Les Hommes sans Épaules


Dossier : J.- V. FOIX & le surréalisme catalan

Numéro 60
356 pages
30/09/2025
17.00 €


Sommaire du numéro



Editorial : "Quand j'ai quitté mon pays...", par Fernando ARRABAL

Les Porteurs de Feu : Josep Vicenç FOIX, par Boris MONNEAU, Jordi Pere CERDA, par César BIRÈNE, Poèmes de Josep Vicenç FOIX, Jordi Pere CERDA

Ainsi furent les Wah 1 (Mémoire et exil) : Poèmes de Ramon LLULL, Miguel de UNAMUNO, Pablo NERUDA, Luis BUNUEL, Salvador DALI, Lucia SANCHEZ SAORNIL

Focus 1 : Le chemin de Collioure ou le romancero de la poésie espagnole, de Lorca à Machado, en passant par Hernandez : par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Federico GARCIA LORCA, Antonio MACHADO, Miguel HERNANDEZ

Focus 2 : La Catalogne en poésie, par Christophe DAUPHIN

Dossier : J. V. FOIX & le surréalisme catalan, par Boris MONNEAU, avec des textes de Josep Vicenç FOIX

Ainsi furent les Wah 2, Poètes catalans d'avant-garde : avec des textes de Boris MONNEAU, Poèmes de Carles SINDREU, Alexandre PLANA, Sebastia SANCHEZ-JUAN, Agusti BARTRA, Joan BROSSA, Joan PERUCHO, Josep-Ramon BACH, Benet ROSSELL, Carles SANTOS, Joan PALOU, Vicenç ALTAIO, Felicia FUSTER

Une Voix, une oeuvre : Robert Rius le passeur surréaliste, par Rose-Hélène ICHÉ, Olivier BOT, Poèmes de Robert RIUS

Ainsi furent les Wah 3, De Catalogne et d'ailleurs : Poèmes de Paul PUGNAUD, FRANKETIENNE, Alain FREIXE, Jaume PONT, Norbert PAGANELLI, André-Louis ALIAMET, Aytekin KARACOBAN, Marie MURSKI, Patrick TAFANI, Catherine BOUDET, Frédéric TISON, Jumana MUSTAFA, Paloma Hermina HIDALGO

Les pages des Hommes sans Epaules : Poèmes de Marc PATIN, Jean ROUSSELOT, Jean BRETON, Elodia TURKI, Henri RODE, Christophe DAUPHIN, Alain BRETON, Jacques ARAMBURU, Paul FARELLIER

Dans la moelle des arbres, Notes de lectures : par Odile COHEN-ABBAS, Marc KOBER, Christophe DAUPHIN

Les Entretiens des HSE : Entretien avec Alain ROUSSEL, par Grégory RATEAU, avec des textes de Alain ROUSSEL

La Tribune des HSE : "Lettre au prisonnier politique Khayam TURKI", par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Khayam TURKI

Les Infos / Echos des HSE : avec des textes de Christophe DAUPHIN, Gérard MORDILLAT, Antonin ARTAUD, Poèmes de Jacques PREVEL, Paul ELUARD, Claude MEYRIEUX, Jumana MUSTAFA, Marie MURSKI, Frédéric TISON, Alain BRETON

Présentation

Ce numéro 60 des Hommes sans Epaules est consacré en grande partie à la Catalogne, à ses peintres et à ses poètes, à commencer par l'un des plus grands d'entre eux, J.-V. Foix, "que l’on prononce « Foch », et qui est l’un des poètes les plus célébrés de la Catalogne. Après avoir franchi le cap des quatre-vingts ans, une pluie de prix s’abattit sur lui : Prix d’Honneur des Lettres Catalanes (1973), Médaille d’Or de la Generalitat de Catalunya (1981), Prix National des Lettres Espagnoles, Docteur Honoris Causa de l’Université de Barcelone et Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres (1984)… On l’invita même à signer les paroles de l’hymne du Second Congrès International de la Langue Catalane en 1986 : Ouvrons sereins notre parler / aux mille parlers du monde ami / à la clarté d’un verbe ancien / près de la mer, au pied des monts. / Durs à la tâche, à travers terres / sillonnons la plaine que nous voulons libre / ouverts à tous, vivre et convivre », écrit Boris Monneau, à qui nous devons le dossier central de ce numéro.

