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12 décembre 2013 Dans Rimbaud revue

"Auteur de quelques vingt-sept ouvrages de poésie, prose poétiques ou souvenirs publiés depuis un quart de siècle, Jacques Simonomis n’attendait qu’un commentateur pour que son œuvre connaisse vraiment le rayonnement auquel ses qualités humaines la destinaient. C’est maintenant chose faite par la grâce d’un Christophe Dauphin particulièrement bien inspiré, qui analyse, ausculte une par une et dans tous les domaines les qualités et l’évolution d’un langage haut en couleur, chargé de tendresse humaine et d’authentique révolte face au monde que nous connaissons. Simonomis le sensible nous apparaît plus accessible encore, à travers Sa vérité qui n’est pas celle de tous, son rythme de poète qui casse et brise les tabous, son humour, parfois grinçant, qui met au pilori et les hommes et leurs œuvres, sans oublier le fondateur et l’animateur depuis une bonne décennie du fameux Cri d’os, ouvert à toute œuvre de qualité… Complété par de larges extraits de l’œuvre de Simonomis, cet ouvrage est un tout qu’on ne peut négliger lorsqu’on se penche sur l’œuvre du fondateur du Cri d’os."

Jehan Despert (Rimbaud Revue n°27, 2002).




Deux approches critiques

Comme des meilleurs vins millésimés, Paul Farellier a sélectionné pour chaque année écoulée, et depuis 1968, une bouteille de son excellent cru poétique. Publiés ici où là, les textes qu’il nous offre dans cette rigoureuse anthologie sont choisis pour leur représentativité, leur qualité, le goût subtil de leur longévité et, quelque part, leur tendresse donnée au temps qui court.
Choisir un extrait de texte dans cette superbe sélection est dénaturer le message initial car la plupart des poèmes représentés ici le sont dans un contexte pourvoyeur d’instants privilégiés. Chaque âge a son destin, chaque vers son empire.

« cette sorte de voix mate et sans écho,
ce faible cri de lanterne,
une étoile sourde qu’on distingue à peine

au vent venu de la nuit. »

La démarche qui accompagne ce poème fascine, car c’est le regard même que Paul Farellier privilégie entre tous, opérant sur un choix qui importe déjà un choix supplémentaire où ne surnagent, en fin de compte que les seuls grands textes douloureux des « bonnes années », alors qu’il ne reste

« plus rien qu’un soleil ras
pour faucher les pluies glaçantes. »

Un petit livre tendre et pathétique.

Jean CHATARD, note (mars 2009) pour la revue Le Mensuel littéraire et poétique.

 

Paul Farellier est un poète du souffle et de la distance. Ces poèmes naissent du creusement, du travail, de soins et d’attente. Ils maturent dans la grande cuve à poèmes, nous offrant des millésimes qui selon le poète lui-même peuvent varier selon la terre, le soleil, les pluies, l’attention du vendangeur. Quarante poèmes pour quarante années, le choix du poète a dû être bien difficile. Un peu de hasard a pu s’inscrire dans ce choix mais certaines années sont d’une qualité rare et c’est sans attendre que nous devons déguster ces poèmes.
Des instants, des lumières, un regard sur un vécu, l’oiseau qui s’envole, le silence toujours en recherche dans l’œuvre de Paul Farellier, tout cela impose un moment poétique dense et questionnant. « J’écosse la mémoire » écrit le poète qui tente peut-être de ne pas laisser s’égarer le moindre tremblement dans ce que nous pourrions relier à un vers précédent : «Tout le métier d’aimer». C’est que le poème de Paul Farellier ne semble pas vouloir rester dans la solitude même si les apparences sont parfois trompeuses chez ce poète assez secret. Son espace poétique s’appuie sur la réflexion philosophique et métaphysique tout autant que sur les éléments du monde et de la nature accomplissant par son poème une symbiose qui nous conduit à vivre avec lui la matière du monde comme son néant. Ainsi par l’union du paysage et de la lumière comme connaissance d’une finitude acceptée, nous pouvons lire ces très beaux vers :

« il a gelé blanc
                          et la lumière est prise ».

