Les Hommes sans Épaules


Dossier : VICENTE HUIDOBRO ou la légende d'Altazor

Numéro 28
260 pages
Second semestre 2009
17.00 €

Sommaire du numéro



Manifeste, par Vicente HUIDOBRO

Les Porteurs de Feu : Poèmes de Claude TARNAUD, Paul-Marie LAPOINTE

Ainsi furent les Wah : Poèmes de Jean THIERCELIN, Jeanine SALESSE, Michel HÉROULT, Éric SÉNÉCAL, LOYAN, Claire BOITEL

Dossier : Vicente HUIDOBRO ou la légende d'Altazor, par Christophe DAUPHIN, Fernand VERHESEN, Karel HADEK, avec des textes de Pablo NERUDA, Octavio PAZ, Poèmes de Vicente HUIDOBRO

Le poème surprise : un poème de Paul MARI

Une voix, une œuvre : Stanislas GROCHOWIAK, par Bojenna ORSZULAK

Le Feu du Surréel : André BRETON, Hervé DELABARRE

Dans les cheveux d'Aoûn : proses de Janine MODLINGER

La mémoire, la poésie : Fernand VERHESEN, par Karel HADEK

Les pages des Hommes sans Épaules : Poèmes de Elodia TURKI, Paul FARELLIER, Alain BRETON, Christophe DAUPHIN

Avec la moelle des arbres : notes de lecture de Jean CHATARD, Gérard PARIS, Christophe DAUPHIN, Karel HADEK, César BIRÈNE, Paul FARELLIER

La chronique des revues, par César BIRÈNE

Hommages : Sarane ALEXANDRIAN, Alain-Pierre PILLET, par Christophe DAUPHIN

Infos / Échos des HSE, par César BIRÈNE

Dessins de : Lucien COUTAUD, Madeleine NOVARINA, Vicente HUIDOBRO

Présentation

« … L’influence de Vicente Huidobro, durant la première moitié du XXe siècle, a été très importante sur la poésie hispanique et européenne. Huidobro est le théoricien du Créationnisme. Cette théorie poétique n’a bien sûr rien à voir avec l’aberrante doctrine qui s’oppose à la théorie de l’évolution découlant des travaux de Jean-Baptiste de Lamarck puis de Charles Darwin au XIXe siècle. Le Créationnisme est une théorie esthétique générale que Huidobro a commencé à élaborer en 1912, partant du postulat que si l’homme avait soumis à lui les trois règnes de la nature, il ne lui était pas impossible d’ajouter aux règnes du monde, son règne à lui, le règne de ses créations. Le poème crée, c’est-à-dire, créationniste, est un « poème dans lequel chaque partie constitutive et tout l’ensemble présente un fait nouveau, indépendant du monde externe, détaché de toute réalité autre que lui-même, car il prend sa place dans le monde comme un phénomène particulier à part et différent des autres phénomènes… Le poème créationniste se compose d’images créées, de situations créées, de concepts créés ; il n’épargne aucun élément de la poésie traditionnelle, seulement ici, ces éléments sont tous inventés sans aucun souci du réel ni de la vérité antérieure à l’acte de réalisation. » Huidobro est un brillant et influent théoricien, certes, mais avant tout poète virtuose… »

Christophe DAUPHIN

 (extrait de la présentation du dossier Vicente Huidobro ou la légende d’Altazor, in Les Hommes sans Epaules n°28, 2009).

 

                                                                              TOTAL (Manifeste)



            Assez de vos morceaux d’hommes, de vos petits morceaux de vie. Assez découpé l’homme et la terre et la mer et le ciel.

            Assez de vos fragments et de vos petites voix subtiles qui ne parlent que d’une partie de votre cœur et d’un doigt précieux.

            On ne peut pas fractionner l’homme, parce qu’il y a en lui tout l’univers, les étoiles, les montagnes, la mer, les forêts, le jour et la nuit.

            Assez de vos guerres à l’intérieur de votre peau ou à quelques pas de votre peau.

            Le cœur contre la tête, la tête contre le cœur.

            L’œil contre l’oreille, l’oreille contre l’œil.

            Le bras droit contre le bras gauche, le bras gauche contre le bras droit.

            Le sentiment contre la raison, la raison contre le sentiment.

            L’esprit contre la matière, la matière contre l’esprit.