Nous retrouvons aussi dans ce numéro, les Catalans Ramon Llull, Jaume Pont, les poètes de l'avant-garde, de Carles Sindreu à Félicia Fuster, sans oublier la poète Lucia Sanchez Saornil, chef de fil des Mujeres libres de la CNT anarchiste espagnole. Car nous ne manquons pas d'évoquer et de saluer les poètes de la Deuxième République espagnole, ceux de la guerre civile de 1936-39 contre le franquisme, qui marque en profondeur la Catalogne et le pays, à l'instar de Federico Garcia Lorca, Antonio Machado, Luis Bunuel, Miguel Hernandez, sans oublier leur aîné Miguel de Unamuno et d'autres. La Catalogne du Nord (française) n'est pas en reste, avec le poète Robert Rius, Jordi Pere Cerda, Paul Pugnaud ou Alain Freixe.

Nos amis espagnols sont accompagnés au sein de ce numéro par Pablo Neruda, le regretté Frankétienne, le poète corse Norbert Paganelli, André-Louis Aliamet, Aytekin Karaçoban, Patrick Tafani ET quatre des voix de femmes les plus importantes et originales de notre temps : la poète réunionnaise Catherine Boudet, la poète palestinienne Jumana Mustafa, La Femme sans Epaules Marie Murski et l'inclassable et sulfureuse Paloma Hermina Hidalgo.

Malgré cette consécration et quasi transformation en poète officiel, Foix fut, ajoute Boris Monneau, un écrivain discret, voire incompris pendant une bonne partie de sa vie : ses premiers livres, Gertrudis (1927) et KRTU (1932), furent tirés à 100 exemplaires et reçus avec une certaine hostilité. Joan Oliver évoquait malicieusement, dans une critique de l’époque, le regret des 10 pesetas que lui avait coûté Gertrudis. Carles Riba, poète et essayiste que Foix admirait, quoique œuvrant dans une direction très différente de la sienne, lui demanda à la lecture de ses premières proses : « Pourquoi écrivez-vous cela ? »

Une quarantaine d’années plus tard, Gabriel Ferrater, ami du poète, suggère qu’il « retarda brillamment l’éclat de sa célébrité » pour éviter de se transformer en institution, pour se garder de l’usure et de la désuétude. Joan Brossa, considérablement influencé par Foix, dont il décrit la découverte peu après la Guerre Civile comme « une épiphanie », regrettait le caractère de « Festa Major funèbre » des cérémonies du centenaire de sa naissance.

L’homme lui-même tend à l’effacement, à l’anonymat. « Je n’aime pas parler de moi », dit-il dans un entretien. Dans d’autres, il affirme : « Je ne garde rien de moi », « je me refuse aux anecdotes et confidences personnelles, que je n’ai jamais eues avec personne, pas même avec moi-même »…

Foix serait, d’après Rafael Santos Torroella, le premier à avoir imprimé le mot « surréaliste » en Espagne, en mars 1918, dans une note du numéro 4 de la revue Trossos concernant la publication des Mamelles de Tirésias aux éditions SIC. Cette même revue présente, le mois suivant, une annonce de l’adaptation catalane de la pièce, et un appel à collaborations pour sa mise en scène, manifestement resté sans suites. Neuf ans plus tard, Foix publie son premier livre, le recueil de poèmes en prose Gertrudis. Les critiques du moment lui appliquent l’étiquette surréaliste, qui fera long feu. Le 27 mars 1927, dans La Publicitat, Carles Soldevila le désigne comme le « premier surréaliste catalan », et Tomàs Garcès, eu égard à la publication de certains textes en revue dès 1918, en fait un précurseur du mouvement, le 3 février 1927. Les billets satiriques d’hebdomadaires tels que Mirador ou El Be Negre, un peu plus tardifs, adoptent aussi l’épithète.

