LES ORPHÉES DU DANUBE, J. Rousselot, G. Illyés et L. Gara

Hors Collection


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LES ORPHÉES DU DANUBE, J. Rousselot, G. Illyés et L. Gara

Suivi de : LETTRES À GYULA ILLYÉS, par Jean Rousselot
Christophe DAUPHIN
Jean ROUSSELOT
Gyula ILLYES
Anna TÜSKÉS
Ladislas GARA

Essai

ISBN : 978-2-84672-384-8
464 pages - 14 x 21 cm
25 €

  • Présentation
  • Presse
  • Du même auteur

Avec Ladislas Gara et Gyula Illyés, deux formidables passeurs de poésie tout comme lui, Jean Rousselot a formé au début des années 50 un trio d’exception qui s’est donné comme but de faire connaître la poésie hongroise en France. Rien de pareil n’avait jamais été entrepris. Les projets se multiplièrent et mobilisèrent au gré des projets, une bonne cinquantaine de poètes et d’écrivains français ; au premier chef : Jean Rousselot. Cet aspect de sa vie et de son travail n’a jamais été abordé. Le projet des Orphées du Danube, est de remédier à cette carence. Il ne s’agit pas d’un manuel d’histoire littéraire, mais d’un livre de poésie que traversent les affres de l’Histoire. Tous les poètes dont il est question ici, ont toujours vécu intensément avant d’écrire. De Petőfi à Illyés, en passant par Rousselot ou József, ils ne furent pas que les témoins de leur temps, mais des acteurs ; et leurs voix portent toujours autant au début de ce XXIe siècle. Les Orphées du Danube  n’est pas non plus un livre réservé aux initiés. Il entend s’adresser à tous. À ce titre, nous n’avons pas cru inopportun d’apporter quelques repères et précisions sur la réception des poètes hongrois en France ; sur les relations culturelles franco-hongroises, comme sur l’Histoire de la Hongrie, et ce, de manière à mieux revenir sur la relation de Jean Rousselot avec la poésie magyare ; poèmes à l’appui, tout au long de ce livre, dont la deuxième partie est consacrée au fruit d’une longue amitié de vingt-sept ans, de 1956 à 1983, soit à la correspondance inédite de Jean Rousselot avec Gyula Illyés.

« Les Orphées du Danube », par Christophe Dauphin, mercredi 20 janvier 2016, INSTITUT HONGROIS - COLLEGIUM HUNGARICUM, PARIS.

« Les Orphées du Danube », mercredi 20 janvier 2016, INSTITUT HONGROIS - COLLEGIUM HUNGARICUM, PARIS.


LA POÉSIE HONGROISE ENTRE SEINE ET DANUBE (Extrait)

par Christophe DAUPHIN


 « Après des paroles de salutation, conformément à mon projet, je récitai les phrases préparées à l’avance pour faire part au poète de l’accueil réservé à ses œuvres dans mon pays. – Ah la Hongrie ! s’écria Cocteau, en regardant en l’air longuement et avec extase… C’était la Hongrie qu’il regardait ainsi. Son regard indiquait clairement que cette province si heureuse, si digne d’affection, et à cause de la faveur dont y jouissaient ses œuvres, il la situait dans un triangle Constantinople-Stockholm-Pékin… »

   Gyula Illyés (in Les Huns à Paris, 1946).

