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Sur L'Homme est une île ancrée dans ses émotions
"Le ton de Christophe Dauphin est très neuf. Il ne tente pas de se faire surréaliste. Il est lui-même et c’est assez ! De plus il a, je le constate au fil des années, le talent, et même plutôt le don, de mélanger les cris et révoltes de la poésie (engagée) et celle des images souvent involontaires. Au total ce qui apparaît le plus, c’est une puissance de verbe et une imagination contrôlée qui laisse le lecteur pantois, se demandant de quel univers il est question, entre les dérives et malfaisances de la société du fric-roi et un humanisme fougueux où se retrouvent les leçons du passé et les nouvelles approches sociologiques encore en formation. Un grand poète, ce Christophe Dauphin, qui restera comme ses aînés surréalistes des années autour de 1930, puis d’un après-guerre encore plus internationaliste."
Paul Van Melle (Inédit Nouveau n°248, décembre 2010).
"L'Homme est une île ancrée dans ses émotions", est un récit autobiographique mêlé à des poèmes. Christophe Dauphin utilise là tous les grands thèmes qui traversent sa poésie: la révolte, l'amour, le rêve, les rencontres avec d'autres poètes (Joyce Mansour, Ilarie Voronca, Max Jacob, Paul Nizan). Les scènes d'horreur défilent comme dans un film (camps de concentration nazis, Sarajevo, la mort de Malik Oussekine): "Très tôt j'ai compris que seuls les mots et mes émotions me tiendraient debout." Face à la solitude, face à la violence et aux idéologies, le poète n'a qu'une issue: développer son monde intérieur et se dresser contre les idoles et les croyances frelatées: "le poème est le reflet d'une explosion de l'être".
Gérard Paris (in revue "Chemin des livres" n°24, été 2012).
"J’ai eu la chance, enfin, de lire Christophe Dauphin il y a quelques années. Que de temps perdu jusque là ! Et depuis sa parole, si proche, si justement essentielle, ne m’a pas quitté. Comme une voix d’ami dans les joies et dans les peines. Puis, lors d’un printemps des poètes, j’ai eu cette fois l’heur de passer deux jours avec lui, dans l’Eure justement, son département. J’ai compris que cet homme intègre, vrai, serait effectivement un ami désormais quoiqu’il advienne : sa voix et lui ne faisaient qu’un. Et si j’ose parler d’amitié, de cette valeur suprême qui nous est commune, c’est que nous habitons tous deux sur une même île ouverte à tous les vents, tenus par la même conviction inébranlable quant à l’urgence du rêve et de la poésie. Comme moi, entre l’amour et la révolte, il choisit l’amour et la révolte ! Dès ses premiers textes en 1985 (comme un Rimbaud, il n’a alors, et peut-être à jamais, que dix-sept ans) ce chantre de l’émotivisme écrit que « l’amour est à réinventer » et cet aphorisme augure, et ce de façon magistrale, de l’œuvre qui suivra. Dès ce moment, la poésie de Christophe Dauphin claque, cogne et caresse comme une évidence et avec une sûreté extraordinaire qui n’est agie par nulle certitude mais par la vraie rébellion, par le plus brûlant amour. Christophe Dauphin nous fait croire plus que jamais à cette aventure fabuleuse des mots de sang qui est l’honneur des hommes.
Avec lui, la poésie est belle et rebelle. Belle parce que rebelle quand « La révolte et l’amour logent dans l’étoile de nos pas ». Belle aussi contre tous ceux qui voudraient enterrer le mot « beauté ». Nous avons là une écriture quasi incendiaire (le feu y est aussi présent que le cri), une poésie du sens multiplié bien au-delà de cette polysémie absconse des petits maîtres qui trop souvent confine à l’insignifiance.
Il a trouvé le juste accord, la tonalité exacte de l’image surréaliste à hauteur d’homme. Une image d’une extraordinaire sensualité : « tes jambes prennent leur source dans mes mains » ; « ce sont les femmes qui m’inventent » ; « c’est une femme/Enroulée comme une bague autour de moi »… L’envie me prend de tout citer.
Dauphin, un grand poète ? Au diable ces qualificatifs éculés ; la poésie n’a pas à être grande mais à être vraie. J’ose dire ici simplement que Christophe Dauphin est peut-être le plus vrai poète français de ce temps.
« Je suis venu au monde Comme on joue aux dés Parmi les étoiles aux cheveux bien peignés Le 7 août 1968 » C.D.
Christophe Dauphin est issu d’une famille normande, commerçants et ouvriers du côté paternel, artisans, travaillant le bois, du côté maternel). Son arrière-grand-père, Arthur Martin, était charron. C’est dans la maison que ce dernier acheta, en 1920, dans le village de La Madeleine-de-Nonancourt, après être revenu d’Allemagne où il était prisonnier de guerre, que Christophe Dauphin (dont la naissance sera déclarée à Nonancourt) est né en 1968, tout comme, avant lui, son grand-père, Raoul Martin, ami de Pierre Mendès France, et sa mère.