Silence, beauté, lumière, des étoiles que Paul Farellier ne doit plus chercher. Elles nous semblent véritablement atteintes dans ce recueil.

Monique W. LABIDOIRE, in revue Poésie sur Seine, n° 68, printemps 2009.




À propos de L'Île-cicatrice

"Cette conjugaison, cette noce, de la rigueur dans l’expression avec une sensibilité si subtile, c’est rare."

Guy CHAMBELLAND (1986): cité dans Les Hommes sans épaules, n° 21, 2006, p. 40.

"Ce poète sait être dense d’emblée. Peu à peu les poèmes irremplaçables viendront. Déjà de L’ÎLE CICATRICE deux poèmes se dégagent. L’un sur l’hiver :
L’hiver foncier, sachant construire un ciel (page 78).
L’autre sur la nuit :
mais la nuit,/ chargée d’âge et de lenteur
mais le silence au poil ras qu’elle rassemble,
la nuit s’est faite au dernier étage,
dans l’intime des confins (page 82)."

Henri HEURTEBISE, in Multiples, n° 47 (1992), p. 63.

 

 




Bloc-notes

Historien d’art et de la littérature érotique, essayiste et romancier, auteur d’une trentaine d’ouvrages, Sarane Alexandrian (1927-2009) s’est situé tantôt au cœur et tantôt en marge du mouvement surréaliste. A la demande d’André Breton, il dirigea après-guerre la revue Néon, et on lui doit l’Art surréaliste et Le Surréalisme et le rêve.  Il fut critique d’art à la revue L'œil et au journal Arts, et critique littéraire à l’Express.

Sarane Alexandrian s’est intéressé à la magie sexuelle, chez Crowley par exemple (en témoigne son essai sur La Magie sexuelle, La Musardine, 2000), mais aussi à la philosophie occulte, chez Agrippa par exemple, et, en dépit de certaines approximations, son Histoire de la philosophie occulte (Seghers, 1983) est des plus utiles. Après L’Impossible est un jeu (Edinter/Rafael de Surtis, 2011), voici son deuxième ouvrage posthume : Les leçons de la haute magie (Rafael de Surtis, 2012), qui rassemble des textes sur la vie, la mort et les croyances sous le regard de l’occultisme, par un surréaliste en quête de la réalité de l’homme, de l’invisible et du monde.Certains écrits sont inédits, d’autres ont été publiés, respectivement en 2008 et 2011, dans la revue d’avant-garde Supérieur Inconnu, qu’il a dirigée depuis 1995.

Alexandrian s’interroge et nous interroge ainsi sur l’âme et l’esprit, le monde occulte, le grand principe du Tout, la phénoménologie des superstitions populaires, l’ontologie de la mort. Que l’on partage ou que l’on ne partage pas toujours (ce qui est mon cas), les réponses qu’il apporte à la lumière de son expérience personnelle, ses textes témoignent de la pensée d’un intellectuel à la croisée du surréalisme et de l’occultisme, en quête du salut par le rêve et l’amour.

Enfin, une petite étude sur « Joséphin Péladan et le rêve de l’érotisme mystique » éclaire d’une jour nouveau l’œuvre de l’auteur des vingt-et-un romains de La Décadence latine, dans un domaine où d’aucuns, sans doute, ne seraient pas allés le chercher, mais où Sarane Alexandrian a su mettre en évidence certains traits caractéristiques d'une forme d'érotisme sacré chez le sâr de la Rose-Croix catholique.