Foix, cependant, fut lui-même un homme de presse, et l’ensemble de ses articles dans le journal La Publicitat exprime de façon réitérée sa résistance ou réticence face au surréalisme, pourtant mêlées de séductions et de coïncidences. Témoin et acteur de l’époque des ismes, Foix n’adhère à aucune école littéraire : à ce titre, l’article « …En vers bien taillés et strophe polie », publié dans les Quaderns de poesia en 1936, est une sorte de manifeste contre les manifestes et contre les écoles : il les embrasse toutes (« j’aime toutes les tendances »), et les considère comme autant de « rhétoriques » ou de formes dans lesquelles le poète peut puiser : « les tentatives du cubisme littéraire – rappelons les essais galligrammatiques – seraient donc, non pas des expériences fugaces, mais une modalité poématique aussi valable que celle qui justifia, pendant des siècles, le sonnet ». Plus que poète, il se considère alors, et dès lors, « chercheur en poésie ». Ainsi, s’il s’écarte souvent, dans ses déclarations, du surréalisme bretonnien, c’est qu’il le considère orthodoxe, sectaire (« la secte de Paris » est l’une des expressions qui reviennent le plus souvent sous sa plume à cette époque), et de plus contradictoire : il signale déjà en 1928 l’ « impureté », du point de vue artistique et psychique, de ses tentatives de saisir l’inconscient, et quatre ans plus tard, son « ambiguïté » politique, en qualifiant le mouvement, eu égard au communisme, de « contre-révolution socialiste ».

Les affinités sont pourtant grandes, de prime abord : en 1925, dans un article pour la Revista de poesia, qui expose la situation confuse des avant-gardes, Foix présente le surréalisme comme un mouvement prometteur, et ses membres comme « les athlètes les plus doués », « authentiquement à l’avant-garde » : vaillants successeurs de Dada dans la discipline de l’irresponsabilité, ils semblent aptes à « libérer l’imagination des dépôts qui l’infectaient »…

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Épaules).



Revue de presse

Lectures :

Je plonge dans ce numéro 60 de la revue Les Hommes sans Épaules, « Dossier : J. V. Foix & le surréalisme catalan ».

Le verbe plonger convient car il s’agit d’un haut-fond poétique de 300 pages. L’ouverture est assurée par un texte de Fernando Arrabal racontant son départ du pays, il y a près de soixante-dix ans. Il nous partage le sentiment propre à l’exil, où, suivant la formule d’Homère, « Celui qui traverse les mers change de ciel mais pas d’esprit. ».

À lire Arrabal, on renoue aussi avec cette écriture travaillée par cette fièvre propre aux surréalistes. Souffle, vitesse, multiplicité de rapports et référents soulèvent l’esprit sans que jamais il ne puisse anticiper l’arrivée du vers. Exemple : « compatriotes censeurs imaginent avec la poussière de leur pierres ». La poésie surréaliste, et Arrabal en est un exemple, est aussi dotée du pouvoir de faire déboucher la phrase sur des points de vue (au sens propre) de vérité intérieure qui frappent par la solidité qu’ils offrent au regard. Exemple : « l’agnostique que je crois être aujourd’hui aspire à devenir un saint en exil ». Ou encore : « Même défunts, Kerouac, Andy Warhol et Ginsberg jouent toujours d’une flûte de soie et de zéphir » Ou enfin : « C’est en exil qu’il est le plus facile de se passer du bonheur ».