« Mon enfance fut normande Comme la mer qui tourne en rond Dans le fond de ma poche Un village onirique Avec lequel on voudrait partir Un village que je transporte depuis dans une cage »
Ou encore : « Au fond de mes poches, l’enfance demeura cette pierre qui serrait les poings. »
À l’enfance normande succède une adolescence tumultueuse dans la banlieue ouest de Paris. Au tout début des années 1970, le bidonville qui « siégeait » au pied de la tour qu’il habitait avec ses parents lui fit tôt prendre conscience de l’injustice sociale. Christophe Dauphin écrit ses premiers poèmes en 1985, dans la cité des Fossés-Jean, à Colombes.
« Moins ordurier que Rimbaud et moins criminel que Villon, nous dit le poète, je n’étais pas un ange »
En novembre 1986, alors étudiant, il prend part aux manifestations étudiantes et lycéennes contre le projet de loi dit Devaquet. Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, des voltigeurs motocyclistes de la police française passent à tabac un jeune homme, Malik Oussekine, qui meurt de ses blessures. Christophe Dauphin, profondément marqué par les évènements, se trouvait non loin ce soir-là, rue Racine, devant la librairie du poète Guy Chambelland, qui devait devenir son ami trois ans plus tard.
« … Matraques sur les vertèbres des étoiles Le poumon vomit son goudron
Les chiens sont lâchés La nuit est armée Quarante-huit motos de trial rouge vif Sirènes hurlantes Vrombissements Les motos giclent d'une rue à l'autre Et zigzaguent sur nos vertèbres… »
« … Tir tendu Énucléation de l'œil Fracas de la face
La pluie lèche les fleurs noires de leurs plaies Qui sont aussi les nôtres
Fracture de la base du crâne Enfoncement orbitaire Amputation d'un membre
Malik!
Les matraques peuplent notre nuit Jusque dans les halls des immeubles… » C. D.
Dans son poème, « Malik Oussekine », écrit en 1986, au moment des événements, la voix de Christophe Dauphin s’impose déjà, elle a déjà trouvé son timbre, sa force, sa conviction (« Mes convictions constituent ma patrie », dit-il). Il n’a pourtant que dix-huit ans. Elle porte tout à la fois l’amour, au plus incandescent, la liberté et la révolte. Autant dire la poésie elle-même ; belle et rebelle, j’y tiens. Quand bien même il y aura chez Christophe Dauphin des expériences langagières multiples que l’on pourra découvrir ici, expériences jamais gratuites, jamais dans l’aboli bibelot d’inanité sonore, la voix ne changera pas, une « voix résolument insoumise » ainsi que l’affirme Lucien Wasselin. Une poésie irréductiblement fidèle à son auteur quand lui-même est irréductiblement fidèle à la poésie.
« Une écriture qui ne triche pas avec la vie, Un être qui ne triche pas avec l’être » dit le poète.
« Il est primordial, écrit-il encore, d’être à l’écoute d’une pulsion exempte de toute fabrication et de tout trucage. »
Oui, tout le matériau est là dans cette double ascendance de la poésie pour vivre de Jean Breton et du surréalisme.
« J’étais un poète de la poésie pour vivre, bien avant de rencontrer Jean Breton, car tout comme lui, je ne me suis jamais retranché derrière la littérature pour faire exulter l’imaginaire. En effet, écrire, c’est vouloir se fouiller, plaider pour soi-même, rencontrer autrui au plus profond, donc communiquer, dénoncer aussi les aliénations, laver le vocabulaire, promouvoir en rêve des gestes qui deviendront un jour des actes. Au même titre, j’étais surréaliste avant de rencontrer Sarane Alexandrian »
Autant dire, qu’avant ces deux rencontres, l’émotivisme, que je conçois comme une magnifique synthèse entre ces deux courants, est en acte avant d’être théorisé.
« J’ai défini ma démarche, ma création, par le concept d’émotivisme. J’ai adopté ce terme en hommage à feux mes grands amis et ainés Jean Breton, tout d’abord, et Guy Chambelland. L’émotivisme, qui conjugue la poésie pour vire et le surréalisme, ne s’incarne, ni dans une école, ni dans un système, ni dans un mouvement idéologique, mais dans un groupe défini au sein duquel, l’individu, éloigné de toute complaisance, se tient au plus près du fatum humain contemporain, et demeure relié à l’autre, aux autres, par des affinités secrètes. » C.D.
