Journal inédit, suivi de Beauté de ce monde (Poèmes 1940-1946) – 2éme édition

Collection Les HSE


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Journal inédit, suivi de Beauté de ce monde (Poèmes 1940-1946) – 2éme édition

2éme édition revue et augmentée - A paraître en mai 2020
Christophe DAUPHIN
Ilarie VORONCA
Petre RAILEANU

Poésie

ISBN : 9782912093653
354 pages - 13 x 20.5 cm
20 €


  • Présentation
  • Du même auteur

En 1933, Ilarie Voronca, figure phare du constructivisme roumain, poète et théoricien de l’intégralisme, s’installe à Paris. En France, il n’est plus le chantre individuel, son moi s’épanouit dans toutes les voix : Je veux me mêler à cette foule. Je partage sa vie. Voronca devient le poète anonyme, de la foule et toujours le visionnaire de l’invisible. Mais l’apparente euphorie qui émane de sa création comme de sa personnalité cache bien mal l’angoisse qui le ronge souterrainement. À Paris, au soir du 4 avril 1946 : Ilarie Voronca s’enferme dans la cuisine de son appartement, à Paris. Il calfeutre portes et fenêtres, absorbe un tube de somnifères et arrache le tuyau à gaz. Ilarie Voronca est enterré au cimetière Parisien de Bobigny-Pantin.

Bien des mystères demeuraient autour de sa disparition, comme de sa dernière année de vie. Ces mystères sont en grande partie levés, grâce au Journal inédit du poète ; lequel avait été confié en 1946 par sa femme, Colomba, à Sașa Pană, qui, poète, critique et directeur de la revue Unu, fut l’ami et la plaque tournante de l’avant-garde roumaine. C’est dans les archives de ce dernier que le tapuscrit du journal a été retrouvé en 2016. Sa publication est un évènement considérable, qui éclaire d’un jour nouveau la dernière année de vie d’Ilarie Voronca.

Dans la deuxième partie du livre sont rassemblés des témoignages et études de Tristan Tzara, Stéphane Lupasco, Georges Ribemont-Dessaignes, Jean Cassou, Jean Follain, Claude Sernet, Eugène Ionesco, Yves Martin, Alain Simon ou Guy Chambelland : « Je place ILARIE VORONCA, poète de notre contradiction humaine-poétique, poète de l’émotion et de la féerie, tout simplement à côté des plus grands. »

La troisième partie rassemble, sous le titre Beauté de ce monde, l’intégrale de l’œuvre poétique, depuis longtemps épuisée à l’exception d’un titre, d’Ilarie Voronca, de Beauté de ce monde (1940) aux ultimes poèmes inédits de 1946.

Christophe DAUPHIN

*

AUTOPORTRAIT

 

Me voici à l’âge où à l’extérieur comme à l’intérieur

J’ai adopté un contour assez stable comme une rivière

Qui après avoir zigzagué parmi les rochers

S’avance lente dans la plaine. Car elle sait maintenant

Que la mer ou la mort dont elle a rêvé l’attend fidèle.

Moi aussi j’ai été impatient, moi aussi je me suis jeté

Contre les rivages qui étaient mes propres limites.

Je me suis déversé autour de moi, j’ai voulu entraîner

Dans ma course les arbres, le village natal, j’ai langui

Sous les ponts de la grande cité. J’ai été amoureux

D’un visage comme un soleil au fond de moi,

Chevelure traînée un instant avec des herbes et ensuite

Restée loin en arrière. Je dirai seulement

Que déjà la quarantième année me regarde en face,

La ligne sombre de la nuit entoure mes tempes,

Le visage est resté long et mes yeux voilés de tristesse

Jettent encore la flamme d’un espoir indompté.

Je me tiens voûté car ayant grandi brusquement

Dès l’adolescence, j’ai eu toujours honte

De paraître plus grand que les gens de mon âge.

Ainsi, ce qui embellissait mon esprit enlaidissait mon corps.

Ma ferveur, ma réserve ont souvent été prises

Pour de la lâcheté ou de l’hypocrisie. Dans la coupe

De l’amour, j’ai trouvé la bague froide de la solitude.

L’épouse et la sœur étaient loin. J’ai rompu le pain

Amer, amer du sans-logis. Et pourtant j’ai été l’homme

De deux patries, l’une de terre, l’autre de nuages ;

De deux femmes, l’une de neige et de vin, l’autre de

brume ;

De deux langues, l’une d’ici, l’autre d’un pays non encore

situé.

J’ai été partout l’étranger dont la voix est comme une ancre

Qui a séjourné longtemps dans l’eau et qui remonte

Couverte d’algues et de coquillages inconnus ici.

Je ne crains pas de paraître présomptueux,

Car, on n’aura pas l’occasion de m’accuser de présomption,

Ou bien un lecteur au moins, quelque part, dans une

bibliothèque

Ou dans un grenier parmi de vieilles choses, tombera

Ne fut-ce que par hasard sur ce petit livre.

Ne sera-t-il pas content alors d’en connaître l’auteur ?

Quelques détails insignifiants en apparence : la couleur

De son teint. On le prenait souvent pour un métis ou un

créole.

Ses mains longues et sensibles, sa joie de vivre

Que ni patrons haineux et, ni pauvreté, ni solitudes

N’ont su briser. Car j’ai connu bien sûr

La dure loi du travail. J’ai partagé le sort

Des multitudes affamées : j’ai été

L’étudiant dans la mansarde, la manœuvre, le secrétaire

Qui supporte la colère du maître, domestique,

Le journaliste sans emploi courant les rédactions.

Mais au sommet des montagnes j’ai été l’égal des fortunés

Et l’homme le plus riche n’aurait pas pu goûter

Avec plus de délices le plaisir de la mer

Lorsque mes bras fendaient l’eau et que l’écume

Répandait dans mon souffle un vaporeux soleil.

O joies de ce monde je vous ai connues aussi, j’ai eu certes

Ma part de bonheur. Et ces dimanches

Empruntant les contours de la femme adorée

Mais aujourd’hui

Il est déjà novembre sur mon front et sur les vitres

Il vente, et la pluie frappe sur les ardoises du ciel

Et toute la nuit, toute la nuit, on entendra ma toux

Résonnant dans ma chambre,

Comme le pas inquiet d’un prisonnier.

Ilarie VORONCA

(in Journal inédit, suivi de Beauté de ce monde, Poèmes 1940-1946, Les Hommes sans Epaules éditions, Deuxième édition, 2020).