Serge Caillet

("Bloc-notes d'un historien de l'occultisme" in sergecaillet.blogspot.fr)



Sur Incoherism

"Deuxième livre posthume de Sarane Alexandrian, Les Leçons de Haute Magie viennent éclairer un aspect singulier de la personnalité riche et surprenante du second penseur du Surréalisme après André Breton. La pensée et l’œuvre de Sarane Alexandrian explorent toutes les dimensions de la psyché, à travers l’art et la littérature bien sûr, notamment d’avant-garde, mais également à travers l’érotologie, l’hermétisme et la philosophie occulte. Le choix d’une alternative nomade aux impasses de tous les conformismes ne pouvait que conduire Sarane Alexandrian à l’étude de pensées et praxis autres, constantes cependant de l’expérience humaine. Les Leçons de Haute Magie font partie d’un ensemble, intitulées Idées pour un Art de Vivre dont elles forment le quatrième volet. Le premier volume, La Science de l’être traite des étapes de l’acheminement de l’être. Le deuxième, Le Spectre du langage, interroge la littérature, l’imaginaire et la poésie. Le troisième, Une et un font Tout aborde la question de la nature féminine, et des fantasmagories des rapports amoureux, question qui trouve son prolongement dans ce quatrième volume. Le cinquième, Court traité de métapolitique, s’intéresse aux travaux de Charles Fourier qui lui était cher, et pose les bases d’une politique transcendante. Le sixième, L’Art et le désir, est consacré à une esthétique ontologique et à une synthèse des arts. Comme le remarque Christophe Dauphin dans son introduction, cette œuvre se trouve à la croisée de multiples influences, André Breton, Charles Fourier, Aleister Crowley, Cornélius Agrippa notamment mais elle est aussi porteuse d’une profonde originalité. « Vérités nécessaires » ou « mensonges provoquant la rêverie », l’œuvre de Sarane Alexandrian veut éveiller au réel. Il distingue non sans pertinence, ésotérisme, hermétisme et occultisme, même si ces distinctions sont parfois difficiles à établir, afin de poser les jalons d’un enseignement qui vise une structure absolue, un principe dégagé des surimpositions culturelles et personnelles. Les Leçons traitent de l’âme et de l’esprit, du monde occulte, de la métaphysique, de la phénoménologie des superstitions populaires, d’une ontologie de la mort, du Rêve de l’Erotisme Mystique de Joséphin Péladan et, enfin, du Livre des Rêves de Luc Dietrich. Les Leçons, apparemment disparates, constituent bien un ensemble cohérent, non destiné à rassurer le lecteur, mais plutôt à le constituer comme un libre aventurier de l’esprit. On ne suivra pas Sarane Alexandrian sur son peu de considération pour Gurdjieff, son contre-sens, il est vrai courant, sur la quatrième voie, ou au contraire sa surestimation de Papus, certes excellent vulgarisateur et organisateur mais sans doute pas comme il l’avance « meilleur théoricien de l’occultisme qu’Eliphas Lévi ». On appréciera son analyse subtile de ce qui est en jeu dans la nécessité que connaît l’homme d’explorer, parfois avec maladresse, l’invisible, l’inconnu, l’indicible, le néant et la totalité. Le sens de la queste et son intransigeance ont pour corollaire une peur originelle qui pousse l’être humain à s’extraire des conditionnements, à s’affranchir des limites, à traverser, parfois sans ménagement, ce qui se présente, parfois au prix d’une vérité, parfois au prix d’un mensonge salutaire. Son analyse de la sexualité transcendante de Péladan est très juste, même si Sarane Alexandrian n’arrive pas à discerner clairement entre magie sexuelle, sexualité magique et alchimie interne. Il montre comment Péladan, à travers différents livres, présente les voies de couples et les différentes étapes de celles-ci. Celui qui a « glorifié l’érotisme sacré » ne pouvait que trouver en Sarane Alexandrian un lecteur non seulement attentif et passionné mais capable de le comprendre. L’érotologie de Sarane Alexandrian, le « sceptique intégral » ou le « gnostique moderne » que l’on lit aujourd’hui, n’est pas éloignée de celle de Péladan, « premier représentant de la mystique érotique dans la littérature moderne » qu’on ne lit plus, malheureusement. Les Leçons de Haute Magie introduisent à de nombreuses dimensions cachées de l’être. Elles témoignent également de la liberté de cet « homme remarquable », au sens le plus gurdjieffien qui soit, qui, en des temps hostiles, a osé traiter avec la distance nécessaire de sujets trop souvent tabous. "

Rémi Boyer (in incoherim.owni.fr, octobre 2012).