L’émotivisme c’est d’abord fondamentalement une exigence, l’affirmation d’une intégrité sans faille loin des « arrivistes ligotés dans leurs intérêts de parti ou de classe », la réalité d’une résistance souveraine, d’une révolte comme « conscience du monde »
En somme « L’émotivisme est un art de penser et de vivre en poésie », un « renversement moral » qui va de pair avec un changement social que le libertaire Christophe Dauphin ne cesse de revendiquer. L’affirmation de l’émotivisme a donné corps à une superbe anthologie parue au Nouvel Athanor en 2009 : Les Riverains du feu.
Guy ALLIX
(Présentation de "L'émotivisme de Christophe Dauphin" dans le cadre des Rencontres d’Arts et Jalons, le samedi 26 avril 2014, à Saint-Mandé).
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Critique
Pour les amoureux décadents des Doors, voici un essai de plus sur le parcours de vie de Jim Morrison. Et pourtant non… Ce qui fait la force exceptionnelle de ce livre de Christophe Dauphin, c’est d’avoir su mettre en lumière l’originalité de l’œuvre poétique de Jim et la complexité du personnage. C’est vrai, et Dauphin l’écrit fort justement, l’œuvre de Morrison « dépasse le cadre des clichés du pantalon moulant de cuir noir ou de la beuverie, pour atteindre et canaliser l’essence même de la vie : la poésie, par-delà le visage d’ange et la réputation sulfureuse ». Morrison et Rimbaud, dans l’éternité, doivent s’entendre.
Jean-Luc Maxence (Les Cahiers du Sens, 2002).
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Critiques
" Des poèmes à vivre, des poèmes de l'humain. Un poète qui porte le feu de la nuit. Du grand art ! A lire absolument. "
Revue la main millénaire n°5, 2013.
" Ces textes d'André Prodhomme, d'une écriture limpide, au sens directement accessible, aident à Boire un verre entre vieux copains / Tendre l'oreille à un vieux phono / Sourire à un étranger / Sans trop de manières.Cette manière d'apostropher son prochain n'aime pas la tisane, mais plutôt l'Armagnac fort de l'humanisme fraternel ! Les mots osent ici la liberté et la magie, fredonnent à l'oreille du coeur, cherchent en douceur à laisser filer le silence. Cette poésie est arc-en-ciel dont on se souvient longtemps. "
Jean-Luc Maxence (in revues Les Cahiers du Sens, 2013).
" Dans sa vie comme dans ses poèmes, l’humain prédomine, écrit Christophe Dauphin en introduction de sa préface. C’est dire si, déjà, la barre est haute, le soleil de vie, brûlant. Christophe Dauphin qui connaît bien André Prodhomme, nous dit tout ou presque tout de ce qu’il faut savoir sur l’œuvre de l’auteur de L’Innocence avec rage. L’œuvre est constituée de huit livres de poèmes d’Au soleil d’or (1983) à Il me reste la rivière (2009) en passant par Poèmes ferroviaires (1986), Surtout quand je n’ai pas soif (1989), L’Innocence avec rage (1996), Poèmes fatigués (2000), Dans la couleur des merles - poèmes à deux voix écrits avec son ami Jean-Claude Tardif (2003). Christophe Dauphin nous dit également que Prodhomme se rattache au courant de la Poésie pour vivre (voir le manifeste de Jean Breton et Serge Brindeau) de la poésie contemporaine. Sans oublier que le jazz, écrit encore Christophe Dauphin, innerve, alimente la vie et la création du poète. Ainsi, Prodhomme écrira L’Emeute, long poème de quatre- vingt pages où l‘auteur allie son amour des mots et des notes. On retrouve dans Poèmes accordés, d’ailleurs, l’hommage vibrant du poète au jazz et à ses musiciens : Monk, Coltrane, Billie Holiday, Lester Young, Charlie Parker… Avec "Poèmes à vivre" et "Le dire du silence", dédié à Jean Breton s’ouvre le temps de la douleur ( Ma souffrance le chiffon qui lustre le désespoir / Lorsqu’il s’ennuie), de la mère (Chaque mot qu’elle m’a donné aspire sa propre sève / Jusqu’au tarissement du sens) Le livre est écrit sans une fausse note, l’essentiel y est dit, simplement, humblement avec des mots de tous les jours, des mots qui glissent à la lecture, comme si la musique de jazz s’interpénétrant avec le poème, tout ruisselait d’un bonheur sensible, aigu, vertigineusement profond. La même veine poétique nous fait cheminer tout au long du livre de cette ville faite pour l’enfant/ qui ne porte pas le nom de son père à ce très beau poème de la beauté d’être. La mélopée des images, cette manière d’être du poète - à la fois présent et regardant- ne cesse de nous étonner : J’ai dans la tête l’automne Ses couleurs quand son visage y semble un achèvement. Arrivant au bout du livre, le poète n’abdique rien. Il est au plus près de sa création, qu’il nous parle de Chagall, d’Apollinaire ou de Villon. Ses mots rendent compte de la vie vécue, des rencontres, de son travail à mains nues. Mais sous son regard, l’écriture s’ouvre à une dimension insoupçonnée : Il dessine avec ses doigts avec son souffle / L’inconnaissable / Il dit quelque chose / Que je n’avais jamais entendu. Poésie du feu et de l’âme, chant noir basculant dans l’aurore, la poésie d’André Prodhomme nous hisse vers les sommets. Du grand art.