 Lorsqu’il rencontre à Paris l’écrivain et traducteur hongrois Ladislas Gara en 1954, Jean Rousselot est âgé de quarante et un ans. Il a publié trente et un livres - de la poésie principalement, ainsi que trois romans et six essais -, ce qui est relativement important pour son âge. Mais quand on sait que son œuvre totalisera cent trente-six livres, on mesure le chemin qu’il reste à parcourir. En 1954, il est l’un des poètes les plus importants de sa génération, doublé d’un critique qui jouit d’une notoriété certaine. D’emblée, Gara fait part à Rousselot de ses projets de traductions, tout en l’initiant à la culture et à l’histoire de son pays. Deux ans plus tard, Gara le présente à Gyula Illyés, que de nombreux critiques considèrent comme le plus grand poète hongrois vivant. Aux yeux de Gara c’est une évidence et ce, depuis leur rencontre à Paris dans les années 20. Illyés est revenu à Paris (la ville lumière de sa jeunesse), à l’occasion de la parution d’une anthologie de ses poèmes en français . Après Gara, Jean Rousselot scelle une forte amitié avec Illyés. Avec ces deux formidables passeurs de poésie tout comme lui, Rousselot forme un trio d’exception qui se donne comme but de faire connaître la poésie hongroise en France. Rousselot adhère avec enthousiasme à cette aventure d’envergure, dont Gara est la lame de fond. Rien de pareil n’a été entrepris avant, comme après elle, d’ailleurs. Les projets vont se multiplier et mobiliser au gré des livres et des projets, une bonne cinquantaine de poètes et d’écrivains français, et non des moindres ; au premier chef : Jean Rousselot, qui, par le biais de ses amis, ne tarde pas à devenir un fin connaisseur de la culture magyare. Cet aspect de sa vie et de son travail n’a jamais été abordé comme il le mérite, mais tout au plus évoqué comme une passe anecdotique ; ce qui est une erreur, comme je l’ai écrit dans mon essai , qui a paru à l’occasion du centenaire de la naissance du poète. Le projet des Orphées du Danube, est de remédier à cette carence. Sans prétendre être exhaustif (les sujets et thèmes abordés étant vastes), ce livre pose des jalons ; et s’il parvient à attirer attention et intérêt sur la Hongrie et sur ses poètes ; tant mieux. La Hongrie a beaucoup compté pour Jean Rousselot et vice-versa, je crois. Jean ne m’a pas dit en vain, peu après notre première rencontre en 1992 : « La Hongrie est ma deuxième patrie ! » Et tout ce que je sais de la culture, de l’histoire et de la littérature hongroise et jusqu’à mes voyages en terre magyare ; c’est à Jean, qui m’a initié en quelque sorte,  que je le dois et aussi par procuration à Gyula Illyés et à Ladislas Gara. L’occasion nous est donc donnée ici de revenir sur l’aventure poétique franco-hongroise de Jean Rousselot avec Ladislas Gara et Gyula Illyés, qui ne furent pas pour lui des « collaborateurs », mais deux de ses plus proches et chers amis.
 Les Orphées du Danube n’est pas un manuel d’histoire littéraire, mais un livre de poésie que traversent les affres de l’Histoire, parce qu’il est des faits, des évènements, qu’il est impossible de ne pas évoquer et avec lesquels les poètes sont intimement liés ; Octobre 1956, pour ne citer qu’un exemple. Car tous les poètes dont il est question ici, ont toujours vécu intensément avant d’écrire. Ce sont tous des hommes de l’être avant d’être des hommes de lettres. De Petőfi à Illyés, en passant par Rousselot ou József, ils ne furent pas que les témoins de leur temps, mais des acteurs ; et leurs voix portent toujours autant au début de ce XXIe siècle. Je parle droit, je parle net, je suis un homme - Les mains actives, l’œil peuplé, - Et j’appartiens à tous les hommes - Pour avoir su leur ressembler, a écrit Jean Rousselot (in Il n’y a pas d’exil, éd. Seghers, 1954).
 Les Orphées du Danube n’est pas non plus un livre réservé aux initiés. Il entend s’adresser à tous. À ce titre, nous n’avons pas cru inopportun d’apporter quelques repères et précisions sur la réception des poètes hongrois en France ; sur les relations culturelles franco-hongroises, comme sur l’Histoire de la Hongrie, et ce, de manière à mieux revenir sur la relation de Jean Rousselot avec la poésie magyare ; poèmes à l’appui, tout au long de ce livre, et pas seulement dans le deuxième chapitre, Douze poètes hongrois, qui aborde le parcours de l’incontournable Ladislas Gara et propose un choix de poèmes, fruit de son remarquable travail de traducteur, avec Jean Rousselot comme adaptateur ; et non des moindres, puisqu’il est question de Mihály Vörösmarty, János Arany, Sándor Petőfi, Imre Madách, Endre Ady, Mihály Babits, Dezső Kosztolányi, Lajos Kassák, Lőrinc Szabó, Attila József, Miklós Radnóti et Sándor Weöres.
 Le troisième chapitre ainsi que le quatrième, Poèmes hongrois de Jean Rousselot et Sept poèmes de Gyula Illyés,  reviennent sur les œuvres-vies des deux poètes, avant de lire les poèmes (y compris inédits) que Jean Rousselot a consacrés à la Hongrie et un choix de poèmes d’Illyés.
 On notera qu’il existe une disparité (le nombre de pages et l’iconographie), entre les présentations personnelles de Jean Rousselot et de Gyula Illyés d’une part et celle que nous donnons de Ladislas Gara. L’explication est simple. Les parcours, vies et œuvres des deux premiers ne souffrent pas, et c’est heureux, d’oubli ou de méconnaissance. Il en va tout autrement s’agissant de Nathalie et de Ladislas Gara. Cet essai entend combler  cette lacune et leur rendre vie, hommage et justice ; ce qui n’a jamais été fait au sein d’un livre, si l’on excepte Ioana Popa et son superbe Traduire sous contraintes.
 Le cinquième chapitre, Jean Rousselot et la poésie hongroise, est une étude d’Anna Tüskés, issue d’un travail de diplôme, et qui revient sur les liens de Jean Rousselot avec les poètes hongrois et sur son travail d’adaptateur d’après les traductions de Ladislas Gara. Ce livre s’achève sur la pièce maîtresse que représente la publication des lettres de Jean Rousselot à Gyula Illyés, poète hongrois majeur certes, mais dont l’œuvre est universelle. À ces lettres s’ajoutent un petit choix de celles que Rousselot a adressées aux écrivains et critiques hongrois László Dobossy, László Gara, Ferenc Jankovich, Gábor Lipták et István Tóth ; le tout au service de la poésie ; et cette poésie, comme l’a écrit en 1962 László Cs. Szabó  : « c’est avec elle que le peuple hongrois s’est construit, depuis le XVIIe siècle, sa plus belle patrie. Le poète, dans ses œuvres, ne cultive pas seulement le lopin de terre de la vie privée – le fameux jardin de Voltaire – mais tout un pays intérieur. » Trente-neuf ans après Szabó, le poète français d’origine hongroise Lorand Gaspar écrit  : « Le nombre de poètes de qualité que compte ce petit pays est étonnant. Non moins étonnant est pour un poète de langue française, et pour tout poète occidental, qui assiste à la mise en camp de concentration intellectuelle de la poésie, la vitalité des liens en Hongrie entre poètes et lecteurs. Quel puissant ferment, quel riche terreau pour une poésie que cette exigence passionnée de tout un peuple. » En Hongrie comme ailleurs, langue et littérature sont indissociables. Mais cette vérité est encore plus vraie chez les Magyars ; car si la littérature hongroise est le produit d’une culture européenne, « elle plonge ses racines dans une langue singulière, sans lien de parenté avec les autres idiomes du continent  », comme l’écrit Jean-Léon Muller...

Christophe DAUPHIN

(Extrait de Les Orphées du Danube, Rafael de Surtis/Editinter, 2015).


JEAN ROUSSELOT ET LA POÉSIE HONGROISE (Extrait)

par Anna TÜSKÉS

(..) Dès les années soixante et soixante-dix, Jean Rousselot a été l’un des écrivains et poètes français les plus connus en Hongrie. Sa renommée est due à son activité d’adaptateur. Avec Guillevic qui, dans son livre, Mes poètes hongrois (Budapest, Corvina, 1967), dresse un panorama littéraire à partir de János Arany jusqu’à nos jours, Rousselot est celui qui a adapté le plus de poèmes hongrois en français. Il a consacré un essai à Attila József et s’est chargé d’une grande partie des adaptations des poèmes de la célèbre Anthologie de la Poésie hongroise du XIIe siècle à nos jours (Le Seuil, 1962) de László Gara. On lui doit la quatrième traduction française – mais la seule en vers – de La Tragédie de l’Homme d’Imre Madách et bien d’autres travaux. La presse hongroise lui a souvent consacré des articles. Ses poèmes ont été publiés, en hongrois, en deux volumes. Le premier, présenté par György Timár (avec des traductions de ce dernier, mais aussi de Gyula Illyés, Géza Képes, László Lothár et de Sándor Weöres), s’intitule, Kecses viperák (Európa, 1978) et le second, A tűz és a rózsa (Budapest, Európa, 1986), choix de poèmes, traduction et postface par István Tóth.

