Les Hommes sans Épaules


Dossier : Nikolaï PROROKOV & les poètes russes du Dégel

Numéro 44
336 pages
10/10/2017
17.00 €

Sommaire du numéro



Editorial : "La Poésie n'est pas au service d'une classe", par Christophe DAUPHIN

Les Porteurs de feu : Gaston MIRON, par Jean BRETON, Frédéric Jacques TEMPLE, Christophe DAUPHIN, Alexandre VOISARD, par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Gaston MIRON, Alexandre VOISARD

Ainsi furent les Wah : Poèmes de Annie SALAGER, Jean-Claude TARDIF, Daniel ABEL, Frédéric TISON, Eric CHASSEFIERE, Nicolas ROUZET, Aurélie DELCROS

Dossier : "Nikolaï PROROKOV & les poètes russes du Dégel", par Olga MEDVEDKOVA, Karel HADEK, Poèmes de Nikolaï PROROKOV, Evgueni EVTOUCHENKO, Andreï VOZNESSENSKI, Anatoli NAÏMAN, Viktor SOSNORA, Bella AKHMADOULINA, Boris PASTERNAK, Iossif BRODSKI

Une voix, une oeuvre: "Evgueni EVTOUCHENKO", par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Evgueni EVTOUCHENKO

Le Document des HSE : "MAÏAKOVSKI inconnu", par Iouri ANNENKOV, Poèmes de Vladimir MAIAKOVSKI

Le Portrait des HSE : "Iouri ANNENKOV, le peintre et ses rencontres", par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Iouri ANNENKOV

La Mémoire, la poésie : "Daniil HARMS, poète obériou à Leningrad", par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Daniil HARMS

Le peintre des HSE : "Oksana SHACHKO, la feuille d'or de la révolution", par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Oksana SHACHKO, Taras CHEVTCHENKO, FEMEN

Dans les cheveux d'Aoun : "Les papillons noirs d'Ivo ANDRIC", par Branko ALEKSIC, avec des textes de Ivo ANDRIC

Les Pages des HSE : Poèmes de Elodia TURKI, Paul FARELLIER, Alain BRETON, Christophe DAUPHIN

Avec la moelle des arbres : Notes de lecture de Christophe DAUPHIN, Karel HADEK, Paul FARELLIER, Svante SVAHNSTRÖM, Bernard FOURNIER, Odile COHEN-ABBAS, Monique W. LABIDOIRE, Béatrice MARCHAL

Infos / Echos des HSE : avec des textes de Claude ARGÈS, Derek WALCOTT, Elodia TURKI, Alain BRISSIAUD, Marie-Christine BRIERE, Thérèse PLANTIER, Daniel ABEL, Paul FARELLIER, Pablo NERUDA, Adeline BALDACCHINO, Michel MERLEN, Francis COMBES, Mikhaïl BOULGAKOV

Hommage aux Femmes sans Epaules : à Jocelyne CURTIL & à Marie-Christine BRIERE : par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Jocelyne CURTIL, Marie-Christine BRIERE

Présentation

Editorial (Extrait)

La Poésie n'est pas au service d'une classe,

par Christophe DAUPHIN

« Nous ignorions tout de Nikolaï Prorokov, de ses poèmes comme de son existence, mais nous avions une excuse : il en allait de même pour tout le monde de Paris à Moscou et ailleurs aussi. Nikolaï Prorokov, poète tragique et slave dans une époque qui ne l’était pas moins, tragique et slave. Son pays, c’est l’URSS. Son temps, c’est celui du « Dégel », qu’inaugura la fin de « l’Hiver » avec la mort de Staline en 1953 et la révélation de ses crimes en 1956. Le projet des HSE n’est pas, quarante-cinq ans après la disparition de Nikolaï, de raccrocher le wagon Prorokov aux locomotives poétiques de l’époque, comme cela se fait toujours. Non, ici, nous inversons l’échelle des valeurs communément admises. La locomotive du dossier des HSE n’est donc pas le poète le plus connu (Pasternak, Evtouchenko, Voznessenski ou Brodski), mais le moins connu, voire ici un total inconnu : Nikolaï Prorokov. Il est celui qui souffre le plus du manque de visibilité ; mais cela ne saurait expliquer ou justifier la place que nous lui accordons. Nikolaï Prorokov est un poète de talent. Il est aussi probablement le plus pur de tous. Nikolaï a sa place entière dans Les HSE, à côté des poètes Evgueni Evtouchenko, Andreï Voznessenski, Anatoli Naïman, Viktor Sosnora, Bella Akhmadoulina et Iossif Brodski ; grandes figures du Dégel et de la poésie russe contemporaine. À travers eux, nous ne revivons pas seulement une époque de l’Histoire. Nous lisons, découvrons ou redécouvrons des poètes, qui ne sauraient être relégués au rang de vestiges d’un passé révolu. Actuels et présents, dans leurs combats, leurs thématiques, ils l’étaient et le demeurent. La poésie les rassemble et le « Dégel » aussi... (..)