Jean-Pierre Védrines (in revue Les Hommes sans Epaules n°36, 2013).
" Les Poèmes accordés, lettre à Laurent (Epstein, pianiste de jazz), suivi de l’Innocence avec rage, m’a permis de renouer avec le jazz qui a hanté mes années d’errance dans un Bruxelles où cette musique était presque une signature de la ville avec Django, Jean Omer ou Fud Candrix… André Prodhomme, passionné d’une génération encore plus proche, avec Coltrane et Miles Davis, fait suivre ces premiers textes de deux autres ensembles : Poèmes à vivre et Un peu d’innocence se vole avec rage, qui auraient pu dignement figurer dans le titre. C’est que mes souvenirs, avec les rencontres des surréalistes bruxellois et le groupe Cobra font partie de cette part importante de ma vie où je naviguais sans visibilité au travers des sons et de ma parole en ne refusant aucune marginalité si elle restait musicale et créatrice. Et j’ai peu changé. Prodhomme lui aussi écrit et criez ses textes comme un saxo chante. Dauphin présente le tout avec rage."
Paul Van Melle (in Inédits Nouveau n°264, La Hulpe, Belgique, septembre 2013).
« La poésie n’a pas de raison d’être, pas de projet, pas d’obligation. Elle est rien, n’aspire à rien. Née d’un excès de liberté, elle vit et meurt en chaque poète et cela lui suffit. Cet excès de liberté la rend disponible, mystérieusement disponible ; et qui répondra à son invite s’éprouvera vivre, vivre tout simplement. Ces mots me viennent en souvenir de la lecture de Poèmes accordés, lettre à Laurent d’André Prodhomme. Le recueil dégage bien d’autres réflexions sur la poésie alors que ce n’est aucunement son propos. Par exemple, la simplicité qui se dégage de ses poèmes vient-elle de son (apparente) simplicité formelle ? Faut-il, pour être simple, n’avoir aucun souci formel ? Ces réflexions, ces questions n’ont pas grande importance, en fait. Elles cherchent simplement à prolonger le plaisir de la rencontre et visent à partager ce qui relève d’un moment d’intimité comme en produit la poésie d’André Prodhomme. Quelques vers m’ont touché, comme ceux sur le jazz : « Quand j’approche d’un disque de Monk (…) / je réponds à un appel / venu comme une averse » ; ou bien « nos corps balancent doucement » ; ou encore « il est l’heure de faire un saut vers l’enfance » ; ou enfin « Ce soir-là à Argyl Street / Maguy et moi buvions des bières » (notez l’outrecuidance des trois « a » du premier vers qui m’apparaissent comme une moquerie de la première phrase de Salammbô : « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar »). Comme il est bon d’être au côté du poète et de l’écouter nous dire l’heure qui passe en lui. La vie est si grande quand elle est rendue à sa simplicité première. A noter dans ce recueil, la préface de Christophe Dauphin qui met en perspective la filiation d’André Prodhomme à la communauté de la « Poésie pour vivre » qui se regroupa autour de Jean Breton et Serge Brindeau. La citation qui sert d’ouverture montre que la simplicité n’est pas sans un engagement profond du poète : « Capter le choc du vécu avant de lui obéir et de le restituer. » La simplicité de vivre est la vertu des âmes fortes et humbles. »
Pierrick de CHERMONT (in revue Nunc n°31, octobre 2013).
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Lectures :
"Frédéric Tison est un poète des métamorphoses. Il n'est donc pas étonnant que dans sa constellation d’écrivains figurent Ovide. Mais dans ses "tables d'attente" et leurs vignettes et tableaux parisiens existent aussi des rappels à Hölderlin, Rimbaud, Baudelaire et François Augiéras. Les textes sont des miniatures qui contre les choses vues trop simplement créent des évocations de biographie parallèle entre rêve, légende et réalité en un temps où les toits, pour se soulever, pivotaient selon le caprice de la lumière. La vie se dédouble à la recherche des émotions les plus essentielles et qui n'ont peut-être jamais existé en des séries d’attentes voire de solitude. Surgit un "chant" qu’il faut écouter, accepter et comprendre. Un imaginaire particulier crée un château qui n'est pas de sable mais d'Espagne en plein Paris des Fleurs du Mal. Et pas seulement. Car il y a du mythe dans les évocations où Maurice Scève n'est jamais loin. Preuve que le regard et les mots sont plus larges que la ville, ses rues et ses palais. Ce sont les premiers - plus que le réel - qui enfantent l'air en grands oiseaux de sel qui ne cessent de briser la mer. Mais ici elle demeure souvent loin - comme le réel lui-même. Les merveilleux nuages l'emportent vers des contrées inconnues et des espaces mystérieux autour, dit l'auteur d'une image manquante et d'un visage absent que l'ombre des mots dessine."