Lectures

" Ce pauvre monde n’a plus / Que ses rêves sur ses os. Ces vers datent de mars 1943. Ils sont signés Marc Patin, 23 ans, réquisitionné au service du travail obligatoire en Allemagne. Il pressent peut-être qu’il n’a plus qu’un an à vivre. Il meurt d’une pneumonie en 1944. La mort l’a fait oublier jusqu’à la publication, cette année, de Les Yeux très bleus d’une nuit pareille à un rire sans regret (Les Hommes sans Epaules, 496 pages, 22 €). Il était l’égal d’un Paul Éluard qui l’avait d’ailleurs reconnu le qualifiant de « détenteur véritable des moyens de production de la liberté ». Car cet homme célèbre, ici et partout, la liberté, toute la liberté. Avec des mots simples et des images percutantes. "

Philippe SIMON (cf. Cultures-Magazine in Ouest France, 19/20 novembre 2016).

*

"Malgré la biographie que lui a consacrée Christophe Dauphin en 2006, Marc Patin demeure injustement méconnu, dans l’ombre de Noël Arnaud et Jean-François Chabrun, ses deux collègues du groupe surréaliste La Main à Plume, bien qu’étant reconnu comme le poète du groupe. Ce volume consacré à son œuvre poétique (1938-1944) vient comme un nécessaire hommage de réparation.

Né en 1919 et mort dramatiquement en 1944 en Allemagne laissant une œuvre déjà exceptionnelle à 24 ans. Sarane Alexandrian évoque Marc Patin comme le « Rimbaud du surréalisme ». Christophe Dauphin parle de lui comme d’un grand poète surréaliste de l’amour qui sort enfin de son purgatoire », purgatoire qu’il analyse en ces mots :

« Comment expliquer alors ce silence inextricable autour du poète et de son œuvre ? Comment expliquer le silence autour du génie de ce poète que Paul Eluard, bien plus que son ami, avait salué son égal, l’une des voix les plus prometteuses de sa génération et du surréalisme, et qui fut foudroyé dans la force de l’âge ? Marc est mort jeune à l’âge de vingt-quatre ans, dans une époque trouble, et a peu publié de son vivant. Cependant ce silence n’est pas gratuit ; il a été entretenu par ceux qui n’hésitèrent pas à le lâcher et à le calomnier dans ce qui demeure la période la plus critique de Patin. Des accusations qu’il subit, Guy Chambelland sera le premier à démontrer l’absurdité et l’inanité, tout en saluant la « ferveur et les images aériennes » du poète. Il s’agissait d’un premier pas d’importance devant nous mener vers la « réhabilitation » de la mémoire de Marc Patin, comme vers la découverte de son œuvre. »

Fin 1937, est fondé le groupe d’inspiration Dada Les Réverbères autour de Michel Tapié, Jacques Bureau, Pierre Minne et Henri Bernard, que Marc Patin rejoint rapidement. Poésie, jazz, peinture, théâtre, le groupe est très actif, publie une revue du même nom dans laquelle Marc Patin publie régulièrement des poèmes. En 1938, il tombe amoureux de Christiane qui va exalter son don pour la poésie. Le premier numéro de la revue propose un manifeste « Démobilisation de la poésie » dont Marc Patin est signataire. Rejet des formes, y compris celles de la révolution poétique, et installation dans le merveilleux.

Après Christiane (1938-1940) et Les Réverbères (1937-1939) vient la période Vanina (1940-1944) et La Main à Plume (1941-1943). Vanina (ou l’Etrangère) va devenir, nous dit Christophe Dauphin, « le grand mythe de l’œuvre de Marc Patin ». La Main à Plume naît de la volonté de rassembler les surréalistes restés sur le territoire français pendant le deuxième conflit mondial. Son action s’inscrit dans la continuité des deux manifestes surréalistes. Marc Patin se rapproche alors de Paul Eluard. Leurs œuvres respectives se croisent de bien des manières, l’amour bien sûr mais aussi les incertitudes d’un monde en ruine. Mais Marc Patin tend vers « une libération totale de l’esprit ». « La grande affaire de la poésie de Patin, précise Christophe Dauphin, est de révéler l’homme à lui-même, de lui donner la possession de soi : « La poésie, depuis toujours, établit les rapports entre l’homme et le monde, retrace les moindres nuances de leurs conjonctions, replace l’homme dans son élément, lui incorpore l’élément cosmique… ». Au cœur de cette queste, la Femme magique, Vanina, tient une place essentielle, à la fois inspiratrice, initiatrice et clé de réalisation.

