Les Hommes sans Épaules


Dossier : Tchicaya U TAM’SI, le poète écorché du fleuve Congo

Parution : octobre 2022
Numéro 54
354 pages
10/10/2022
17.00 €


Sommaire du numéro



Editorial : À propos de la « race », par René DEPESTRE

Ainsi furent les Wah 1 : Poèmes de Yvan GOLL, David DIOP, Lamine DIAKHATE, Christopher OKIGBO, Jean-Baptiste TATI-LOUTARD, Marc ROMBAUT, Breyten BREYTENBACH, Yambo OUOLOGUEM, Valentin-Yves MUDIMBE, Amadou Lamine SALL

Une Voix, une oeuvre 1 : "Léopold Sédar SENGHOR, le poète-Sénégal du fleuve universel", par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Aimé CESAIRE, NIMROD, Poèmes de Léopold Sédar SENGHOR

Dossier : "Tchicaya U TAM’SI, le poète écorché du fleuve Congo… ", par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Patrice LUMUMBA, Aimé CESAIRE, Jean BRETON, Poèmes de Tchicaya U TAM'SI

Une Voix, une Oeuvre 2 : "Madagascar, la poésie : RABEMANANJARA !", par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Joseph RABEARIVELO, Jacques RABEMANANJARA

Vers les terres libres : "Lyrismes en partage : Cinq poètes de la Francophonie des peuples", par Christophe DAUPHIN, Poèmes de NIMROD, Abdourahman A. WABERI, Alain MABANCKOU, Jean-Luc RAHARIMANANA, Patrice NGANANG

Ainsi furent les Wah 2 : Poèmes de NIMROD, Alain PIOLOT, Pierre MAUBE, Anne BARBUSSE, Alexandre BONNET-TERRILE, Warsan SHIRE, Kouam TAWA

Les pages des Hommes sans Epaules : Poèmes de Alain BRETON, Christophe DAUPHIN, Paul FARELLIER

Présentation

TCHICAYA U TAM’SI, LE POÈTE ÉCORCHÉ DU FLEUVE CONGO (extrait)

par Christophe DAUPHIN

Mots de tête pour Tchicaya U Tam’si

Gérald-Félix Tchicaya dit Tchicaya U Tam’si, a vécu la majeure partie de sa vie en France (quarante ans), mais avec le Congo au ventre. Il est à mes yeux, mais pas seulement, le père fondateur de la littérature congolaise, l’un des deux plus grands poètes africains du XXe siècle. Nous parlons de deux grands poètes tout court, magnifiques, sublimes et universels. Le premier, Tchicaya, Congolais, né en 1931, est un Vili (peuple bantou d’Afrique centrale, établi en République du Congo dans deux départements, Kouilou et Pointe Noire, et également à Brazzaville).

Le deuxième, Sénégalais, né en 1906, appartient à l’aristocratie sérère (peuple d’Afrique de l’Ouest, surtout présent au centre-ouest du Sénégal, qui forme, en nombre, la troisième ethnie du Sénégal, après les Wolofs et les Peuls). Ces poètes sont tous les deux chrétiens. Tchicaya est le poète de la déchirure de l’identité et du pays (« De même que mes aînés rêvaient de Négritude, je m’enchantais du Congo… Ma passion est d’abord congolaise… »).

Le poète-président Léopold Sédar Senghor est, lui, le poète-combattant, chantre de la Négritude et de la civilisation de l’universel. Et je me souviens, durant nos rencontres chez lui, dans les années 90, de l’évocation grave et émue de Tchicaya, disparu en 1988, par Léopold Sédar Senghor, qui ne fit pas mystère de l’admiration qu’il nourrissait pour son jeune cadet. Césaire, qui était présent, acquiesça. Senghor décrit ainsi Gérald, en 1962 : « Tchicaya est un Bantou : petit, mais solide, timide et têtu, sauvage dans la brousse de sa moustache, mais tendre ; pour tout dire, homme de rêve et de passion. » L’admiration de Léopold était complexe, matinée de contrariété, de regret et de nostalgie.