 En complément des livres, les lettres que Jean Rousselot a adressées à Gyula Illyés, sont une précieuse source d’informations dans le cadre des relations hongroises du poète. Conservées dans une collection privée à Budapest, elles évoquent avant tout la relation fraternelle entre deux poètes et écrivains majeurs de leur temps : le Français Jean Rousselot et le Hongrois Gyula Illyés. Ils ont fait connaissance à Paris, en 1956, grâce à Ladislas Gara et se sont retrouvés dès l’automne à Budapest, la veille de l’éclatement de l’insurrection hongroise, qui se transforma, chacun le sait, en révolution. La première lettre de Rousselot en témoigne ; c’est Illyés qui commence à correspondre : « Pardonnez-moi de ne pas vous avoir écrit plus tôt. Votre lettre m’avait profondément touché. Je voulais y répondre, mais les jours ont passé, rongés inexorablement par les besognes plus ou moins serviles qu’un écrivain français doit faire pour nourrir les siens… » De cette amitié, qui est instantanée, découlent de nombreux projets qui contribuent largement à faire connaître la poésie hongroise en France. C’est par l’entremise d’Illyés que Rousselot fait la connaissance des principaux acteurs de la vie littéraire et artistique hongroises, dont : Ferenc Jankovich, László Dobossy, István Tóth, László Gara ou Gábor Lipták. D’autre part, plusieurs poèmes de Rousselot lui-même, reflètent son profond engagement envers la culture hongroise et son intérêt, son soutien à la Révolution hongroise de 1956.

 Le premier livre de Rousselot ayant une thématique hongroise, est sa monographie sur Attila József, qui comprend des poèmes adaptés. Dans ce livre, Rousselot fait preuve d’une profonde connaissance de la culture hongroise. Rousselot a également beaucoup œuvré pour faire connaître la poésie et la vie de Sándor Petőfi en France, en adaptant notamment la biographie d’Illyés sur Petőfi en 1962. Pour cela, il avait tenu à se rendre lui-même avec Illyés, sur les lieux mêmes de la vie de Petőfi, à commencer par sa maison natale à Kiskőrös. Rousselot a en outre traduit plusieurs œuvres d’Illyés en français. Il a collaboré aux travaux du volume « Hommage à Gyula Illyés » et du livre de Ladislas Gara, Gyula Illyés (éd. Seghers, 1966). Après les poèmes d’Illyés et la Vie de Sándor Petőfi (Gallimard, 1962), Rousselot a adapté Le Favori (Gallimard, 1965), une tragédie d’Illyés en deux actes, toujours d’après la traduction de Ladislas Gara. Après la mort de ses deux amis, Gara en 1966, puis, Illyés en 1983, Rousselot ne s’est plus chargé d’adaptations d’œuvres hongroises ; sans doute par manque de conseillers et de connaissance de la langue hongroise ; certes, mais aussi, parce que le cœur n’y était plus. Faute de lettres d’Illyés, l’examen de cette amitié est incomplet ; mais les lettres de Rousselot font la démonstration du rapport étroit entre ces deux grands poètes, non seulement sur le plan du travail, mais aussi sur le plan familial et privé. Rousselot a écrit environ cent lettres, carte postales et télégrammes à Illyés. Ces lettres sont le fruit d’une longue amitié de vingt-sept ans, de 1956 à 1983, année de la mort d’Illyés. Les lettres d’Illyés écrites à Rousselot existent, mais où sont-elles ?  Rousselot ne s’est, semble-t-il, pas occupé de l’archivage de sa correspondance. Quelques années après la mort d’Illyés, il n’a pu retrouver, à la demande de Mária Illyés, que deux lettres d’Illyés : « En ce qui concerne les lettres de ton père, je n’en retrouve que deux, que je t’envoie bien volontiers. Je vais poursuivre mes recherches et je les poursuivrai aussi à Nice quand nous y retournerons. Je suis très mauvais archiviste, j’ai des dossiers là-bas et d’autres ici, le tout en désordre. Sans parler de mon imprévoyance, qui m’a fait, au cours de ma vie, perdre bien des lettres, documents ou témoignages que je regrette aujourd’hui. C’est ainsi que je n’arrive pas à remettre la main sur des lettres d’Éluard, de Char, de Tzara, de Cadou, de Paulhan, etc. »


Anna TÜSKÉS

(Extrait de Les Orphées du Danube, Rafael de Surtis/Editinter, 2015).


Lectures

" Faire connaître la poésie hongroise en France, voici l’objet des Orphées du Danube. Christophe Dauphin et Anna Tüskés y ont réuni des textes de divers poètes ainsi qu’un choix de lettres de Jean Rousselot à Gyula Illyés. D’aspect imposant, ce lourd volume de 458 pages propose en couverture de découvrir les visages de ceux qui ont porté la poésie hongroise, Jean Rousselot, Gyula Yllyés et Ladislas Gara, qui apparaissent au dessus d’une photo panoramique de Budapest.

Il s’agit d’identité, de donner visage et épaisseur topographique aux voix qui émaillent les pages de cette anthologie poétique. Ainsi l’horizon d’attente est-il clairement dessiné, et le lecteur ne s’y trompera pas, car il s’agit bien de pénétrer au cœur de la littérature hongroise du vingtième siècle, à travers la découverte de poètes qui ont contribué à façonner son histoire littéraire.

Précédant les textes de quelque douze poètes hongrois traduis par Ladislas Gara et adaptés par Jean Rousselot, une importante préface de Christophe Dauphin retrace le parcours historique, social et politique du pays, qui a mené à la constitution de l’univers poétique présenté dans ce recueil à travers les œuvres des auteurs qui y sont convoqués.