Après Arrabal, je vais essayer de décrire les impressions de lecture de J. V. Foix, peut-être à partir d’une proclamation de l’auteur dans un texte intitulé Que vous dirais-je ? : « Arrachez-vous des murs des pleurnicheurs. Filez droit sur le col quand les messieurs à béret de métayer se courbent. Mettez le verrou à la porte quand sonnent ceux que l’envie rouge ». Oui, il est d’abord question de vitalité, de souffle qui fait apparaître le monde à neuf, tel qu’il est depuis le premier jour, depuis la première heure, la première seconde.

La poésie de J. V. Foix pose de manière emblématique la question de la justesse dans le surréalisme. La preuve par trois illustrations. La mer occupe une place prédominante dans la poésie de J. V. Foix. On l’entend rissoler à marée basse sous nombre de ses phrases, qui lui doivent leur rythme et leur force. Or, il s’agit d’une mer un peu étrange, car elle ne s’oppose pas aux champs et aux arbustes mais les épouse, justement. Un regard calembrenatique sur la société, est naturel pour tout poète surréaliste.

J. V. Foix utilise ce don pour réajuster la vérité. Ainsi il propose les « Dernières nouvelles », où seront mis en avant « Ce que ne dit pas Le Monde », justement. Dernière illustration : ses poèmes en vers ou en prose accordent une place significative au dialogue. Pourtant, les uns et les autres ne se répondent pas au sein des poèmes, comme en vrai au demeurant, mais ils rebondissent l’un sur l’autre, peignant involontairement l’étendue spirituelle qui les anime, celle-là même qui cherchent à se dire sans y parvenir – sauf justement à la langue surréaliste, justement. Pour conclure, gardons des derniers extraits proposés, le titre qui les rassemble : « Chroniques d’Outre-songe », justement.

Jordi Pere Cerda (1920 - 2011) est d’une autre trempe, de celle où l’on range les poètes à la langue ferme et rocailleuse, au vers bref comme un regard qui fixe et ne trompe pas. Il y a de la lumière dans sa poésie, garantie par la justesse du rayonnement produit par le verbe. Il y a, ici et là, presque des comptines ou des contes qu’on voudrait écouter assis sur une pierre terre en fin de journée : « Le roi de Vedrinyans / est roi de pauvreté ; / la reine tremblante / semble une branche sèche / qui pend du peuplier ». Ou : « Fondpédrouse / la pierreuse, / Dieu y est passé de nuit. / Il a donné aux pauvres / dix doigts aux mains […] et la source qui jaillit / si pure et glacée, / où ils vont se rafraîchir / leurs désillusions ». Je regarde les femmes et les filles qui défilent dans ses poèmes, quand il leur dit « je sais que tu as des secrets » et qu’il n’ose les « fixer du regard ». Passe un prisonnier, lui-même, puisqu’il précise « prisonnier de mon pays je suis » qui porte sur le dos « sa charge d’homme ».

Nous arrivons maintenant dans la rubrique « Ainsi furent les Wah 1 », à lire sous forme d’un voyage. Rappel utile à ceux qui ne sont pas familiers des HSE : Chaque auteur est présenté par une biographie qui s’intéresse à rendre vivant l’homme à la femme poète. Elle est suivie d’une sélection de poèmes, l’ensemble formant soit une traversée ou une escale, comme vous l’entendez.

Dans ce numéro, la rubrique propose une première traversée avec l’œuvre du poète du Moyen-âge, le franciscain Raymond Lulle, le bien-connu auteur du Livre de l’ami et de l’aimé (réédité en 1987 par Fata Morgana), que j’ai découvert pour ma part par l’intermédiaire de Max Jacob. Ici, Les HSE nous propose des extraits d’un autre ouvrage, l’Arbre de science, qui présente métaphoriquement une conception unifiée du savoir.