Le Dégel s’annonçait comme un Printemps auquel devait succéder l’Été. Il n’en fut rien. Le Dégel fut aussi intense que bref. Nous connaissons la suite. Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev est écarté du pouvoir. Léonid Brejnev lui succède en 1964. Ce n’est pas un Regel qui s’abat sur l’URSS, mais la Glaciation. La résistance des intellectuels et des artistes va s’organiser autour du Samizdat : système d’édition et de diffusion clandestin. En 1964, le poète Iossif Aleksandrovich Brodski est « jugé » et condamné pour « parasitisme social ». En 1966, c’est au tour des écrivains Daniel et Siniavski d’être envoyés au goulag. Il n’y avait là, hélas, rien de nouveau. Un retour à la « norme ». Déjà, en 1930, rendant hommage à Vladimir Vladimirovitch Maïakovski (cf. Le suicide Maïakovski in Bulletin de l’Opposition, mai 1930), qui s’était suicidé le 14 avril 1930 à l’âge de trente-six ans, Léon Trotsky avait pu écrire : « La lutte pour « la culture prolétarienne » - quelque chose comme la « collectivisation totale » de toutes les conquêtes de l’humanité dans le cadre du plan quinquennal – avait, dans les débuts de la Révolution d’Octobre, un caractère d’idéalisme utopique ; et c’est précisément pourquoi elle rencontra l’opposition de Lénine et de l’auteur de ces lignes. Ces dernières années, elle est devenue tout simplement un système de commandement – et de destruction – bureaucratique de l’art. Ont été proclamés classiques de la littérature pseudo-prolétarienne les ratés de la littérature bourgeoise du genre Serefimovitch, Gladkov et consorts. Une souple nullité comme Averbach a été baptisée le Bélinsky… de la littérature « prolétarienne » (!). La haute direction des belles-lettres se trouve entre les mains de Molotov, vivante négation de tout esprit créateur dans la nature humaine. Qui pis est, l’adjoint de Molotov est Goussev, artiste en de nombreux domaines sauf en art. Ce choix est tout à l’image de la dégénérescence bureaucratique des sphères officielles de la révolution. Molotov et Goussev ont étendu sur les belles-lettres une littérature défigurée, pornographique, de courtisans « révolutionnaires », œuvre d’un collectif anonyme. » Huit ans plus tard, Trotsky enfonça encore le clou, écrivant à Mexico, en 1938, avec André Breton, le manifeste, Pour un art révolutionnaire indépendant : « Si, cependant, nous rejetons toute solidarité avec la caste actuellement dirigeante de l’URSS, c’est précisément parce qu’à nos yeux elle ne représente pas le communisme, mais en est l’ennemi le plus perfide et le plus dangereux. Sous l’influence du régime totalitaire de l’URSS et par l’intermédiaire des organismes dits « culturels » qu’elle contrôle dans les autres pays, s’est étendu sur le monde entier un profond crépuscule hostile à l’émergence de toute espèce de valeur spirituelle. Crépuscule de boue et de sang dans lequel, déguisés en intellectuels et en artistes, trempent des hommes qui se sont fait de la servilité un ressort, du reniement de leurs propres principes un jeu pervers, du faux témoignage vénal une habitude et de l’apologie du crime une jouissance. L’art officiel de l’époque stalinienne reflète avec une cruauté sans exemple dans l’histoire leurs efforts dérisoires pour donner le change et masquer leur véritable rôle mercenaire. »