Enfin, les derniers chapitres sont consacrés à la correspondance de Jean Rousselot et Gyula Illyés, dans un choix de lettres annotées par Anna Tüskés.

La mise en perspective de l’œuvre des poètes présentés, replacés dans le contexte de   production des textes, ainsi que les considérations sur la traduction, offrent de véritables grilles de lecture, mais sont également prétexte à une interrogation sur la production de l’écrit littéraire. Faut-il le considérer comme un univers clos, conçu hors de toute motivation extérieure préexistant à sa production, ou bien faut-il le lire ainsi que l’émanation d’un contexte historique, social et politique coexistant.

Loin de prétendre répondre à cette problématique qui a animé bien des débats sur l’essence même de tout acte de création, le dialogisme qui s’instaure entre les différentes parties du recueil ouvre à de multiples questionnements.

Plus encore, l’extrême richesse des éléments agencés selon un dispositif qui enrichi la lecture de chacune des parties permet non seulement de découvrir ou de relire des poètes dont la langue porte haut l’essence de la poésie, mais, grâce à la coexistence du discours critique exégétique, d’en percevoir toute la dimension."

Carole MESROBIAN (cf. "Fil de lectures" in reocursaupoeme.fr, novembre 2016).

*

"C’est le traducteur hongrois Ladislas Gara qui, par sa rencontre avec Jean Rousselot en 1954, va initier une amitié franco-hongroise poétique au fort rayonnement. Grâce à lui, Jean Rousselot découvre la Hongrie, sa culture, sa poésie, ses poètes dont le premier d’entre les poètes hongrois de l’époque, Gyula Illyés.

Jean Rousselot et Ladislas Gara vont considérablement s’investir dans ce projet de partage auquel participeront, côté français, une cinquantaine de poètes et écrivains. Ladislas Gara traduira en français de nombreux poètes hongrois avec Jean Rousselot comme adaptateurs. Christophe Dauphin estime que ce travail de passeurs dans les deux sens est sans équivalent et reste tout à fait exceptionnel.

L’ouvrage est un livre de poésie mais une poésie que Christophe Dauphin et Anna Tüskés veulent inscrire dans les temps sombres et tumultueux qu’elle a traversés. Là encore, la poésie apparaît à la fois comme résistance et comme voie de liberté.

« Pendant de longs siècles, nous dit Christophe Dauphin, la Hongrie déchirée entre l’esclavage et la liberté, l’indépendance et l’assimilation, l’Est et l’Ouest, ne survécut que par sa langue qui reçut la mission redoutable de rester elle-même dépositaire de l’identité d’un peuple, tout en devenant lieu d’accueil et instrument d’acclimatation pour toute la culture occidentale, en dépit des aléas d’une histoire mouvementée. »

Les poètes hongrois de la seconde partie du XXe siècle n’ont pas seulement été confrontés au rideau de fer et à la dictature mais aussi à l’ignorance de l’Ouest, entre bêtise et préjugés, qui déconsidère ce petit pays qui a généré tant de grands poètes, et donc de penseurs ! Jean Rousselot et Ladislas Gara firent donc œuvre de réparation, réparation qui se poursuit aujourd’hui avec cet ouvrage qui rend compte de foisonnements multiples, celui des artistes hongrois à Paris, celui des traducteurs, créateurs de passerelles, parfois éphémères, parfois éternelles, celui des poètes d’une langue étonnante, source inépuisable du renouvellement de l’être. Aujourd’hui, la littérature et la poésie hongroise, non inféodées, apparaissent bien plus vivantes et rayonnantes que dans une France étriquée entre le littérairement correct et le carcan de la finance.

Dans la première partie de l’ouvrage, Christophe Dauphin fait revivre cette créativité exemplaire des artistes hongrois entre Seine et Danube, une créativité combattante qui, à Paris comme à Budapest, doit faire face à l’obscurantisme stalinien.

La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à douze poètes hongrois traduits par Ladislas Gara et adaptés par Jean Rousselot : Mihály Vörösmarty, János Arany, Sándor Petőfi, Imre Madách, Endre Ady, Mihály Babits, Dezső Kosztolányi, Lajos Kassák, Lőrinc Szabó, Attila József, Miklós Radnóti et Sándor Weöres. C’est souvent une poésie de sang, un cri qui se sait inaudible, sans concession envers le tragique, sans concession non plus envers la poésie elle-même.

Les troisième et quatrième parties du livre présentent les Poèmes hongrois de Jean Rousselot (1913 – 2004) et Sept poèmes de Gyula Illyés (1902 – 1983) après un bref portrait des deux hommes et une introduction à leurs œuvres respectives.

Voici un extrait de ce long poème d’Illyés, Une phrase sur la tyrannie, véritable manifeste, dont l’enregistrement par le poète lui-même fut diffusé sur les ondes en 1989 pour annoncer la fin de la république populaire de Hongrie :

La tyrannie, chez les tyrans,

ne se trouve pas seulement

dans le fusil des policiers,

dans le cachot des prisonniers ;

pas seulement dans l’in-pace

où les aveux sont arrachés,

ou dans la voix des porte-clefs

qui, la nuit, vient vous appeler ;

pas seulement dans le feu noir

du nuageux réquisitoire

et dans les « oui » du prévenu

ou le morse des détenus ;

pas seulement dans le glacial

verdict du mort du tribunal :

« vous êtes reconnus coupable ! »

Pas seulement dans l’implacable

« peloton, garde à vous ! » suivi

d’un roulement de tambour, puis

de la salve, et puis de la chute

d’un corps qu’aux voiries l’on culbute ;

(…)

elle est dans les plats, les assiettes,

dans ton nez, ta bouche, ta tête ;

c’est comme quand, par la fenêtre,

la puanteur des morts pénètre,

(ou bien, va voir ce qui se passe,

Peut-être une fuite de gaz ?) ;

Tu crois te parler, mais c’est elle

La tyrannie, qui t’interpelle !