L’escale suivante s’opère avec Miguel de Unamo (1864-1936) et son discours contre les franquistes (oct 36) : « Il y a des circonstances où se taire c’est mentir », tenu deux mois avant sa mort. On y trouve cette phrase qui mérite d’être médité intérieurement par chacun : « La haine qui ne fait pas toute sa place à la compassion est incapable de convaincre ». Or la force brutale ne le peut pas car « convaincre signifie persuader ». Derrière, Darmangeat par un extrait de son texte sur la poésie espagnole exprime ce que j’ai souvent ressenti (sourdement) dans la poésie hispanophone (surtout d’Amérique latine) : « La poésie espagnole est dans le même temps sensuelle et pure », j’entends ici « pure » comme idéelle, voire ardue.

Suit maintenant une longue traversée avec Garcia Lorca et sa « Romance de la garde civile espagnole » (mais si, vous connaissez) : « Ô ma ville des gitans, /qui jamais peut t’oublier / Ville de douleur musquée / avec des tours de cannelle », ville fracassée, percés de fusils résonnant et que les flammes encerclent. Puis vient l’évocation d’Hernandez, « Un couteau carnivore / à l’aile douce et meurtrière » ; de Machado, avec son fameux dernier « Ces jours d’azur et ce soleil d’enfance », ou encore avec ce proverbe désabusé, « De ce que les hommes appellent / vertu, justice et bonté / une moitié est de l’envie / et l’autre n’est point charité », ou ces deux vers que je me redis régulièrement, « Voyageur ! il n’est point de chemin, / juste les sillages de la mer ».

Suit l’évocation du passage de Neruda comme consul à Barcelone puis à Madrid durant la guerre d’Espagne, ce poète qui « vivant était un mythe, mort redevient un homme ». On nous raconte que Neruda était peu engagé politiquement jusqu’à la mort de Garcia Lorca ; mais celle-ci transforma sa perception du monde. Dernière escale : Buñuel et des témoignages sur ses premiers films. M’a particulièrement marqué l’évocation de Las Hurdes / Terre sans pain, tourné grâce à un ami qui gagne au loto, des conditions de vie à Las Hurdes : « durant les deux mois de mon séjour là-bas, je n’ai pas entendu la moindre chanson […] appauvrissement, faim […] horrible misère ». Peu après je découvre qu’il a écrit quelques poèmes, très surréalistes et apprends que Dali fut franquiste.

Suis le dossier sur « La Catalogne en poésie » avec une dominante sur le milieu du XXe siècle et sa deuxième partie, en dépit de la chappe de plomb de l’après-guerre. J’y découvre la poète Lucia Sanchez Saornil (1895-1970) qui se veut « une rafale d’air pur pénétrant dans une chambre somnolente », comme le proclame le Manifesto vertical ultraista qu’elle rejoint.

Vient ensuite le dossier « J. V. Foix et le surréalisme catalan », par Boris Monneau. Ce poète, Foix, « que l’on prononce Foch », a écrit sur lui-même une phrase que j’affectionne : « je me refuse aux anecdotes et confidences personnelles que je n’ai jamais eu avec personne, pas même avec moi-même ». L’article bataille, avec brio, pour faire rentrer le poète dans le surréalisme en dépit de qu’il aurait dit : « Dans ce pays je n’ai jamais rencontré qu’un seul homme qui ne fut pas surréaliste, et cet homme, c’est moi ». Mais cet anti-parti pris, cache mille et une familiarités avec le surréalisme, comme cet ergotage qui distinguait le superrealisme du surréalisme local (entendre Paris) ; ou son admiration de Blake, Éluard, Jacob ; ou quand il parle des images hypnagogiques ou laisse des figures fantastiques et mythiques traverser son Journal 1918, etc.