(..) Sur le plan de la création poétique, on ne saurait situer Prorokov dans l’héritage du futurisme russe. Il se tient loin du haut lyrisme maïakovskien ; des recherches et innovations de Kroutchenykh avec la langue zaoum, de Khlebnikov et des autres, qui entendaient, non sans provocation : « Jeter Pouchkine, Dostoïevski, Tolstoï, etc. etc. par-dessus bord du navire de la modernité », en proclamant leur haine irrépressible envers la langue utilisée jusqu’à eux, comme envers le bon sens et le bon goût. Prorokov n’est pas non plus proche d’Essenine et des imaginistes… Non, son influence, il la puise davantage dans le vivier du symbolisme (Viatcheslav Ivanovitch Ivanov, Constantin Balmont Andreï Biély et Alexandre Blok pour le meilleur), mais surtout, nombre de dédicaces en témoignent, dans celui de l’acméisme (du mot grec acmé qui signifie sommet), mouvement poétique fondé en 1913 par Nikolaï Goumilev et qui dès 1910, s’oppose au symbolisme alors dominant dans la poésie russe. Les acméistes revendiquent l’utilisation d’un langage simple et concret pour porter à son apogée la dimension poétique du quotidien. Ils critiquent l’occultisme et l’aspect religieux du symbolisme. Le poète acméiste veut poser un regard neuf sur le monde et exige plus de rigueur. Une révolution de l’esprit en quelque sorte. Anna Akhmatova et Ossip Mandelstam sont les acméistes les plus célèbres. Ils seront réduits au silence, vivants de traductions et d’aides accordées par des amis. Car l’effervescence intellectuelle et artistique de la révolution s’achève avec la mort de Lénine et l’ascension de Staline. Une période noire commence. Alexandre Blok sombre dans la dépression et meurt en 1921, Nikolaï Goumilev, n’ayant jamais dissimulé son hostilité au communisme et son penchant réactionnaire, est arrêté par la Tcheka pour « complot monarchiste » et fusillé en août 1921. Sergueï Essenine se suicide en 1925. Vladimir Maïakovski met fin à ses jours en 1930. Quant à l’Oberiou (Association de l’Art réel), héritier du futurisme et lointain cousin du dadaïsme, le dernier groupe poétique d’avant-garde, fondé en 1927 par Daniil Harms, Alexandre Vvedenski, Nikolaï Zabolotski et Nikolaï Oleïnikov ; son gauchisme futuriste ne le sauvera pas ; bien au contraire. Vvedenski, Harms et Oleïnikov mourront en détention, Zabolotski passera de longues années au goulag. Les obérioutes se réclamaient du réel : il s’agit, « par le mouvement du travail de la main de sentir le monde, de débarrasser l’objet des détritus des cultures putréfiées du passé ». Sergueï Tretiakov, qui fut l’un des principaux animateurs du futurisme russe, puis du LEF avec Vladimir Maïakovski est fusillé lors purges de 1937.

Trois ans plus tard, c’est au tour de Vsevolod Meyerhold, le plus grand metteur en scène russe et directeur du Théâtre de la Révolution, qui est arrêté le lendemain du jour où il a prononcé un discours jugé trop critique sur la liberté de création de l’artiste lors du congrès pansoviétique des metteurs en scène de théâtre : « … Là où se trouvaient les plus beaux théâtres du monde, règne aujourd’hui, grâce à vous, une morosité respectable, médiocre, à la platitude troublante et accablante. Est-ce à cela que vous aspirez ? » Les autorités attendaient une autocritique ; Meyerhold, qui n’était pas seulement un génie, mais aussi et surtout un homme courageux et intègre, a au contraire enfoncé le clou de la révolte et de la vérité. Il paye le prix le plus cher. Il est arrêté, torturé, contraint d’« avouer » sa culpabilité (on l’accuse de trotskysme et d’espionnage), avant d’être fusillé le 2 février 1940. Trois semaines plus tard, son épouse, l’actrice Zinaïda Reich (qui fut la femme de Sergueï Essenine et la mère de leurs deux enfants) est assassinée dans l’appartement familial. On la retrouve frappée de dix-sept coups de couteau et les yeux crevés. Services secrets, police… se « révèleront impuissants » pour retrouver la trace du ou des assassins. Bien d’autres poètes seront arrêtés et disparaîtront dans les camps. Citons encore, Ossip Mandelstam, mort de faim et de froid, du côté de Vladivostok, le 27 décembre 1938, à l’âge de quarante-sept ans, pendant le voyage qui le conduisait dans un camp de transit aux portes de la Kolyma. Son corps fut jeté dans une fosse commune. Marina Tsvetaieva se pend le 31 août 1941, deux semaines avant l’exécution de son mari Sergueï Efron, un ancien officier de l’armée blanche, devenu indicateur du NKVD… Le nom de Nikolaï Prorokov est à ajouter à cette triste et sordide liste ; une liste qui ne saurait se limiter au cadre géographique de la Russie comme à l’époque stalinienne et qui n’a cessé, depuis, de s’allonger, toujours pour les mêmes motifs : idéologies religieuses, politiques et totalitaires. C’est aussi de cela dont nous parlent encore ces poètes. »

Christophe DAUPHIN

(Extrait de l’éditorial in Les Hommes sans Epaules n°44, 2017).