Tu crois imaginer ? Lors même

elle est encor ta souveraine ;

ainsi de tout : la voie lactée

n’est plus qu’une plaine minée,

une frontière balayée

par le projecteur des douaniers ;

L’étoile ? un judas de cachot !

et les bivouacs d’astres, là-haut,

un immense camp de travail ;

la tyrannie où que tu ailles !

(…)

elle, en tout but que tu atteins !

elle, dans tous les lendemains !

elle encor qui te dévisage

dans ta pensée et dans ta glace ;

à quoi bon fuir ? Elle te tient !

et tu es ton propre gardien…

 Ce poème n’est pas seulement bouleversant par son rapport aux événements terribles que l’auteur et le peuple hongrois traversent alors, il l’est surtout parce qu’il énonce ce que nous ne voulons pas voir. Cela, la tyrannie, n’existe dehors que parce qu’elle est en nous au quotidien, dans nos identifications aliénantes et banales. Il ne peut y avoir de libération populaire si nous ne nous libérons pas d’abord de nous-mêmes. La poésie de Gyula Illyés présente une dimension à la fois intime et universelle dans un nouveau paradigme de dissidence.

La cinquième partie est une longue étude d’Anna Tüskés, Jean Rousselot et la poésie hongroise, qui évoque les liens de Jean Rousselot avec les poètes hongrois et son travail d’adaptateur d’après les traductions de Ladislas Gara. Il précède un ensemble important de lettres de Jean Rousselot à Gyula Illyés qui témoignent de la construction d’une amitié profonde et de l’influence de cette amitié sur plusieurs décennies de littérature et de poésie.

Il s’agit d’un livre important, qui s’adresse à tous, à ceux qui souhaitent mieux comprendre les relations culturelles franco-hongroises, l’histoire de la Hongrie, à ceux qui désirent découvrir la poésie hongroise, ses singularités, ses saveurs, à ceux enfin qui veulent rester debout.

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, novembre 2015).

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" C'est une formidable somme qui est réunie dans ce volume fort de 450 pages. La problématique serait: quel rapport existe-t-il entre la France et la poésie hongroise ? Et les trois noms qui suivent le titre de l'ouvrage donnent les clés du livre: Jean Rousselot, Gyula Illyés et Ladislas Gara. Le premier, écrivain de haute voltige, sera central dans ce jumelage poétique, le troisième essentiel pour transmettre et traduire en particulier le deuxième, grande figure de la poésie hongroise. Tout d'abord Christophe Dauphin dans un long essai, comme il a l'habitude, va rappeler l'histoire de la Hongrie, sur laquelle va se greffer sa poésie. Premier auteur tutélaire: Sandor Petofi au XIXe siècle, puis surtout Attila Jozsef qui séjourna plusieurs mois en France et Gyula Illyés qui passa quatre années de sa jeunesse sur l'ïle Saint-Louis. "C'est Paris qui a fait de moi un Hongrois", écrit-il. Christophe Dauphin rappelle en passant tout ce qu'on doit, au point de vue artistique à ce pays d'une dizaine de millions d'habitants: Brassaï et Robert Capa pour la photographie, pour la musique Béla Bartok et Joseph Kosma, par exemple...

Dans les années 1950-60, la poésie est très populaire, se vend bien, et même le compte d'auteur n'existe pas. 1956, la Révolution est écrasée à Budapest, suite à l'invasion soviétique (ce qui tend à diviser les poètes français), évènement qui fut occulté par la crise de Suez, concomittante. 1989, fin de la république populaire de Hongrie. Jean Rousselot va adapter des textes hongrois, traduits de manière brute par Ladislas Gara en français, en leur restituant grâce et qualité. Et en particulier les poèmes de Gyula Illyés, jusqu'à sa disparition en 1983. Ladislas Gara, né en 1904, va, de par son métier de journaliste, devenir une sorte de correspondant à Paris où il s'installe dès 1924. Il va se lier d'amitiés avec Gyula Illyés. Il sera résistant en 1942. En butte à diverses tracasseries, il se suicide en 1966. Sa page sur la traduction de la poésie hongroise en français est très éclairante dans le rapport complexe de ces deux langues. Elle précède dans une mini-anthologie onze poètes hongrois comme Petofi, Ady ou Jozsef. Jean Rousselot de son côté possède une oeuvre impressionnante, puisque dès 1946, il décide de vivre de sa plume; et sa poésie n'est qu'une partie de son oeuvre complète: "Je pourrais être le paveur des rues - Qui dans son sommeil examine encore - Les dents cariées de la ville..." Gyula Illyés est né en 1902  et va devenir le poète le plus important de sa génération. "Paysan du Danube", comme le surnomme Eluard, il va défendre les ouvriers agricoles. son poème le plus célèbre: "Une phrase sur la tyrannie", résonnera après l'écrasement de Budapest en 1956: "Maintenant je connais tout ce qui pique, mord, frappe en mon corps - la douleur allume en moi le chapelet de ses lampes. J'ai mal donc je suis."

Toute la seconde partie du livre, préparée par Anna Tüskés, montre à travers les nombreuses lettres que Jean Rousselot adresse à Gyula Illyés, l'amitié qui les lie, ainsi que leur famille respective, femmes et filles. Cette partie, que j'appréhendais comme plus ennuyeuse, s'est révélée au contraire très facile à lire, puisqu'on découvre une réelle intimité liant ces deux auteurs majuscules. Jean Rousselot disant en substance: "La Hongrie est ma deuxième patrie." On tire de la lecture de ce livre l'impression vivace qu'il y a eu un réel pont entre ces deux poésies apparemment éloignées, et qui, grâce à la conjugaison de ces trois poètes hors norme, semblent se jouer des frontières et des langues pour s'allier vers un échange fraternel et humain."

Jacques MORIN (in revue Décharge n°168, décembre 2015).