Mais, suffit, lisons ses poèmes des années 30 qui nous sont proposés. Il y règne un onirisme peuplé de monstres, des tableaux fantasques et sexuels, des manifestes, une malice subversive, etc. Le doute n’est pas permis. Je retiens pour finir et pour la méditer une dernière citation : « Il doit exister un langage, mimique ou oral, permettant d’interpréter ce non sombre et de l’adapter aux mécanismes du jours. Son abécédaire nous est inconnu. »

Passé Foix, j’ai lu d’une traite la cinquantaine de pages du dossier. L’effet d’une telle lecture est stupéfiant, au sens précis du terme. La page se dissout : plus de récit, plus de tableau avec gros plans, demi-plans et arrière-fonds, plus de jeux d’allusions savantes et culturelles, mais des formes qui flottent ou vitupèrent, des potacheries, des instants sans fin (avec fin de la trilogie passé-présent-futur). Un bain de pure énergie vous recouvre, quelque chose comme de la lave format salive de chien et des zébrures électriques format chaise électrique. Exemples : « Les grands réveils nikelés / Dont les aiguilles se ruent sur les heures / En forme de cornes / Très fines / De taureau » (Carles Sindreu, 1900-1974) ; « Quel sommeil séculaire de chars à voile, oh brunes marchandes, nous inspirent vos édredons ? ». Ou encore : « La rêverie brûlait un bois si doux / que le jour bleu était pâle d’étoiles » (Sebastia Sanchez-Juan, 1904-1974) ; « Tu continueras d’être le disciple / des épées de pollen / des farines ailées / et des genêts du soleil… » (Augusti Bartra, 1908-1982) ; « Guy d’Yeuse : il pousse sur les arbres fendus, et associé à une autre herbé nommée sylphium, il ouvre tous les verrous. Accroché à un arbre avec une aile d’hirondelle, tous les oiseaux à deux lieux et demi s’y assembleront » (Joan Perucho, 1920-3003). Ou, et pour finir : Recettes secrètes pour changer la vie […]. Un homme et un oiseau. Un fauteuil à bascule dans l’oreille et un moulin à café dans le nez. Une serrure sans clé, deux femmes qui traversent la rue et trois livres de viande maigre. En accompagnement, du malvoisie de Sitges, des pignons de Sant Llorenç et des sardines de L’Escala » (Joseph-Ramon Bach, 1946-2020) ; « Le premier doigt est fils de Marie. / Le deuxième doigt ne m’appartient pas […] Le trentième doigt est en or massif, tiré de la mer avec des restes d’un navire récemment naufragé […] Le trente-sixième doigt est le dernier des trente-six doigts […] » (Benet Rossell, 1937-2016).

La dernière fois qu’une telle impression m’arriva, ce fut – et ce n’est pas un hasard – le numéro consacré à Benjamin Peret par Les HSE. Cette fois-ci, je levais de temps à autre la tête pour reprendre mon souffle dans ce coin de cheminée où de grosses buches d’hiver rougeoyantes se mêlaient aux petits pigments de ma lecture qui s’attardaient dans le coin de l’œil.

Peu à peu la puissance onirique s’apaise un peu ou plutôt se transforme, – si j’en crois l’humble et savante présentation Boris Monneau – avec une prédominance pour une poésie punk et aimant les ready made.

Entre ces textes de franches couleurs, se glissent, comme toujours, ces biographies si vivantes des auteurs présentés. Toute une époque s’éveille et s’anime avec ses villes, ses collèges, ses pères et mères qui meurent souvent bien tôt, les voyages, Paris, les figures tutélaires, les amitiés complices.

De ses présentations surnagent quelques portraits, dont celui de plusieurs pages de Robert Rius restant à Paris durant l’Occupation pour entrer en Résistance et mourir fusillé en 44 après deux semaines de torture. Je garde de lui se vers : « Qu’est-ce que l’amour / la traversée tout yeux éteints du plus beau / des déserts. »

Nous entrons dans le troisième volet de la rubrique « Ainsi furent les Wah ». Un large hommage est consacré à Paul Pugnaud (1912-1995), une des figures les plus étranges et énigmatiques de la poésie française de la deuxième moitié du XXe. Ses poèmes dégagent une mélancolie froide, lointaine : « Jamais les voix perdues / Ne viennent murmurer / Ce qui ne sera plus / La plainte où jaillissait / Toute l’horreur du monde » ; « Insensible à l’image enfermée sous les eaux / Un homme dort sa main tient serrée dans sa paume / Une pierre jadis chauffée par le soleil » ; « Écoute la fontaine / Jaillie de la mémoire / S’écouler dans la nuit » (Merci à Gwen Garnier-Duguy et Emmanuel Baugue pour ce dossier).