Dans sa courte vie, Marc Patin va écrire près de sept cents poèmes, la plupart encore inconnus, dont plus de la moitié ont été rassemblés dans ce magnifique volume."

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 11 avril 2016).

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"J'adore que les voyages et les cultures gomment âges, tailles, couleurs et tutti quanti! En particulier grâce au gros volume d'un trop jeune et tragiquement duisparu en camp de travail allemand vers la fin de la guerre, en 1944, Marc Patin, qui n'avait publié qu'une plaquette de poèmes, alors qu'il a fallu le bel effort de Christophe Dauphin pour assembler après sa mort à 24 ans à peine, les restes imposants de l'oeuvre inachevée, sous un titre lui aussi imposant: Les Yeux très bleus d'une nuit pareille à un rire snas regret. Surréalisme en temps de guerre, poèmes soigneusement datés et remplacement d'André Breton exilé pendant l'Occupation tandis que qu'une amitié fervent l'unissait à Paul Eluard. Le livre mélange sans regrets poèmes anciens et récents, jeunes et à peine moins, d'amours adolescentes et déjà de beautés qui annonçaient un futur grand poète. Retenons le nom de Marc Patin pour nos lectures. comme de tout poète mort dans les camps."

Paul VAN MELLE (in revue Inédit Nouveau n°279, avril 2016).

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"C’est là un travail exemplaire de Christophe Dauphin, qui a conçu le projet du livre de cette œuvre de première importance, dont quelques fragments – dans un premier temps –, puis une Anthologie suivie de Vanina ou l’Étrangère, dans un second temps, furent publiés par Guy Chambelland. De son côté, Sarane Alexandrian, dans sa revue Supérieur Inconnu, publia des poèmes et des récits de rêves de Marc Patin.

Quant à Christophe Dauphin, il découvrit les archives du poète, ce qui lui permet aujourd’hui de nous offrir près de 450 pages de poèmes rares et d’une belle efficacité ; poèmes assortis d’une présentation d’une vingtaine de pages et d’un portrait de Marc Patin avec, en prime, un dessin de couverture signé Tita.

Œuvre giboyeuse que celle de Marc Patin (1918-1944), qui rejoignit le collectif d’artistes se manifestant sous l’aile de la main à plume. Sa passion pour la pianiste Helena Delcourt – passion platonique, nous révèle Christophe Dauphin – l’entraîne à écrire abondamment. Ce livre énorme en témoigne. Rien de mieux que cela, pour nous faire découvrir les secrets poétiques et amoureux, ainsi que les élans superbes du poète.

Mieux qu’une anthologie, ce livre est un tout et ce tout est la vie même d’un artiste disparu prématurément et resté dans l’ombre durant trois quarts de siècle et qui, grâce à quelques passionnés, surgit comme une flamme dans l’univers poétique. L’écrivain surréaliste Sarane Alexandrian parle à son propos de « Rimbaud du surréalisme », et il est vrai que durant sa trop brève existence, vingt-cinq ans, il écrivit énormément, datant chacun de ses poèmes, les localisant même avec précision. Au gré des textes, qui forment cette révélation tardive, on découvre cette œuvre de premier plan.

Quant au titre quelque peu insolite : Les Yeux très bleus d’une nuit pareille à un rire sans regret ; il s’agit du dernier vers du dernier poème (« Écoute ! ») que le poète composa le 20 février 1944 et qu’il dédia à son meilleur ami, Jean Hoyaux. Marc Patin décéda le 13 mars de la même année, victime d’une embolie pulmonaire. Un livre indispensable."