Car, Tchicaya, bien que nourrissant un profond respect pour Senghor, père littéraire, et son œuvre (il lui dédia ses pièces de théâtre, Le Zulu suivi de Vwène le Fondateur, 1977), ne fut pas un « disciple », mais un « fils » révolté : « Senghor est un homme que j’estime beaucoup, mais je le plains car il s’est trompé tout le temps. Il a voulu que Dakar devienne l’Athènes de l’Afrique noire, un peu comme un maître de l’ancien temps qui voudrait que tout le monde soit fort en thème. Et qu’est-ce qu’être fort en thème, si ce n’est être académique ? ». De même, en 1983, lorsque l’élection de Léopold Sédar Senghor à l’Académie française, suscite des commentaires désobligeants (le journaliste et romancier Bernard Franck insinuant, par exemple, que Charles Trenet était plus méritant que le Sénégalais) ; Tchicaya prend spontanément sa défense et Léopold y fut très sensible : « Beaucoup de français l’ignorent encore : ils ne sont plus les seuls propriétaires de leur langue. Ils la partagent aussi avec les Nègres d’Afrique., qui la parlent, la chantent. L’écrivent aussi… Oui ! Il y a L. S. Senghor. Mais il n’est pas certain que ce soit à ce titre que les immortels du quai Conti en feront leur pair. C’est que l’on sait vaguement qu’il est poète, un grand poète, un très grand poète. Bernard Franck ne semble pas y croire, lui qui dans une de ses chroniques au Matin insinue plutôt que l’Académie, toute honte bue pour n’avoir pas élu Charles Trenet, devra se « blanchir » d’élire Senghor, ancien président du Sénégal, ami des présidents Pompidou et Mitterrand. »

C’est ainsi que j’ai découvert Tchicaya U Tam’si, dans le bureau de Senghor, et lors de l’évocation qu’il fit du poète, avec Césaire, ce jour-là. Senghor me remit un exemplaire de l’édition de 1962, contenant sa préface (Tchicaya l’a fait supprimer lors de la réédition du livre en 1970) d’Épitomé : ces mots de tête pour le sommaire d’une passion…où des hommes à couteau tiré, vivent dans leur sommeil, la meilleure part de leur gangrène. Et ce fut une claque poétique que de le découvrir et de le lire. Tchicaya c’est grand, fort, personnel et puissant. Cela ne ressemble à rien d’autre. Il détonne, même, dans la poésie africaine contemporaine, à l’instar du poète nigérian Christopher Okigbo.

Évidemment, je parle aussitôt de ma « découverte » à mes amis et aînés, qui s’en amusent, car ils connaissent tous Tchicaya, son œuvre et l’homme, qui fut leur ami, comme l’est aussi Senghor. Jean Breton, le poète-éditeur-animateur fondateur des Hommes sans Épaules, en 1953, au premier chef, mais aussi l’ami Robert Sabatier, qui a aidé et introduit Tchicaya chez Albin Michel (et dont j’occupe le siège, depuis 2012, à l’Académie Mallarmé), mon cher GEC, Georges-Emmanuel Clancier bien sûr. Tous me parlent, Gérald, de ton immense talent de poète et d’écrivain, de ta générosité, de ton aspect rabelaisien à table et dans la vie ; mais aussi de cet écrasant spleen baudelairien qui, subitement, s’abat sur toi. Un rire énorme et des fêlures, des failles, à n’en plus finir, qui forgent ton poème au prix du sang.

Tchicaya, tu es depuis lors, l’un de mes poètes de chevet. Toi, le fils révolté contre le père (premier député congolais et l’un des pères fondateurs de la République du Congo), mais qui affrontera à son tour la révolte du fils et tu ne t’en sortiras pas mieux que ton père. Toi, le père aimant, maladroit et absent ; l’amoureux malheureux et éconduit, lorsque tu ne te débines pas toi-même.

Toi, le père fondateur de la littérature congolaise, devant lequel passeront tes cadets-admirateurs : Sony Labou Tansi, au premier chef. Toi, le poète du rêve fusillé du Congo-Lumumba. Toi, qui aurait mérité le Nobel, le Goncourt, la Francophonie et que sais-je encore ! Mais qui n’eut quasi rien, car il y eut toujours un autre pour passer devant toi. Gérald, le poète écorché Tchicaya, le mauvais sang du fleuve U Tam’si. Toi, mon frère normand, du pays de Bray, comme mes chers Senghor et Rabemananjara. Toi, grand et immense comme le Congo, avec le fleuve de tes poèmes en bandoulière… Vous habitez le Congo, le Congo m’habite ! Alain Breton m’écrit à l’instant, qu’il vient (hasard objectif ?) de retrouver dans les archives de son père, Jean Breton, une très belle photo (un portrait de toi), reproduite au début de cette présentation.

Ami, tu étais, Gérald, un habitué, un intime de la table de la famille Breton, ainsi que le poète sénégalais Lamine Diakhaté ou que ton compatriote Jacques Tati-Loutard. Jean Breton, admirait autant l’homme Gérald que sa poésie Tchicaya, incisive et solaire. Et cela était réciproque comme en témoigne les éditions originales de Tchicaya, toujours adressées avec de belles dédicaces, depuis Feu de brousse (1957).... (..)

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).