Les Hommes sans Épaules


Dossier : JACQUES BERTIN, le poète du chant permanent

Numéro 26
208 pages
Deuxième semestre 2008
17.00 €

Sommaire du numéro



Éditorial / Manifeste : "La voix des Arabes libres", par Abdellatif LAÂBI

Les Porteurs de Feu : Poèmes de Jacquette REBOUL, Abdellatif LAÂBI

Ainsi furent les Wah : Poèmes de Jean VIGNA, Alain SIMON, Jean CHATARD, Paul MARI, Marie-Laure MISSIR

Dossier : Jacques BERTIN, le poète du chant permanent, par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Jacques BERTIN

Une voix, une œuvre : Jacques TAURAND, par Christophe DAUPHIN, Jacqueline BREGEAULT-TARIEL, par Monique W. LABIDOIRE

Le cri de l'oubli : Jean-Baptiste LYSLAND, par Paul FARELLIER

La mémoire, la poésie : Louis GUILLAUME, par Paul FARELLIER

Le peintre de cœur : Antonio GUANSÉ, par Christophe DAUPHIN

Les pages des Hommes sans Épaules : Poèmes de Elodia TURKI, Paul FARELLIER, Alain BRETON, César BIRÈNE, Karel HADEK, Christophe DAUPHIN

Avec la moelle des arbres : notes de lecture de Jean CHATARD, Karel HADEK, Bernadette ENGEL-ROUX, Paul FARELLIER

La chronique des revues, par César BIRÈNE

Hommages à Julien GRACQ, Norbert LELUBRE, Aimé CÉSAIRE, Herri-Gwilherm KEROURÉDAN, Jacques IZOARD, Mahmoud DARWICH

Infos / Échos des HSE

Présentation

JACQUES BERTIN, LE POETE DU CHANT PERMANENT

(Extraits)

par Christophe DAUPHIN

 

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"... Auteur-Compositeur-Interprète, Jacques Bertin, s’est toujours tenu en marge des milieux officiels depuis ses débuts en 1966. Il est l’un de nos plus grands poètes lyriques ; le chef de file des auteurs de sa génération, qui s’étaient fixer pour but de développer le je créateur sans gommer l’homme dans l’artiste. Nous lui devons une bonne vingtaine d’albums, de nombreux poèmes et une quantité non négligeable de chefs-d’œuvre. Parmi les grands classiques du chant bertinien, citons entre autres : « Trois bouquets », « A Besançon », « Ambassade du Chili », « Les biefs », « Carnet », « Domaine de joie », « Paroisse », la Merveille, nous l’avons déjà dit, « Les grands poètes », « Je voudrais une fête étrange et très calme » ou « La lampe du tableau de bord ». Chez lui, que le texte soit destiné à l’écrit ou à être chanté, il est poésie par essence et glisse comme un ongle sur la souffrance longue du temps. Il y a chez Bertin cette fracture existentielle, cette révolte inassouvie, cette plaie qui saigne dans sa vie comme dans ses mots, mots qui serrent de près comme la grêle. Un humanisme de combat proche de René Guy Cadou, de Luc Bérimont, ou de notre grand aîné et regretté ami Jean Rousselot. Loin de l’état d’âme factice, le lyrisme, chez Bertin, rejoint le hile profond de l’être : Traversez cette eau plongez-y votre corps – Sur l’autre rive sont les arbres les mots dont vous avez besoin… - Sur l’autre rive le temps vous donne ses mains. Il éclate, tire à bout portant, et nous foudroie sans la moindre complaisance : Moi je me suis rogné les ailes au mur...