Jean-Paul Gavard-Perret (in salon-litteraire.linternaute.com, 20 novembre 2019).
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Le titre est explicité par une définition extraite du Dictionnaire de l’Académie Française, 8e édition (1932-1935) :
« Table d’attente. Plaque, pierre, planche, panneau sur lequel il n’y a rien encore de gravé, de sculpté, de peint. Fig. : C’est une table d’attente, ce n’est encore qu’une table d’attente, se dit d’un jeune homme dont l’esprit n’est pas encore entièrement formé, mais qui est propre à recevoir toutes les impressions qu’on voudra lui donner. »
Frédéric Tison dresse ainsi sa Table d’attente autour, nous dit-il, d’un visage absent. Comme peindre un tableau dont il manquerait le personnage principal, absent mais pourtant présent par tous les éléments du tableau, impressionniste. On pense parfois à un doppelgänger, tant le témoin invisible, à la fois veilleur et lanceur d’alerte, est aussi le tourneur de pages de ce livre.
« Dans ce pays, mes vêtements sont blancs (ma chemise est d’argent, mon pantalon de neige).
Dans ce pays, je fais le ciel mien.
Dans ce pays, je donne des fêtes douces et secrètes. Ici, je sème mes nuages et mes lois. Dans ce pays, j’ai mes rois et mes reines.
C’est dans ce pays que s’élève mon palais d’eau murmurante. »
« L’amour n’est pas là. Il ouvre des portes au loin. Il se trouble dans les miroirs.
Il se dresse dans une chambre vide. Il accueille des souffles et des regards soudains.
Il ne siège pas – il s’efface des trônes et de chaque jardin. Ses larmes sont avides de la mer, ses rires se brisent en silence.
L’amour n’est pas là – C’est un ange noir qui le retient prisonnier. »
« Beau visage, maître des silhouettes qu’on rêve et voit passer, je te place entre deux colonnes au sein d’une nuit.
Je te répands dans les rues et les herbes, je te dissous dans toutes les faces humaines et les années. Je trouble tes ombres dans la fontaine sculptée, j’y plonge des clefs lourdes.
Beau visage, maître des silhouettes qu’on rêve et voit passer, je t’ai contemplé. »
Cette saudade en langue française porte, à travers les fragilités extrêmes, vers la beauté.
« Fais tien le ciel, chante une heure et ce visage clair qui serait tien – dans tes yeux, dans tes miroirs incertains.
Fais tien cet appel et l’oiseau, le jeune carillon qui passe et tinte si vite ! Tandis qu’il cesse de seulement t’appartenir. »
Frédéric Tison engage un combat contre le temps, s’élève au-dessus des conditionnements pour marcher sur les morceaux de temps brisés comme autant de marches vers la clarté.
Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 10 février 2020).
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L’attente serait donc le mot clé d’une vie et de son poème. L’attente d’un ailleurs, d’une révélation, d’une rencontre. L’espérance pourrait-elle se substituer à l’attente. Dès les premiers poèmes du recueil, Frédéric Tison semble substituer l’attente à l’accompli puisqu’il écrit dès les premiers vers : « Je suis ici le vent d’un autre port, d’un autre pays, d’une autre fois » Le poème lui donne le pouvoir de revenir sur ses attentes passées qui se déclinent en état d’être et fixent des lieux, des sensations, des sentiments aussi. Les lieux ainsi nommés font resurgir un vécu réel ou rêvé, une ville portuaire, la mer et toujours beaucoup d’oiseaux. Les lieux nous confient les sentiments du poète, sentiments du passé et d’âge volontairement livrés au lecteur qui rythment les séquences dans une sorte de regard sur soi-même. J’avais dix-sept ans » avec Rimbaud et tous les espoirs de la poésie et d’ailleurs, lorsque j’aurai quarante-cinq ans, avec un poète qui ne serait pas un fantôme. Frédéric Tison déambule dans Paris, du boulevard Sébastopol au passage de la Main d’or qui évoque sans doute ses lectures d’André Breton et de Nadja, ses galeries parisiennes chères aux surréalistes et dans lesquelles se trouvent aujourd’hui encore des sources mystérieuses.