Revue de presse

A propos du numéro 44 :

"La revue Les Hommes sans Épaules est une revue pleine et complexe. Pleine avec ses 336 pages, cela se conçoit. Complexe, ce numéro en particulier en est la preuve. Puisque son contenu suit plusieurs pistes, reprise tout au long de son cours pour certaine. Et la matière en son entier reste diverse et riche, comme le sommaire touffu en atteste, courant de la première à la quatrième de couverture. Indéniablement, l’axe principal se situe autour de la poésie russe contemporaine, pour rester large avec la découverte d’un poète ignoré jusqu’à présent que les HSE révèlent au grand jour : Nikolaï Prorokov.

Christophe Dauphin lui consacre en effet son éditorial. Le contexte ? Une URSS en « plein Dégel », après la mort de Staline en 1953, jusqu’à la prise en main du pouvoir par Brejnev, en 1964, ce qui correspond exactement à la période Khroutchtchev, plus « ouverte ». Auparavant, la littérature russe baigne dans le réalisme socialiste. Malheur à tous ceux qui ne veulent pas y adhérer : Essenine se suicide en 1925, Maïakovski en 1930. Goulag et mort en détention pour d’autres… Prorokov est l’héritier de Boulgakov (Maître et Marguerite) condamné à écrire pour son tiroir, comme l’écrit joliment l’animateur des HSE.

Vient un peu plus loin dans le cours du numéro le dossier à proprement parler de la livraison, consacré à Nikolaï Prorokov, par Olga Medvedkova. Elle relate les étapes de sa vie si brève entre sa naissance à Mourmansk en 1945 et sa défenestration en 1972, à Moscou. Il a fallu attendre 45 ans pour que ses poèmes enfermés dans une chemise voient le jour. Par les veines vrillées des sentiers, / par les opulentes rues moscovites, / les passants déambulent et mendient / quelque rumeur, des miettes de l’on-dit. D’autres poètes russes du Dégel sont présentés comme Andreï Voznessenski, Anatoli Naïman, Viktor Sosnora Je caresse des éperviers comme un bosquet de soldats / hérissés de baïonnettes !, Bella Akhmadoulina, Boris Pasternak qui refusa le Prix Nobel en 1958 et Iossif Brodski, condamné en 1964 à cinq ans de déportation et Prix Nobel en 1987, et en tête Evgueni Evtouchenko auquel Christophe Dauphin consacre en outre une étude. Né en 1933, près du lac Baïkal, Mon professeur de poétique, ce fut tout d’abord la taïga, mi-intellectuel mi-paysan, qualifié de poète de la déstalinisation, lecteur devant des foules immenses aussi bien en Russie qu’aux Etats-Unis, Evtouchenko fut le chef de file des poètes du Dégel. J’erre au fond de l’Egypte en un temps très lointain, / J’agonise pendu aux branches d’une croix. / Voyez, je porte encore la marque de ses clous. / Dreyfus, me semble-t-il, / c’est moi… (Babi-Yar, 1961 poème dénonçant l'antisémitisme, composé en symphonie par Chostakovitch). Evgueni Evtouchenko est mort durant la confection de cette livraison le 1er avril 2017.

Pour suivre un article sur Maïakovski par Iouri Annenkov, épuisé depuis 1958. Géant de près de deux mètres, Maïakovski bénéficie de deux coups de pouce retentissants, l’un par Gorki, l’autre par Lénine. L’auteur raconte ses différentes rencontres à Paris. Jusqu’à son suicide en 1930. Je suis quitte de la vie. / Inutile de faire le compte des souffrances, des soucis et querelles. / Vivez heureux.

Iouri Annenkov fait ensuite l’objet d’un portrait par Christophe Dauphin, surtout en tant que peintre proche du futurisme, cubisme, voire expressionnisme et abstraction. Il est vrai que les portraits proposés de Trotsky, Meyerhold, Gorki ou Pasternak sont proches de la caricature, et de ce fait très modernes. Iouri Annenkov est mort en 1974 à Paris. Puis Daniil Harms, poète, chef de file de l’Obériou, ultime groupe moderniste russe. Il meurt épuisé, affamé en 1942.