La voix de Jacques Bertin est l’une de celles qui donnent le la dans l’histoire de la chanson française contemporaine : « Aller plus loin dans les mots, inventer son propre lyrisme, parler de soi, certes, comme les poètes ou les peintres, mais en se reculant aussitôt dans l’ombre afin de rester véridique. Il fallait jouer le jeu de la poésie sans tricher, prendre tous les risques, ne pas composer avec ce que la société, ici mielleusement représentée par « le métier », voulait entendre. Etre un artiste, donc être un homme, et vivant : inattendu, non conforme, libre ». Le répertoire est ample, large, aigu,riche, carnet de bord, qui nous donne sa voix et ses mains, qui est comme une sorte d’estuaire plus lumineux que la nuit dans la nuit ; pour le connaître, je dis qu’il surclasse à peu près tous les autres, très loin, dans un paradis qui, sans doute, est une enfance. « Il n'y a que les mots pour posséder les gens longtemps », a écrit Jacques Bertin. Qu’elle soit orchestrée ou interprétée sans arrangement (voix et guitare), sa chanson est faite d’un alliage émotionnel qui n’a rien à craindre du temps. Elle est un appel continu à l’insurrection : Il reste peu de temps pour sauver le monde et vous sauver – Il reste peu de temps pour vous investir de la sainte colère – Je vous vois comme un animal aux jambes cassées – Les yeux fous qui cherche à se lever qui cherche une aide – Dans le ciel vide autour de lui qui tourne et dans sa tête emballée. On chercherait, en vain, le mot ou la virgule en trop. Fait encore plus rare, la chanson de Bertin passe avec succès l’épreuve de la lecture à voix haute, sans musique. Bertin écrit des poèmes. Certains sont faits pour être mis en musique ; d’autres, non. Les premiers deviennent des chansons qui seront chantées, c’est-à-dire que l’agencement des mots y est fonction de l’oreille. Pour Jacques Bertin, ceux qui méprisent la poésie orale, comme il définit son œuvre chantée, ignorent combien l’univers de la parole vivante est plus riche que celui de la parole mise sous presse : « Tout d’abord, la chanson est habituellement donnée en public. L’interprète doit assumer physiquement son œuvre. Ce n’est pas rien, ça vous oblige à ne pas être trop irresponsable. Et puis elle est riche de multitudes de sens, d’intentions, de jeux de mots qui sont le fait de la voix, du ton, de la césure, de la respiration. Tout cela, la transcription ne le restitue qu’imparfaitement à coups de signes péremptoires. » Dans Reviens, Draïssi !, volume qui rassemble ses écrits au vitriol sur la chanson, Jacques Bertin revient sur le mépris des poètes pour la chanson : « Ils ont un sacré culot. Leur habitude est de demander à la chanson de se justifier : de montrer comment, en se détachant du tronc original de la poésie, elle pourrait acquérir son autonomie. Or, la chanson n’est pas une branche de la poésie, c’est la poésie livresque qui est une branche tardive de la chanson. Jusqu’à Ronsard, toute la poésie est chantée. C’est-à-dire qu’elle est chanson, et les formes de la poésie écrite les vers réguliers, les rimes, les constructions (le sonnet, par exemple) sont donc des moyens d’imiter sur le papier les systèmes sensibles de la chanson... »


Christophe DAUPHIN

(Extrait de la présentation du dossier, Jacques BERTIN, le poète du chant permanent, in Les Hommes sans Epaules n°26, 2008).

 



j’ai parfois des bouffées d’hiver

ou des univers de chagrin

qui m’agrippent par le revers

m’entraînent dans les fonds marins

et produisent dans mes envers          

des effondrements de terrain

reviens ! reste ! reste ! reviens…


je connais le versant des pleurs

dans des contreforts des montagnes

côté sans soleil à l’année

ces vallées de douleurs où stagnent

des étangs jamais nettoyés

des oiseaux jamais envolés

gueulent dans des nids de douleurs

parfois le vent vient s’en mêler

ah mauvais jour ah mauvaise heure

parfois, c’est beaucoup, c’est souvent

ça se décline comme un verbe

ça décline comme un jour triste

comme une  palette d’artiste

…qu’on trouve des souvent dans l’herbe !

et puis le souvenir : bonjour, je suis avant !

suis-je assez triste ?

c’est ton visage c’est ton nom

c’est ta manière ta façon

c’est ton rire et c’est ma leçon

j’ai l’hiver, et j’ai le temps triste

l’étang gelé je l’ai, je l’ai !

où sonne la trompette autiste

d’un ange au milieu de la piste

 comme des oiseaux sur l’étang

dégringolent ses notes bistres

l’amour gelé je l’ai je l’ai…


Jacques BERTIN

(Poème inédit in Les Hommes sans Epaules n°26, 2008).