Le temps, cet espace qui ne peut réellement couvrir les heures d’une façon régulière vit sa vie selon les ressentis et la patience du poète « Je m’ouvre à l’attente – je ne confonds plus ma béance avec toute l’absence » profitant de cet état d’être plus lent plus attentif pour mieux regarder les êtres et les choses, éclairant son regard d’une autre lumière : « Les passants marchent dans le ciel : leurs têtes sont pleines de soleils et d’anges. Les arbres frissonnent. L’horloge n’est pas à l’heure ».
Pour le poète devenu « maître des marges » après en avoir été l’apprenti depuis plusieurs recueils, l’expérience est bien de fiancer la neige et le feu, le ciel et la terre et de relier poétiquement, « habiter poétiquement le monde ». Il nous appelle à « Regarder mieux, après les larmes de murs, de grottes et de sommeil » et si nous voyons toujours mal il se destine à changer l’image : « Je serai là, l’image qui manque, la ressouvenance, la pleine fenêtre et l’innombrable passant » (*).
(*) Je vous recommande l’étude approfondie de Jean-Louis Bernard dans le n° 77 de DIÉRÈSE sur Frédéric Tison et le rapprochement que l’on peut faire de ces deux poètes concernant l’attente et l’absence entre autres thèmes.
Monique W. LABIDOIRE (www.francopolis.net, juin 2020).
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« Je suis ici » : par cette anaphore se structure le premier poème. Il y en aura beaucoup d’autres dans ce livre-chant, ni péan ni thrène, plutôt mélodie lente à leitmotiv main gauche. Le poète blasonne ses désirs, ses blessures, ses chimères. « Je suis ici » terminera, ou presque, le livre (le « presque » est capital).
Se reconnaissant vassal de l’énigmatique « maître des fenêtres » (on croisera d’autres maîtres : des marges, des silhouettes, des buées, des pierres), il s’adonne à des prélèvements fugitifs du réel, que le regard métamorphose par sa seule puissance. « Je pose tes regards », écrit-il, mais ne s’agit-il pas des siens propres ? L’imagination est une ruse du regard : on feint de regarder ailleurs pour mieux le faire ici. Entre-temps, le poète aura photographié des moments plus que des lieux, des moments qui seraient en suspension le temps que le regard se cherche. L’objet qui en résulte serait le passage, le mouvement, bien davantage que toute action. Et donc voici l’attente, l’attente perpétuée. De quelque chose ou de quelqu’un ? Ou l’attente pure de Blanchot, celle qui n’attend rien ? Qui viendra « ranimer des visages » ? À qui appartiennent ces mains invoquées ? À l’ombre veillante ? À l’imaginaire, qui recompose nos héritages ? De qui ces regards (présents quasiment à chaque page) sont-ils le nom ?
La table d’attente est opaque, à la différence du miroir ou du puits. Frédéric Tison dit y voir son ombre, ou une autre ; il n’est pas question de reflet. Cette ombre bouge au gré des souvenances, signe avant-coureur des métamorphoses, dionysiaque (« dans ce pays mes bras sont lierre et pampres ») plus qu’apollinienne. Ombre de l’être qui est, aurait dit Verlaine, « ni tout le même ni tout à fait un autre ». Souvenances de couleurs, de musiques… L’énigme de l’Autre nous renvoie à notre propre secret. Mais l’Autre n’est pas qu’image : il peut être aussi voix à travers le songe. Il devient alors langage. Car le songe affleure dans la présence au monde, cette présence qui ne se rejoint qu’à condition de traverser l’image (et de se transformer alors en l’essentielle présence-absence qui sourd à travers tous les pores du livre). Il s’inscrit alors dans l’évidence et l’immédiateté de cette présence-absence, fondement de tout langage. Un baiser volé, deux gouttes de pluie, quelques notes de musique : la légèreté est-elle rêve ou réminiscence ? Densité dans l’apesanteur : les mots de Frédéric Tison sont arrachés à l’indéchiffrable. Il les lance en douceur, comme cailloux dans l’eau, puis observe les cercles concentriques et les reflets soudain tremblés. Mots en résonance au-delà de leur sens. Mots chargés d’une épaisseur propre lorsqu’ici utilisés, mots que l’on peut contempler comme un tableau, le temps qu’ils flottent immobiles dans l’espace avant d’aller retrouver leur position lexicale.
