligne Messadié, du terrorisme.   Il y  a aussi le très beau texte de Marc Kober, d'une justesse et d'une mesure admirables, brossant l'image de surface qu'offrit à beaucoup Sarane Alexandrian pour nous montrer un peu le vrai cœur de cet homme : "Pourtant, la vérité de Sarane est ailleurs, écrit Kober : moins dans l'homme de lettres qu'il voulut être que dans une volonté d'élargir le périmètre humain".   Il y a enfin, et je m'arrêterai là, le beau poème que Matthieu Baumier offre ici à Sarane, intitulé "A l'étoile vive", assorti de cette émouvante dédicace Pour Sarane, par-delà. Ce trentième numéro rend ainsi un hommage mérité à un écrivain méconnu, dont l'œuvre théorique continuera d'irriguer les temps à venir tant elle se situe à la croisée de la Tradition dont notre société se targue de ne vouloir rien savoir, et de l'avenir qui l'aimante par un besoin vital de prendre sa respiration.   Supérieur Inconnu, ce furent 30 volumes en quinze ans, mais aussi des lectures publiques dont chacun des membres garde en mémoire les éclats et les reliefs. (Conciergerie de Paris, Mairie du XIIème arrondissement de Paris, Bateau-lavoir). A titre personnel, sans Supérieur Inconnu, sans Sarane Alexandrian, je n'aurais sans doute pas rencontré la danseuse Muriel Jaër, petite-fille de la galeriste Jeanne Bucher avec qui, au sortir d'une lecture de poèmes, je devais me lier d'amitié.   Je n'aurais pas non plus eu la grande chance de rencontrer Matthieu Baumier, dont l'amitié dans le Poème m'est absolument vitale. Pour ceci, Sarane, merci.  

Gwen Garnier-Duguy

(in Recoursaupoeme.fr, août 2012).




Critiques

"Un recueil surprenant, dense et varié. Marie-Christine Brière a l'art d'écrire des poèmes cadrés. En une page, on découvre un portrait, souvent de quelqu'un, nommé parfois en titre, ou bien un paysage d'un lieu de même titré. Et l'on embarque pour ces photos comme dans un album, chaque texte guidant une visite aux confins des êtres ou du monde... le mot bonheur qui répandu placerait son bandeau - lisse sur les yeux d'enfants perdus. Amour, amitié, voyage. Empathie avec les gens et la nature. La seconde observation que l'on retient se trouve être dans la forme; les mots passent les vers, enjambant facilement, et enchaînant les phrases, ce qui provoque fluidité et vitesse: l'eau passe à peine sur le dos des pierres. Son écriture si particulière ne se prive pas de raconter, tout en chevauchant l'image si l'occasion se présente. Rien n'est prémédité, la poésie se matérialise au fur et à mesure que l'encre sèche sur le cahier. Un nuage a égaré sa guimbarde. On pense surréalisme bien sûr, dans une version baroque, et pourquoi n'en serais-ce pas ? mais je crois qu'il y a surtout le regard de Marie-Christine Brière à focalisations variées, et qui bouge instantanément, macro, plan large ou panoramique... le lecteur change de plan à chaque vers: Un train dans son roulement d'oreille - révèle une route lointaine, oubliée."

Jacques Morin (in Décharge ,n°160, décembre 2013).

"Le titre du recueil de Marie-Christine Brière sonne comme une invitation à embarquer aux côtés du poète, à nous laisser emporter au gré des lignes noircies de mots. Ainsi le parcours proposé au lecteur est-il jalonné par les titres de parties qui annoncent les étapes du voyage : « Amarrages », « A bord penchés tremblants », « Attaches », « Embarqués », « Humour rameur », « Et sur l’arche, un pépiement de création ». Comment ne pas deviner ici qu’il s’agit d’une liste des étapes progressives qui mènent à l’accomplissement du parcours poétique, ainsi qu’une manière d’énumération du périple auquel est invité le lecteur enserré à l’énoncé dans les pluriels employés par l’auteur ?

Alors qu’est-ce à dire ? Avant même la lecture des textes nous voyons se déployer le champ lexical de la navigation, métaphore de la traversée du réel portée par l’énonciation poétique dans sa puissance à décaler les rouages du signe. Un trajet au-delà des apparences données à voir à travers un quotidien dont le poète s’imprègne et dont elle énonce les détours sans apitoiement mais avec toujours un regard à l’Humanité. Le paysage habituel n’est plus insignifiant, il n’est plus tableau d’habitudes égrainées jour à jour. Grâce aux mises en œuvres paradigmatiques, dans le choix du lexique, et à une syntaxe qui permet les glissements sémantiques, il se dévoile à travers des dispositifs ainsi dévolus à la parole poétique.