Revue de presse

2008 – À propos du numéro 26

    « Ce numéro 26 des HSE s’ouvre sur un manifeste dû à Abdellatif Laâbi : Ici La voix des Arabes libres… Le ton de ce texte militant est donné. Plus loin, quelques poèmes d’A. Laâbi confirment cet engagement qui replace, s’il en était besoin, le poète au cœur du monde vivant et à vif. Suivent, entre autres, des hommages et évocations (Jacquette Reboul, Louis Guillaume, Mahmoud Darwich et Jacques Taurand) ; un dense dossier consacré à Jacques Bertin par le maître des lieux, Christophe Dauphin ; des textes des « Wah », ceux qui furent proches de la revue créée en 1953 ; des textes des collaborateurs actuels, des notes dues à divers regards. Les HSE est une grande revue de littérature comme il en est peu, sachant balancer entre passé, présent et futur. »
    Jacques Fournier (Ici è là n°10/11, mars 2009).

    « Emanant d’un groupe autour d’une librairie, Les Hommes sans Épaules maintient son cap, en bonne part grâce à la passion de Christophe Dauphin. J’ai toujours aimé ces références aux frères Rosny pour titrer les rubriques : les Wah, les Porteurs de feu et bien sûr les Hommes sans épaules. Je reviens à la revue pour son numéro 26, avec le manifeste d’Abdellatif Laâbi : « la voix des arabes libres », et l’étude de Dauphin sur le poète marocain. Je ne connaissais pas Jacquette Reboul qui comme la plupart des autres est de ces fidèles des éditeurs Chambelland, Alain Breton, Le Pont de l’Epée, Le Pont sous l’Eau et la Librairie-Galerie Racine entre autres. Et c’est une découverte, car ses proses poétiques ou récits-poèmes sont pur plaisir. Comme les poèmes de Jean Chatard, Jean Vigna, Paul Mari. Puis le dossier, consacré à Jacques Bertin, qui chante aussi bien qu’il écrit paraît-il. »
    Paul Van Melle (Inédit Nouveau n°232, mai 2009).

        « Le plus important article de ce numéro 26 des HSE est un excellent « dossier » consacré par Christophe Dauphin à Jacques Bertin, « le poète du chant permanent », qui débuta en 1966, on n’ose pas dire comme « auteur-compositeur-interprète », suivant la formule traditionnelle – mais plutôt comme un poète chantant ses œuvres. La trentaine de poèmes qui illustre cette étude montre bien la qualité littéraire de ses textes, même sans le support de la musique. »
Jacques Charpentreau (Le Coin de table n°39, juillet 2009).

    « C’est Abdellatif Laâbi qui dans « la voix des arabes libres » donne le ton à la revue de Christophe Dauphin : « Nous nous insurgeons contre cette aphasie programmée dont le dessein, cousu de fil blanc, est le conditionnement des consciences avant leur mise à mort ». Après la présentation de Jacquette Reboul (par Paul Farellier) et Abdellatif Laâbi (par Christophe Dauphin) arrive le dossier sur Jacques Bertin, chanteur et poète –sur plus de 50 pages – qui nous confie : « J’ai 60 ans et j’ai besoin de croire en la vie, l’amour, la révolte, l’harmonie, l’Homme, la société. »  Contre le show-business, contre les outils de la massification des comportements, Jacques Bertin symbolise l’homme toujours debout, sans concession. Outre ce dossier important sur Jacques Bertin, Christophe Dauphin s’est intéressé à Jacques Taurand, poète intimiste, héritier de Nerval et auteur de 11 recueils… Si Paul Farellier rappelle l’œuvre de Louis Guillaume, Monique W. Labidoire traite de l’identité sans nom dans l’œuvre de Jacqueline Brégeault-Tariel… Ce numéro très riche des Hommes sans Épaules se dresse contre le consensus mou et remet la dignité de l’homme au cœur du débat. »
    Gérard Paris (Diérèse n°45, août 2009).