Et puis il y a le non-dit à chaque page, le tu aussi (ce n’est pas la même chose). Parce que tout est fragile en poésie, même les ellipses. Il faut donc les rendre sensibles, en faire des respirations cathartiques. Une parmi d’autres : « Te souviens-tu ? Il nous faudra forcer des coffres de silence ». Le silence n’est pas, chez le poète, langage du dernier recours : Frédéric Tison a un phrasé des silences, sait les faire résonner avec ce qui les précède et leur succède. « Ici, ma beauté ne se tait pas, elle est silence ». Cette beauté qui se fond ici dans l’idée du sacré, c’est-à-dire de l’incompréhensible, nous laissant désarmés devant les désordres qu’animent ses surgissements. Cette beauté composée d’images (souvent maritimes, eaux de toutes sortes, eaux lustrales?) en équilibre précaire, tanguant dangereusement vers un possible naufrage, ramenées à chaque fois à la crête des vagues par le coup de barre juste adéquat. Phrase essentielle : « J’aurai parlé de l’image manquante dont mon langage est l’une des voix errantes ». Chaque mot compte : image, manque, langage, errance. Résultante : l’exil. L’exil est attente. Et presque toujours une addition d’ombres, une histoire d’absence. Ici, il est en plus rapport au temps, à la lumière, aux souvenirs qui s’estompent ou se réveillent, suzerain de l’obscur et de l’éclat. « L’exil, c’est laisser son corps derrière soi » écrivait Ovide (qui s’y connaissait). Le laisser sur cette table d’attente où s’imprime l’ombre d’un Autre (de ceux qui le constituent?).
Chaque paysage, réel ou fantasmé, est un portulan où le poète grave ses traversées, ses rencontres, ses silences. Chaque élément (pluie, vent, terre), est un outil pour libérer les mots du carcan où la réalité les enferme. Et si les ans défilent dans le désordre, c’est qu’il ne reste au poète, dans la confusion née des ombres innombrables qui l’appellent, qu’à ÊTRE chant, jardin, orage… dans une intemporalité revendiquée. Le voici alors dispersé, et peut-être en conséquence plus apte à pouvoir métamorphoser le réel par la seule puissance du regard, ce regard qui aura trouvé son identité propre dans l’obscur (« approfondir ma pénombre est mon entier trésor »).
Mais Frédéric Tison, poète saturnien, est tout autant prospecteur obstiné de toute clarté. Inlassablement, il donne parole à tout ce qui ouvre : portes, fenêtres, et aussi les miroirs et leur mémoire du reflet : « Des miroirs se souvenaient »… On pense à Cocteau : « Les miroirs feraient bien de réfléchir avant de renvoyer n’importe quelle image ». Ce qui ouvre permet l’apparition, l’éblouissement. Et facilite la disparition, la perte. « Je » et « tu » vont et viennent sans cesse, mêlant temps et espace (temps = espace densifié ; espace = temps sédimenté). « Je » et « tu » arpentent à l’infini ces « villes prodigieuses » (déjà célébrées dans Le Dieu des portes), villes plus vraies que les véritables, villes du désir et de la perte mêlés. Tout est affaire de devenir et tend donc vers l’inachevé perpétuel. Comment s’étonner que l’écriture advienne ? Elle sera universelle, puisque Frédéric Tison est sur le seuil, là où son (notre?) monde et l’extérieur se filtrent réciproquement. Mais il ne s’agit pas ici d’immobilisme, le seuil est mouvant, et le poète sans cesse sur la crête entre adret et ubac, « cœur plein de soirs » contemplant « cette lumière qui n’est peut-être qu’une ténèbre qui ment ».
Cosmos de non-dits, de gestes esquissés et de souffles suspendus, tel est le livre d’un inventeur au sens où l’auteur porte au jour quelque chose de déjà existant, mais soigneusement dissimulé au sein de l’innommé. Styliste haute couture de la mélancolie, héraldiste de nos songes, le poète « met en ombre » les mots quotidiens (ces mots si souvent sommés d’être mis en lumière) : la lecture devient ainsi ultime métamorphose, coïncidence de l’intime et de l’apparence. Que votre table d’attente, Frédéric Tison, jamais en miroir ne se transforme : sinon, que nous restera-t-il ?
Jean-Louis BERNARD (in revue Diérèse, n° 78, été 2020).
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Où l’on apprend que la table d’attente désignerait une plaque, une pierre, un panneau sur lequel il n’y a encore rien de gravé, de sculpté, de peint dont le sens figuré peut se dire d’un jeune homme dont l’esprit n’est pas encore entièrement formé (p 4)…
C’est un recueil de poèmes d’amour (page 106, « Je ne sais si tu m’aimes, mais mon amour m’appelle — mon amour pour toi… » mais c’est un livre d’ignorance (page 97, « Je suis sur une terrasse, à ne toujours pas savoir » : les questions abondent (sur sa nature, sur son rapport au regard, à la pensée, à l’ombre, à l’écume, au corps).
Au risque de poser trop de questions, que veut dire l’aube de mon bien (p 24) : le choc d’un terme concret à un mot plus abstrait n’est pas signifiant… Il y a trop d’entretiens un peu longuets comme cette vieillesse qui tourne vers moi son regard étonné (p 101). Qui est ce tu qui s’en va vers les fables et les splendeurs (p 109), mystère ! Les mots non courants ne sont pas rares, tel ce terme d’oriel (« Un oriel pour mes yeux », page 24)… Ce qui ne va pas sans une certaine gratuité, le pluriel d’yeux n’est-il pas oeuils.