En plongée dans les attentes
A la table du café
Les paroles contenues
Disent le dehors des femmes
Talons fins, robes noires

Un planeur descend des yeux
Le repas, heure légale
Assène son cliquetis
Par un trou de porte ouverte
 

Barreau de fer midi coupe
L’ombre en loques des auvents
Vêtus de bleu unanime
Les passants cherchent le soir
 

Dans sa forme, une poésie au vers et à la rime libres de toute contrainte, et des titres qui précèdent chaque texte. Pas de ponctuation ou rarement employée, et une syntaxe qui rythme la structure du vers. Une disposition à la page qui fait sens tant la gestion de l’espace typographique est signifiante : strophes en retrait, groupes de vers détachés, la forme soutient le paradigme dévolu à un lexique servi par des mots appartenant au registre courant, afin d’étayer la totalité des envolées du signe.

Alors il n’est pas étonnant lorsque nous suivons ce parcours poétique de constater que cette prégnance du réel au discours en propose une lecture herméneutique. Les étapes du quotidien énoncées par Marie-Christine Brière ne sont qu’occasions d’ouvrir à une dimension qui en transcende les apparences. Et la parole poétique emporte alors au-delà des contours. Ainsi ce titre oxymore, telle la poésie du recueil qui dit les apparences et leurs revers, Flocons noirs :
 

De là-bas et si haut tout est oie
Mais tout n’est pas cygne
Les nuages tombèrent en suie
Un jour où nous avions gobé l’œuf
Entrées dans une maison à terre
Les mésanges de l’enfance
Ne pouvaient en sortir
Sans curiosité de nous
 

De là-bas en bas des gloires
Portaient bonheur pas de nuage
Sans frange d’argent dit le proverbe
Mais les humains occupés donnent
Miettes à celui-là le crucifié
Etonnés de trouver l’homme-dieu
Dément, torturé même à l’offert
Sur la table d’une brocante
 

A partir d’une lecture sensible du réel, Marie-Christine Brière mène le lecteur au seuil d’un univers poétique qui en dévoile les arcanes grâce à la puissance des images évoquées. Et cette ambition herméneutique des textes de Cœur passager ne se limite pas seulement à une percée métaphorique de la vie ordinaire. Elle se propose aussi d’énoncer une réflexion sur le langage, qui sous-tend certains textes du recueil. Cette écriture spéculaire invite donc le lecteur à s’interroger sur le signe, à l’envisager comme trace inaboutie mais capable dans sa dimension poétique de mener à une vision transcendante du quotidien :
 

L’Oiseau c’est trop
 

………
 

L’accent sur le mot ciel par mégarde
N’a même pas glissé au parapet où l’oiseau
-toujours sans nom-sifflote entre
deux silences. Comment faire sans livre
 

pour nommer, dessiner sur la paroi leurs
mécaniques de plumes vertes ? bleues ?
bleuvertes ? Le noir n’est que du gris
la mouette et son œil bouton
 

deviendra plus tard une bottine
Comment approcher du jeune né qui se
Cogne sur la pierre, l’ouvrier l’imitera
Sur son théâtre de planches
 

….
 

Comment rendre compte de cette perception accrue et sans concession des évidences, telle est la question que pose ici l’auteur. Comment énoncer une réalité si souvent violente, ancrer la poésie au réel mais ne pas l’y perdre.

Lire Cœur passager c’est se laisser embarquer dans l’univers de Marie-Christine Brière. La prégnance du quotidien ne fait en rien de cette poésie une poésie du réel. Bien au contraire, qu’il s’agisse de l’appareil paratextuel ou du choix d’une mise en œuvre syntaxique et paradigmatique qui permet les envolées sémantiques du signe, tout est prétexte à porter une réflexion sur la nature du langage poétique ainsi que sur l’ordinaire de l’existence dont l’auteur propose une lecture sensible. Les épigraphes sont à cet égard éloquentes : pour épigraphe d’œuvre, choisir une citation d’Anne Teyssiéras qui précède immédiatement une phrase de Philippe Jaccottet tirée de L’Ignorant, placée au début du premier chapitre, n’est pas neutre : ici s’énonce la volonté de se placer dans le sillage de ces auteurs et dit l’ambition de faire de la parole poétique un outil qui ouvre à une perception herméneutique du monde, et qui mène à son exégèse. Et Bernard Noël convoqué au chapitre trois sous le titre « Embarqués » soutient ces présences liminaires. La poésie est carte et boussole, outil et objet, nécessaires assemblages des signes qui peuvent rendre compte de ce regard  prégnant, spéculaire, révélateur. Mais n’est-ce pas là, dans les déflagrations du signe, que se trouve l’accomplissement, que s’énonce la liberté ?
 

La Pédagogie
 

Mâchez la poésie
Mâchez le poème
Elèves inouïs
Sortis des bois à peine
Sauvages nez à nez
Avec ceux qui les ont écrits
vous êtes de ce monde
 

Ou alors naviguez
C’est le bon moment
Prenez le large
Dans le débris du bruit aigu
Des carreaux cassés
Dans les fuites des décharges
Dans vos minuscules incendies
Vos nuées oranges
Et jeux de cailloux


Carole Mesrobian (in recoursaupoème.fr, sommaire n°112, septembre 2014).




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