On passe sans transition, c’est aussi la marque de fabrication des revues, à aujourd’hui, à l’Ukraine et à une Femen : Oksana Shachko. Christophe Dauphin rappelle les grands devanciers comme Chevtchenko ou Makhno avant d’en venir aux premières manifestations des Femen qui obligeront celles-ci à s’exiler. Ce que fait Oksana Shachko en France, où prenant quelque distance avec les féministes françaises, elle se consacrera à la peinture d’icônes, art très précis et méticuleux, qu’elle détournera avec des symboles modernes, opposés au sacré d’origine.
Article de Branko Aleksić sur Ivo Andrić, poète bosniaque, prix Nobel en 1961, avec extrait de son discours à Stockholm : …le conteur et son œuvre ne servent à rien s’ils ne servent pas à l’homme et à l’humanité.

Pour en revenir aux HSE, hommage est rendu à deux collaboratrices de la revue décédées cet été : Jocelyne Curtil et Marie-Christine Brière. Puis deux dossiers consacrés à Gaston Miron, le grand poète québécois Je suis sur la place publique avec les miens / la poésie n’a pas à rougir de moi… et Alexandre Voisard par Christophe Dauphin, poète suisse du haut lyrisme : que chacun de tes gestes soit souverain / comme le poème de l’insecte sous l’écorce. Il dit aussi : « … le projet romanesque s’appuie sur une certaine structure. La poésie est démunie. Elle n’est pas dans la démonstration. »
Enfin des pages sont offertes à plusieurs auteurs remarquables : Annie Salager, Jean-Claude Tardif, Daniel Abel, Frédéric Tison, Eric Chassefière, Nicolas Rouzet et Aurélie Delcros. Ne pas omettre les fortes notes de lecture, plusieurs en rapport avec le thème principal de la livraison.

Il ne doit pas être facile pour l’animateur de mettre tout cela en page, ou « en musique ». Qu’on se rassure, en rendre compte n’est pas plus aisé ! En tout cas, un numéro « formidable », comme à chaque fois.

Jacques MORIN (cf. « La revue du mois », in dechargelarevue.com, octobre 2017).

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Совсем другого рода книга, но тоже связанная с советским поэтическим андерграундом. Если в исследовании Конакова речь идет о вполне себе классиках, то покончивший с собой в 1972 году Николай Пророков — фигура, полностью выпавшая из истории литературы. Первая небольшая публикация поэта случилась полгода назад, теперь вышло полное собрание его текстов. Такие открытия всегда увлекают. Они вновь проявляют двоякую природу литературного андерграунда — одновременно системы связей, незримых институций, в которых создавались судьбы и репутации, и просто общности всех ищущих и пишущих на русском языке. Пророков принадлежал второй, но не первой. Его тексты моментально узнаются как поэзия 60-х — с общими для времени интонациями, влечениями и влияниями. Однако у него не было литературных знакомств — не было людей, которые сделали бы его талантливые стихи частью общей литературной жизни поколения. Были бурная богемная молодость, относительно успешная карьера на радио, семейные и любовные драмы, смерть в эталонно-романтические 27 лет. И были стихи: частью — обыкновенно подростково-восторженные, частью — очень особенные и, скажем так, трезвые. Главное свойство его поэзии: она зависает между двумя полюсами — навязчивой фантазией о большой культуре, заклинаниями великих (лейтмотив — воображаемая полулюбовная связь с Ахматовой) и абсолютно частным, не видимым никому делом. Пророков становится настоящим поэтом именно тогда, когда говорит ни с кем и понимает, что его никто не слышит. Сложно не фантазировать о том, как сложился бы его путь, если бы у этих стихов нашлись понимающие читатели помимо нескольких близких друзей автора. С другой стороны, эфемерная красота этого маленького корпуса стихотворений именно в том, что они располагаются как бы на самом краю литературности. Там, где стихи — только естественная потребность говорить.

"Под вечер шамкали / шаги соседей, / и запах щей, / как свежий ветер, / врывался в комнату, / чтоб волосы трепать / и путать мысли. / Под фонарем / ершист и светел / отрезок дерева в окне. / Назавтра / щей не стало — / прокисли. / Но свежий ветерок рассольника / все так же волосы трепал / и путал мысли".

Издательство Культурный слой (in Kommersant, Mocou, novembre 2017).

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