Passe un salut à Frankétienne, voix haïtienne disparu cette année (« Mes amours me reviennent amalgame d’utopie et de tendre violence quand je mange mes silences »). Lui succèdent quelques poèmes d’Alain Freixe (« je m’endors j’écris / où les routes sont coupées / et les pas assurer / de s’égarer) ; puis Jaume Pont (« j’invente le temps et son voyage : / poème, sable blanc, encre, dune / ou roche qui affleure au pied des nuages ») ;

ceux de Norbert Paganelli (« Si ma chanson chante clair / Placez-la dans votre poche / juste sous votre mouchoir / Chantez-la si vous voulez / Oubliez-la si bon vous semble ») ; ceux d’André-Louis Alliamet (« La ville d’or, avec ses / banques, la ville âpre et métisse / pour qui Dieu n’est qu’un chancre ») ; ceux d’Aytekin Karaçoban (« Les collines autour d’Ankara / portaient des bidonvilles sur leur dos, / viens voir les tours en béton maintenant, / ces épines de hérisson, / qui piquent même de loin », et celui-là : « Aujourd’hui c’est encore le jour de ton absence / il neige dans mes souvenirs […] Puis je dormirai comme un silex / au sein de mes étincelles ») ; ceux Marie Murski, qui me touche beaucoup et dont j’ai fait une recension de son dernier recueil (Je cherche à mon poignet / la fin des temps / la belle anémone / aux longs doigts violets / refermés / sur mon cœur à l’ouvrage) ; puis, pour finir, ceux de Patrick Tafani (« L’aube jaillissait du torrent, vignes où ton pas hésitait, ton pas patient dans la course de l’orage ») ; ceux Catherine Boudet (« La poésie est votre vêtement intérieur de pureté ».

Et enfin ceux de Frédéric Tison (bien connu des lecteurs des HSE – mais pas seulement) et Jumana Mustafa (dont j’ai aussi recensé le dernier recueil) et Paloma Hermina Hidalgo (aussi recensé) et ardemment défendue par la revue.

La dernière rubrique avant les recensions s’intitule « Les pages des HSE » est consacrée aux poètes de la tribu (si j’ose). Je mettrai en avant cette fois-ci Élodia Turki dont je fus si proche (juste avant, vous signaler le si bel extrait du poème de Jean Rousselot, « Esquisse d’un tombeau pour Federico Garcia Lorca »). J’ai lu avec émotion cet extrait racontant ses premiers mois de vie, tellement Élodia, qui, comme sa mère, fut une des rares personnes rencontrées dont je puis dire : sa vie durant, elle fut une invaincue.

Dans le cahier de recensions – qui porte ce titre extraordinaire : « Dans la moelle des arbres » – on trouve une présentation de L’impossible retour, d’Amélie Nothomb (c’est assez rare de voir cet auteur mis en avant dans une revue de poésie) ; une de l’ouvrage d’Odile Cohen-Abbas consacré à Christophe Dauphin, Les yeux Grands Ouverts ; une d’Ilarie Voronca, Souvenir de la planète Terre (je vais me le procurer) ; une des recueils de Catherine Boudet et Patrick Le Petit.

Dernière rubrique, « Les infos / échos des HSE », je signale la lettre ouverte de Christophe Dauphin, « Lettre au prisonnier politique Khayam Turki qui vient d’être condamnée à 48 ans de prison ». Pour rappel : aux HSE, oui il y a une actualité politique en poésie.