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"La littérature française, depuis le Siècle des Lumières, a toujours influencé la culture hongroise. L’une des plus belles preuves de ces liens, dans la deuxième moitié du 20e siècle, fut l’amitié sincère liant trois hommes, l’écrivain et traducteur Ladislas Gara et les deux grands poètes Gyula Illyés et Jean Rousselot. Christophe Dauphin, poète lui-même, directeur de la revue Les Hommes sans Épaules, secrétaire général de l’Académie Mallarmé et qui fut l’ami de Rousselot y a trouvé un très beau sujet, essais et poèmes à l’appui. Ainsi naquit sous sa plume et celle de l’historienne d’art Anna Tüskés, Les Orphées du Danube."

Institut Hongrois de Paris, janvier 2016).

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" Christophe Dauphin (et c'est son droit) est violemment anticommuniste. Mais, dans les études de lui que j'ai lues, sa lecture de l'activité du parti communiste français est datée ou circonscrite historiquement. Et n'écrit-il pas vers 1995, dans un poème intitulé Lettre au camarade Dimitrov (repris dans Inventaire de l'ombre) : "Et ce con d'Aragon / Qui chante Staline et sa moustache d'urine", confondant, semble-t-il, Éluard qui aurait écrit une Ode à Staline et Aragon 1. Christophe Dauphin est né en 1968, c'est dire qu'il a baigné dès ses premières années dans l'après-mai 68 où il était de bon ton d'être anticommuniste… On voit aujourd'hui ce que sont devenus les enragés de Nanterre ! Christophe Dauphin fait d'Aragon un stalinien convaincu alors que dans Le Roman inachevé (publié en 1956), Aragon écrit : "On sourira de nous pour le meilleur de l'âme / On sourira de nous d'avoir aimé la flamme / Au point d'en devenir nous-mêmes l'aliment" 2. Contrairement à Étiemble qui écrit dans sa préface à ce recueil 3 : "En fait, mes réserves n'étaient pas que de rhétorique : procès de Moscou, réalisme-socialisme, Staline, Jdanov, m'avaient imposé de faire sécession. Mais au lieu de garder le jugement froid, je contaminais de griefs politiques le plaisir presque sans mélange que, ma poétique étant ce qu'elle est, j'aurais dû prendre  au Crève-Cœur…", Christophe Dauphin n'a pas dû lire avec attention Le Roman inachevé. Étiemble, en effet, voit combien Aragon se remet en question dans La Nuit de Moscou : "On sourira de nous… [etc]" ; Étiemble reprend les deux derniers vers du groupe de trois cité plus haut… Mais il faut lire attentivement cette préface dans laquelle Étiemble note : "J'ai cru longtemps qu'Aragon exerçait sans souffrir son magistère, qu'il mentait sans remords, qu'il jouait cyniquement le jeu de la puissance" 4  avant de citer à nouveau Aragon, comme indiqué ci-avant… Ce n'est donc pas sans circonspection que j'ai ouvert l'essai de Christophe Dauphin et Anna Tüskés, "Les Orphées du Danube".

             L'ouvrage est composé de six parties si l'on ne compte pas l'index :

- Christophe Dauphin présente tout d'abord le livre ;

- Douze poètes hongrois par Ladislas Gara, en fait un choix de poèmes opéré par Christophe Dauphin et introduit par lui-même ;

- Les Poèmes hongrois de Jean Rousselot, présentés par le même Christophe Dauphin ;

- Sept poèmes de  Gyula Illyès, que choisit et présente Christophe Dauphin ;

- Jean Rousselot et la poésie hongroise par Anna Tüskés ;

- Les Lettres à Gyula Illyès de Jean Rousselot (et à quelques autres), édition établie et annotée par Anna Tüskés.

             La première partie, intitulée "La Poésie hongroise entre Seine et Danube", écrite par Christophe Dauphin est très intéressante par la connaissance de cette poésie et les aléas des relations entre poètes hongrois et français. Mais elle pêche diversement. Tout d'abord par son aspect trop détaillée qui submerge le lecteur de bonne volonté… Ensuite et surtout, par le portrait tracé d'Aragon. Si Louis Aragon (avec Éluard et Tzara) est présenté comme un vieil ami de Gyula Illyés, l'image qui se dégage globalement du portrait qu'en fait Christophe Dauphin est celui d'un stalinien pur et dur qui, "à l'instar de Guillevic [a] approuvé l'invasion soviétique et l'écrasement de la révolution de 56". C'est que Dauphin privilégie Jean Rousselot, "ancien trotskiste et toujours socialiste", un Rousselot qui sert de repoussoir à Aragon. Une citation, une seule : "Louis Aragon, qui a approuvé tous les actes de l'URSS depuis le pacte germano-soviétique, […], soutient l'intervention russe à Budapest" 5. Dauphin qui ne peut s'empêcher d'égratigner Aragon, Benjamin Péret à l'appui par une citation du Déshonneur des poètes… Dauphin qui oublie que le pamphlet de Benjamin Péret (publié en 1945) parle d'une "petite plaquette parue récemment à Rio de Janeiro" alors que L'Honneur des poètes paraissait clandestinement en 1943… et que Benjamin Péret présentait déjà à l'époque (1945) Aragon comme "habitué aux amens et à l'encensoir stalinien", expression que Dauphin emprunte à Benjamin Péret sans citer ses sources (p 68).  C'est oublier beaucoup de faits. Olivier Barbarant écrit en 2007, à l'année 1956 de la chronologie du tome II des Œuvres Poétiques complètes d'Aragon, que Les Lettres françaises publièrent un communiqué adressé au président Kadar lui demandant de protéger les écrivains hongrois menacés par la répression, que le même hebdomadaire publia fin novembre l'article d'Elsa Triolet rendant compte des choix faits par elle et Aragon et condamnant ceux qui veulent "tirer leur épingle du jeu quand amis et camarades subissent l'opprobre… Ne songeant à rien d'autre qu'à se disculper personnellement, qu'à se faire pardonner d'avoir cru". Le verbe croire fait écho à ces vers de La Nuit de Moscou : "Quoi je me suis trompé cent mille fois de route / Vous chantez les vertus négatives du doute / Vous vantez les chemins que la prudence suit…" Oui, relisons Olivier Barbarant qui note qu'Aragon durant l'année 1956 "se tient à l'écart des protestations, défend dans les discussions la ligne du parti et confie à sa poésie la recherche d'une expression pertinente de sa pensée" 6. Il faut (re)lire Le Roman inachevé, les choses sont beaucoup plus complexes …