Jean CHATARD (in Les Hommes sans Epaules n°42, 2016).




Dans La Revue de Belles-Lettres :

Ces poèmes en prose, récemment révélés au public, constituent non un recueil mais un livre fortement unitaire, qui frappe tant par la hauteur de son inspiration que par la puissance et l’originalité de son écriture. Il y a comme un vrai bonheur à voir cette poésie – dégagée des modèles de l’actualité littéraire – reprendre en charge la langue exténuée que traînent bien des ruisseaux contemporains et la vivifier soudain, redonnant aux mots l’ampleur et le souffle perdus. Plus encore : la profondeur et l’élévation se tissent d’un humour sans mépris et l’équilibre s’établit, miraculeux, entre la gourmandise lexicale et le sensible du monde.

Nous allions décontenancés face aux bourgeons de la vigne, aux cerises dans les arbres, vertes comme des sauterelles. Même la pierre voulait agrandir la toge empire des vieux lichens. Le printemps est une marche trop petite pour la gloire, le cycle des soleils, une vieille au manteau trop étroit pour le culte.
Venez enfants druides, venez célébrer ce que les oreilles écoutent mais n’entendent pas ! Cueillez en paix ce que les paroles promettent de fraîcheur ! Redites comme la marguerite pigeonne au champ, le chevreuil à la fontaine de vos yeux et comme tous palpitent d’or sous la lune !

(Extrait de « Verdure »)

Le poète, on le voit, parvient à imposer à la force du verbe une confrontation assidue au réel. Ce réel, quel est-il pour lui ? À la question, cette note, nourrie d’une lecture attentive des poèmes, mais aussi d’entretiens avec leur auteur, tente une réponse qui ne soit pas trahison. Ce qui est réel, c’est l’existence d’un dehors, d’un extérieur donc, mais si proche en définitive, si disponible, tellement à portée des sens et, croirait-on, du sens, qu’il lance paradoxalement une invitation permanente à s’y tenir, à s’en faire un intérieur. Y coexistent mesure et démesure : ainsi une Méditerranée, dehors « infini et clos », à l’opposé d’un Océan, dehors « des vertiges et du vide », avec lequel le poète entretient une complicité toute bretonne.

Accordées à cette perspective, vie du dehors et vie intérieure ne vont cesser de s’interpénétrer. Dans le poème intitulé « Sillon », le paysage vu du train et la page d’écriture du voyageur ne cessent de se superposer, jusqu’à y découvrir leur impossible perméabilité – entendons tout à la fois l’impossible dissolution de l’un dans l’autre, comme l’impossible clôture entre les deux : « Folie que vouloir retenir les âmes sur des rails terrestres ! »

Cependant, le dehors, comme tout être vivant, résiste à la prise de possession. Les choses ne se laissent pas faire. Le poète nous initie à l’art de composer, au sens le plus tragique du mot : il faut délocaliser ses états, se fragiliser. Non pas tourisme avec garantie de rapatriement, mais exil sans retour, entraînant perte de repères et lente déréliction. Au bout, encore des marches à descendre, le déracinement final d’un soi, présent certes, mais dont rien ne peut plus assurer qu’il soit distinct du monde : « Aucun lien ne peut m’arracher aux forces du provisoire, à son absorption dans le tourbillon noir de la cendre. » On relève cette singulière et impressionnante figure : « Il monde ! Il pleut ! Parole impossible à prononcer… » d’où se dégage l’effroi d’une impossible extériorité au monde. Rien ne nous en distingue, nul endroit où se tenir et le tenir sous le joug d’une observation. Nous voici dans cet état que le poète appelle « néantitude ».