            La réalité contre le songe, le songe contre la réalité.

            Le concret contre l’abstrait, l’abstrait contre le concret.

            Le jour contre la nuit, la nuit contre le jour.

            Le Nord contre le Sud, le Sud contre le Nord.

            Ne pouvez-vous pas donner un homme, tout un homme, un homme entier ?

            Le monde en a assez de vos voix de canari monocorde. Vous parlez comme des princes et il faut avoir langage d’homme.

            Mieux vaut écouter les discours d’un tailleur de pierres parce qu’au moins il éprouve sa colère et connaît son destin ; il est, lui, dans la passion et veut faire sauter les bornes.

            Par contre, vous n’exprimez pas la grande parole qui se meut dans ses entrailles. Vous ne savez pas la révéler.

            La grande parole qui sera la clameur de l’homme dans l’infini, qui sera le hurlement des continents et des mers jusqu’au ciel ensorcelé et la terre escamotée, le chant de l’être réalisant son grand songe, le chant de la nouvelle conscience, le chant total de l’homme total.

Le monde vous tourne le dos, poètes, parce que votre langue est trop étriquée, trop collée à votre moi mesquin et plus raffinée que vos friandises. Vous avez perdu le sens de l’unité, vous avez oublié le verbe créateur.

            Le verbe cosmique, le verbe dans lequel flottent les mondes.

            Parce qu’aux origines était le verbe, et qu’à la fin le verbe sera.

            Une voix grande et calme, forte et sans vanité.

            La voix d’une civilisation naissante, la voix d’un monde d’homme et non de classes. Une voix de poète qui appartient à l’humanité et non à quelque clan. Comme spécialiste, ta première spécialité, poète, est d’être humain, intégralement humain. Il ne s’agit pas de nier ton office, mais ton office d’homme et non de fleur.

            Nulle castration interne de l’homme, ni du monde extérieur. Ni castration spirituelle ni castration sociale.

            Après tant de thèses et d’antithèses, l’heure est venue de la grande synthèse.

            Notre époque possède cependant de belles têtes de coton. De coton aux prétentions explosives, mais absolument hydrophile.

            Ah, je sais ! La mesure, la fameuse mesure. Vous êtes tous très mesurés. Si au moins ce n’était pas un prétexte, et ne servait pas à cacher votre néant.

            Vous êtes nés à l’époque où l’on inventa le mètre.

            Vous mesurez tous 1 mètre 68, et vous avez peur, peur de vous casser la tête contre le plafond.

            Mais nous, nous avons besoin d’un homme sans peur. Nous voulons un large esprit synthétique, un homme total, un homme qui reflète toute notre époque, comme ces grands poètes qui furent la voix de leur siècle. 

            Nous l’attendons, les oreilles ouvertes comme les bras de l’amour.

       

            Vicente HUIDOBRO

         Poème traduit de l’espagnol par Fernand Verhesen.

         (in Les Hommes sans Epaules n°28, 2009).



Revue de presse

2009 – À propos du numéro 28

    « Comme toujours, dans ce numéro 28 des HSE, des dossiers très bien ficelés et étonnants (par Fernand Verhesen et Karel Hadek). Celui qui ressort de cette livraison concerne le poète chilien Vicente Huidobro (1893-1948). Il est considéré comme l’un des chefs de file de la poésie latino-américaine contemporaine, au même titre que Pablo Neruda, avec lequel il entretiendra de son vivant une rivalité permanente et exacerbée de sa part. Il a connu une existence assez fracassante où il a mélangé manifestes littéraires et scandales de toutes sortes. Il est assez troublant, comme le pointe Christophe Dauphin, de constater, preuves chronologiques à l’appui, qu’il invente le calligramme trois ans avant Apollinaire, qu’il définit l’image poétique surréaliste avant Pierre Reverdy, et qu’il expérimente le « cadavre exquis » bien avant André Breton et consorts…. Son œuvre principale : Altazor, est comparable aux « Chants de Maldoror ». Vicente Huidobro se révèle un personnage fantasque et tout à fait fascinant. Ce qui laisse le plus perplexe, c’est que sa disparition après-guerre a eu lieu dans le silence le plus total, en France. Les HSE lui rendent un hommage tout à fait mérité. »
    Jacques Morin     (Décharge n°147, septembre 2010).