             Les Douze poètes hongrois (traduits par Ladislas Gara et adaptés par Jean Rousselot) sont précédés d'un Portait de Ladislas Gara en porteur de feu dû à Christophe Dauphin, Ladislas Gara étant le maître d'œuvre de l'Anthologie de la Poésie hongroise du XIIème siècle à nos jours (publiée en 1962). Ce portrait est plutôt hagiographique : Christophe Dauphin cite André Farkas qui écrit "Le 6 mars 2013 […] notre nouvelle Hongrie démocratique rachète la faute des trois régimes précédents"… Passons sur le terme faute qui sent l'eau bénite. S'il n'est pas question de nier ou de soutenir les erreurs de ces régimes ni ce qui s'est passé en 1956, on s'étonnera quand même de cette "nouvelle Hongrie démocratique" ! En 2013, c'est Viktor Orbán qui est premier ministre et la Hongrie est devenue un pays très conservateur, pour ne pas dire plus. Il faut attendre une note (en bas de la page 103) pour qu'il dise clairement que l'anthologie fut financée par une institution étasunienne  qui recevait des subsides de la CIA ! C'est ainsi que Rousselot, Éluard et Guillevic virent, à leur insu, leurs traductions éditées grâce à l'anticommunisme de la CIA ! Au travers de cette étude, c'est une conception de la traduction qui transparaît. Christophe Dauphin n'épargne pas au lecteur les rivalités et les jalousies des écrivains hongrois, l'exemple des relations entre Ladislas Gara, d'une part, et Tibor Déry ou Géza Ottlik, d'autre part, est exemplaire même si Dauphin avoue son ignorance quant à savoir s'il s'agissait là d'une instrumentalisation ou non…

            Le choix de textes de ces douze poètes est d'un intérêt historique certain mais ne rend pas compte de la richesse de la poésie hongroise puisqu'il ne donne à lire que des auteurs, pour la plupart, de la première moitié du XXèmesiècle. La lecture de l'anthologie de Gara demeure donc nécessaire (encore faut-il la trouver). Mais, l'écart entre la langue hongroise et la française étant ce qu'il est, on peut facilement imaginer la difficulté qui fut celle de Rousselot lors de son adaptation : les poèmes (de la p 117 à la p 156) sont souvent écrits en vers comptés, rimés ou assonancés : on  aurait aimé avoir sous les yeux la totalité de la postface de Gara à l'anthologie, "La traduction de la poésie hongroise et ses problèmes"

             Les troisième et quatrième parties sont consacrées à deux écrivains qui ont beaucoup donné à la littérature et à la poésie hongroise : l'un, en France, pour mieux faire connaître les poètes de ce petit pays, Jean Rousselot, et l'autre, en Hongrie, Gyula  Illyés… Dans les deux cas, Christophe Dauphin écrit une biographie des deux poètes (dans la droite ligne de ses précédents textes, jugements expéditifs contre Aragon en moins) avant de donner à lire un choix de leurs poèmes respectifs, les poèmes hongrois pour Rousselot et sept poèmes pour Illyés dont le célèbre Une phrase sur la tyrannie qu'on peut lire aujourd'hui en ayant présent à l'esprit la tyrannie du marché qui justifie toutes les entorses à la morale. L'Histoire s'invite dans ces poèmes, leur faisant courir le risque d'être parfois didactiques...

            La cinquième partie est un essai d'Anna Tüskés, "Jean Rousselot et la poésie hongroise", qui est en fait un mémoire écrit en 2004 à la fin de ses études universitaires. Le titre indique bien l'objet de ce mémoire. Anna Tüskés passe en revue tous les travaux de Jean Rousselot qui témoignent de son attachement à la culture hongroise en général et de la connaissance qu'il s'est donnée de la littérature de ce pays. La date charnière dans le travail de popularisation de la poésie hongroise en France de Rousselot semble bien être le décès de Ladislas Gara en 1966 : l'activité de Rousselot est intense avant 1966, mais après la disparition de Gara, "Rousselot n'a plus eu d'aide pour la traduction. Ses adaptations d'œuvres hongroises en français se sont raréfiées". Anna Tüskés met aussi en évidence le travail de Jean Rousselot pour rendre compte de l'intensité de la vie culturelle hongroise au milieu des années 60 et il n'est pas interdit de se demander s'il en toujours de même aujourd'hui. Autre point qui mérite d'être relevé dans l'étude d'Anna Tüskés, ce sont les réflexions de Rousselot sur les problèmes de la traduction de la poésie hongroise : Anna Tüskés n'hésite pas à donner un exemple de deux traductions différentes de la même strophe d'un poème de Vörösmary (pp 249 & 250). Ce qu'il faut surtout retenir, c'est le principe d'une traduction "pour le sens" par un traducteur maîtrisant les deux langues suivie d'une "adaptation" par un poète français. C'est ainsi que Guillevic fut particulièrement remarqué pour sa mise en français de poèmes hongrois, alors qu'il ignorait cette langue…. De même, Jean Rousselot s'étonne du tirage d'un recueil de poèmes en Hongrie (1200 exemplaires pour un débutant, 10000 pour un poète reconnu) alors qu'en France ce même tirage est ridiculement faible : qui s'est aligné sur qui en 2015 ? Cette étude est suivie des lettres de Rousselot à Gyula Illyés suivies de quelques missives adressées par le poète français à cinq autres hommes de lettres hongrois, l'étude s'appuyant aussi sur une analyse de certaines des lettres de Rousselot à Illyés… C'est la sixième partie de l'ouvrage. Les lettres et les cartes postales de Jean Rousselot à Gyula Illyés sont intéressantes car elles permettent de suivre le cheminement des travaux "hongrois" du poète français chez Gallimard, Seghers et autres éditeurs français au-delà de l'amitié, de l'affection entre les deux familles. Elles donnent aussi d'utiles renseignements sur le fonctionnement du système éditorial français : c'est ainsi qu'un éditeur veut bien réaliser un ouvrage à ses frais mais demande que l'auteur l'aide à le vendre !  Le texte de plus de cent lettres et cartes est ainsi donné à lire et offre d'utiles renseignements sur le travail de Jean Rousselot et sur l'édition de poésie en France…