Parvenir à soi-même, faire cesser cet exil, se rendre extérieur au monde ? Seul le permettrait un saut dans l’absolu. Mais ce livre n’en sent pas le vouloir. Au contraire, c’est avec une manière de tendresse et un humour des plus attentifs que le monde et l’humain sont sillonnés : que ce soit sur le pavé des villes ou à travers les terroirs, un Ulysse, évidemment rusé, parcourt cette « néantitude ». Balayeurs, clochards, piétons sans visage, commerçants, ouvriers, couturières… tels sont les Lotophages, Cyclopes, Lestrygons ou Sirènes de notre appartenance au dehors, de notre résidence forcée en quelque sorte, et voici donc, non sans étonnement, que s’en découvre « l’usage » ! Il y a là, pour le regard et l’écoute, une faculté merveilleuse que le poète appelle « l’âme » dans le beau poème « Résistance à la négation », que nous citons intégralement :

Qui veille adossé aux parois du jour ? Qui considère la nuit avec espérance ? Qui forme les emplois inédits de ce que nous sommes et dont il fait soif ?
Qui fait silence et suit en arôme les contours d’une parole ? Qui garde une disponibilité suffisante pour s’immiscer dans le labyrinthe de nos gestes ?
L’arbre livre au soleil le battement des saisons. La pierre aux océans, la courbe et la langueur de vivre. Tous offrent des réponses et des questions aux réponses. Qui s’en approche et les écoute ?
Qui tourne et fouille notre obscurité ? Qui cherche un salut dans une langue oubliée, une promesse derrière l’entêtement ? Qui voudrait un rapport neuf avec ce qui ne meurt pas ?
L’âme, notre fierté, notre passe-droit. Unicité sans encoche, fraternité aux enroulés stellaires. En elle, les fragilités de la vie sauvage, la torpeur du cristal, la harpe éblouie de l’aurore, la fierté du sel, l’appétit de nos villes, le rire écume des océans.
En l’âme, le miracle du livre unique. Une langue nouvelle, avec une grammaire, des voyelles et un vocabulaire neufs, parfaitement éternels, parfaitement recevables par l’autre. En l’âme, l’homme debout, droit comme un soleil.


Pourtant, en dépit de ces moments de gloire, la vie intérieure est toute d’opposition et, à toute tentative de possession, dresse autant d’obstacles que le dehors lui-même. Ce cocon n’est pas prêt à se rendre, à se soumettre à cette absence de bord, à la perte de soi-même :

Chaque matin, je réapprends qu’un autre que moi existe. Il serait ni chose, ni bien comestible, mais un vide insondable au cœur, irréductible à l’intelligence.
Par le jeu des millénaires, quelques modes de coopération me furent enseignés, un petit pécule remis pour tout échange entrepris dans les règles de l’art.
Mais que sa parole soit prière ou bariolure, toujours je la reçois avec violence. L’autre figure une lutte avec un dieu impossible. D’homme, il ne porte que les cendres et sa mort annoncée.

(Extrait de « Éloge funèbre »)

La vie intérieure, aussi sauvage que le dehors, recèle une violence inouïe, une capacité à renier tout ce qui n’est pas elle-même. Ulysse encore en représente la figure emblématique : tellement marqué, brûlé dans ses intérieurs par le voyage au dehors que, rendu à lui-même en reposant pied sur Ithaque, il n’est plus capable de se gouverner, de demeurer auprès des siens, d’apprivoiser le quotidien. Justiciable des dieux seuls : autant dire de personne !

À rapprocher ces deux électrodes que sont le dehors, infini et clos, et la vie intérieure, il y a pour le poète, non seulement une forme d’aventure, de recherche d’inconnu, mais un choix de vie, qui relève d’une foi, d’une confiance en la présence/absence de l’Être-Dieu pour l’homme. Très significatif d’un engagement chrétien, ce verset de Saint Paul placé en épigraphe : « Lui, ne retint pas Dieu en lui. Au contraire, Il s’anéantit homme parmi les hommes. » Une allégeance « au monde invisible » est revendiquée. Même s’il ne semble qu’« injustifié, inutile, avec un amour qui sonne en nous comme une injure », Dieu étaye et promeut : « Dieu travaille à m’inventer dans la rude étoffe des êtres et des choses ».

Un grand voyage de la pensée où se révèlent puissance d’écriture et nouvelle maîtrise du poème en prose.

 

Paul FARELLIER, in La Revue de Belles-Lettres, n° 2-4  2009.




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