Pierrick de CHERMONT (in recoursaupoeme.fr).

*

" Le numéro 60 des Hommes sans Epaules débute par un éditorial de Fernando Arrabal sur l’exil; l’exil, véritable terre des poètes comme des immortels jusqu’à l’arrivée de l’exil de l’exil :

« En exil, la science et l’art font le lien entre l’esprit et la beauté. Serait-il excessif de dire que précisément l’art et la science n’ont nul besoin « d’assis » mais de saints… plutôt même que de révolutionnaires ou de réformateurs avec leurs plans tirés au cordeau ? L’exilé peut être confiné comme une chauve-souris… pour écrire comme un aigle royal. Avec talent, il utilise tout ce dont il se souvient, et avec génie tout ce qu’il oublie. Grâce à cela, il espère se libérer de la dégradante obligation d’être un artiste de son temps. L’art pour l’exilé c’est la patrie qui l’accompagne. L’amour charnel ne l’émeut que lorsqu’il est peint come désastreux ou maladroit. L’exilé n’est pas suspendu au désir stupide de provoquer. La provocation surgit, imprévisible comme le succès ou l’amour. C’est en exil qu’il est le plus facile de se passer du bonheur. L’histoire, plus que le fait, répercute son écho dans la légende. Mais chaque époque se nourrit d’illusions pour ne pas mettre un linceul au présent. Puissé-je jouir toujours de cette immense aurore et de cette patineuse nommée théâtre et poésie ? »

Ce numéro est principalement consacré aux poètes et peintres catalans, notamment à ceux qui luttèrent contre le franquisme. L’exil, de corps ou d’esprit, est ainsi très présent dans leurs œuvres. Au côté de noms familiers comme Miguel de Unamuno, Federico Garcia Lorca ou Antonio Machado, nous découvrons bien des talents peu connus en France.

Le dossier nous présente Josep Vicenç Foix (1893-1987), prononcez « Foch », qui fut proche du surréalisme mais s’en différencia également. Il laissa une œuvre considérable, très variée, à la fois littéraire et politique, saluée surtout dans ses dernières années de vie. Le dossier, dirigé par Boris Monneau rend compte des divers axes de recherches de ce grand penseur.

 

« Nous désirions la mort en de sombres traverses,

Les bras levés, et nous disions : – Toi, qui es-tu ?

Et lui ? – Puisque nous étions maints, moirés, nous y étions tous.

Voyez : elles aussi, opulemment nues,

Les bras levés, et moirées, au bord

Des abîmes du soir, par des sentiers d’errance,

Cueillant sur l’Arbre Intact le fruit iridescent,

Ou de frêles fils de nuit tissant une maille secrète… »

 

Il est aussi question du catalanisme roussillonnais avec Jordi Père Cerdà, poète-passeur et passeur tout court pendant la deuxième guerre mondiale quand il fait passer Juifs, résistants et clandestins du côté espagnol entre 1942 et 1944.

 

« Je me souviendrai de ce jour

où la Gestapo nous suivait

pistant dans la neige le sang tiède.

 

Je me souviendrai des maisons

qui nous ouvraient leur porte,

brèche dans la nuit glacée.

 

Je me souviendrai de Mas

passant des gens fuyant la France

un jour de tempête.

 

Je me souviendrais de Jean,

Josep, Boris et Maurice

qui mourut là-bas à Neuengamme.

 

L’hiver nous mord l’échine ;

chien fou déchaîné,

hurle le vent comme sirène.

 

A présent, les camarades entreront

s’enlevant la neige à la porte.

Leurs yeux étincelleront… »

 

Mais ce n’est là qu’un aspect de la création catalane que nous pouvons découvrir dans ce volume. Tous les domaines de la vie, les domaines d’intensité sont présents à la fois dans les œuvres et dans les parcours de leurs auteurs.

Rémi BOYER (in lettreducrocodile.over-blog.net, 21 octobre 2025).