             Pour conclure, il faut lire ce livre pour ce qu'il nous apprend sur les relations franco-hongroises au milieu du siècle dernier (jusqu'en 1966, date de la disparition de Gyula Illyés), sur les problèmes de traduction du hongrois… tout en se méfiant de l'image d'Aragon qui y est donnée. Si le stalinisme fut criminel, ce n'est pas une raison pour condamner tous ceux qui l'ont combattu après avoir découvert sa véritable nature, sans rien renier de leur engagement ni de leurs idées. Ce qu'oublie Dauphin, c'est ce qu'Aragon écrivait dans Le Roman inachevé ; c'est oublier encore qu'Aragon disait qu'il déchirait sa carte du parti le soir et la reprenait le lendemain matin ! Les choses pourraient être claires et cesseraient d'empoisonner la discussion et des textes dignes d'intérêt comme ceux qui sont contenus dans ce livre. Et puis, je ne peux m'empêcher de penser à ce que Pierre Garnier m'écrivait en 2004 : "… je ne veux pas me trouver classé avec les critiques venimeux d'Aragon (encore aujourd'hui, ce qui est extraordinaire, alors que l'URSS a disparu, que le communisme est à réinventer…) " 7. Mais je m'éloigne sans doute des Orphées du Danube… "

Lucien WASSELIN (cf. "Questionnements politiques et poétiques 2 "Les Orphées du Danube""  in www.recoursaupoem.fr, mars 2016).

Notes :

 1. In L'ombre que les loups emportent (Poèmes 1985-2000). Anthologie, Les Hommes sans Épaules éditions, 476 pages, 2012. (p 280).

Si la mort de Staline provoque chez Aragon la rédaction d'un article paru dans Les Lettres françaises du 12 mars 1953, l'affaire du portrait de Staline par Picasso explique beaucoup de choses… Le lecteur intéressé pourra lire, dans le tome XII (1953-1956) de L'Œuvre poétique (Livre Club Diderot, 1980 pour ce tome) un dossier aussi complet que possible sur cette affaire du portrait (pp 472-500). Mais il y a plus et mieux (si l'on peut dire) : Éluard n'a jamais écrit une Ode à Staline. On peut trouver dans les Œuvres complètes d'Éluard (Bibliothèque de la Pléiade, tome II, 1968, pp 351-352) un poème intitulé Joseph Staline. C'est ainsi qu'est née la "légende". L'Ode à Staline se réduit sur internet à 12 vers de ce poème, bien réel, repris dans Hommages, une plaquette parue en 1950. Ces 12 vers correspondent aux vers 25 à 32 suivis des vers 15 à 18 du poème (sur le site de Ph Sollers - consulté le 12 décembre 2015 - qui présente, par ailleurs, le site Médiapart comme hitléro-trotskiste [ ! ] ). Mais sur d'autres sites, les vers 25 à 32 sont répétés avec une légère variante. Quant au second vers de Dauphin cité avant l'appel de note, il fait penser à celui d'Ossip Mendelstam : "Quand sa moustache rit, on dirait des cafards" (traduction française) dans un poème évoquant la vie en URSS sous Staline… Il faut rendre à César ce qui est à César… Même si le poème de Paul Éluard apparaît bien naïf aujourd'hui et inadmissible : rappelons que "ce poème est le commentaire que Paul Éluard interpréta lui-même pour le film L'Homme que nous aimons le plus, réalisé pour le 70ème anniversaire de Staline". Rappelons également que "le fragment qui va du 3ème vers de cette troisième strophe jusqu'au dernier vers de la quatrième (or dans l'édition de la Pléiade, le poème compte 5 sizains et 1 distique, d'où cette question : y a-t-il une erreur dans la note ?) strophe a été publié dans L'Humanité-Dimanche, en novembre 1949". (notes de la page 1125 de ce tome II des Œuvres complètes d'Éluard). D'où peut-être les copies fautives qu'on trouve sur internet, les animateurs de ces sites n'ayant pas pris la peine de lire Hommages, semble-t-il… En tout cas, la prétendue Ode à Staline ne correspond pas à cette dernière note ni au poème d'Hommages, il suffit de comparer les deux textes de Paul Éluard.

2. Aragon, Le Roman inachevé. In Œuvres Poétiques complètes, Bibliothèque de la Pléiade, 2007, tome II, p 252.

3. Étiemble, préface à Aragon, Le Roman inachevé, Poésie/Gallimard, 1966, p 9.

4. Idem, p 12

5. Il faut (re)lire l'étude de François Eychart, "L'Affaire des avions soviétiques en 1940" et ses annexes dans Les Annales de la Salaet n° 5 (2003), pp 134-155…

Dauphin ne paraît s'intéresser qu'au segment de la vie d'Aragon qui va de son adhésion au PCF jusqu'à l'écrasement de la Révolution de Budapest en 1956 par les forces armées soviétiques. C'est "oublier" le "Moscou la gâteuse" d'Aragon d'octobre 1924 (dans le pamphlet contre Anatole France, Un Cadavre, formule sur laquelle reviendra Aragon en janvier 1925 : "La Révolution russe ? Vous ne m'empêcherez pas de hausser les épaules. À l'échelle des idées, c'est tout au plus une vague crise ministérielle") et son évolution qui commence (semble-t-il) avec la rédaction de La Nuit de Moscou… Toute la complexité des relations entre le surréalisme et le communisme est là, mais aussi toute la complexité d'Aragon. Du côté surréaliste, l'évolution ira jusqu'au trotskisme, du côté d'Aragon l'évolution conduira au communisme. Mais la deuxième guerre mondiale et le développement du stalinisme vont rebattre les cartes.

6. In Œuvres Poétiques complètes, tome II, p XIII.

7. Poésie Nationale : La querelle Pierre Garnier-Louis Aragon, in Faites Entrer L'Infini n° 39 (juin 2005), p 18.