Citons-le encore : « Cette table d’attente, je la dresse dans ces pages ; j’écris dans ses marges, autour d’une image manquante, Je m’y penche, et j’y vois mon ombre ; parfois j’y aperçois celle de quelqu’un qui veille par-dessus mon épaule. » Ceci explique sans doute cela…
Lucien WASSELIN (in recoursaupoeme.fr, 5 janvier 2021).
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Lectures :
"Frédéric Tison est un poète des métamorphoses. Il n'est donc pas étonnant que dans sa constellation d’écrivains figurent Ovide. Mais dans ses "tables d'attente" et leurs vignettes et tableaux parisiens existent aussi des rappels à Hölderlin, Rimbaud, Baudelaire et François Augiéras. Les textes sont des miniatures qui contre les choses vues trop simplement créent des évocations de biographie parallèle entre rêve, légende et réalité en un temps où les toits, pour se soulever, pivotaient selon le caprice de la lumière. La vie se dédouble à la recherche des émotions les plus essentielles et qui n'ont peut-être jamais existé en des séries d’attentes voire de solitude. Surgit un "chant" qu’il faut écouter, accepter et comprendre. Un imaginaire particulier crée un château qui n'est pas de sable mais d'Espagne en plein Paris des Fleurs du Mal. Et pas seulement. Car il y a du mythe dans les évocations où Maurice Scève n'est jamais loin. Preuve que le regard et les mots sont plus larges que la ville, ses rues et ses palais. Ce sont les premiers - plus que le réel - qui enfantent l'air en grands oiseaux de sel qui ne cessent de briser la mer. Mais ici elle demeure souvent loin - comme le réel lui-même. Les merveilleux nuages l'emportent vers des contrées inconnues et des espaces mystérieux autour, dit l'auteur d'une image manquante et d'un visage absent que l'ombre des mots dessine."
Jean-Paul Gavard-Perret (in salon-litteraire.linternaute.com, 20 novembre 2019).
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Le titre est explicité par une définition extraite du Dictionnaire de l’Académie Française, 8e édition (1932-1935) :
« Table d’attente. Plaque, pierre, planche, panneau sur lequel il n’y a rien encore de gravé, de sculpté, de peint. Fig. : C’est une table d’attente, ce n’est encore qu’une table d’attente, se dit d’un jeune homme dont l’esprit n’est pas encore entièrement formé, mais qui est propre à recevoir toutes les impressions qu’on voudra lui donner. »
Frédéric Tison dresse ainsi sa Table d’attente autour, nous dit-il, d’un visage absent. Comme peindre un tableau dont il manquerait le personnage principal, absent mais pourtant présent par tous les éléments du tableau, impressionniste. On pense parfois à un doppelgänger, tant le témoin invisible, à la fois veilleur et lanceur d’alerte, est aussi le tourneur de pages de ce livre.
« Dans ce pays, mes vêtements sont blancs (ma chemise est d’argent, mon pantalon de neige).
Dans ce pays, je fais le ciel mien.
Dans ce pays, je donne des fêtes douces et secrètes. Ici, je sème mes nuages et mes lois. Dans ce pays, j’ai mes rois et mes reines.
C’est dans ce pays que s’élève mon palais d’eau murmurante. »
« L’amour n’est pas là. Il ouvre des portes au loin. Il se trouble dans les miroirs.
Il se dresse dans une chambre vide. Il accueille des souffles et des regards soudains.
Il ne siège pas – il s’efface des trônes et de chaque jardin. Ses larmes sont avides de la mer, ses rires se brisent en silence.
L’amour n’est pas là – C’est un ange noir qui le retient prisonnier. »
« Beau visage, maître des silhouettes qu’on rêve et voit passer, je te place entre deux colonnes au sein d’une nuit.
Je te répands dans les rues et les herbes, je te dissous dans toutes les faces humaines et les années. Je trouble tes ombres dans la fontaine sculptée, j’y plonge des clefs lourdes.
Beau visage, maître des silhouettes qu’on rêve et voit passer, je t’ai contemplé. »
Cette saudade en langue française porte, à travers les fragilités extrêmes, vers la beauté.
« Fais tien le ciel, chante une heure et ce visage clair qui serait tien – dans tes yeux, dans tes miroirs incertains.
Fais tien cet appel et l’oiseau, le jeune carillon qui passe et tinte si vite ! Tandis qu’il cesse de seulement t’appartenir. »
Frédéric Tison engage un combat contre le temps, s’élève au-dessus des conditionnements pour marcher sur les morceaux de temps brisés comme autant de marches vers la clarté.
Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 10 février 2020).
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L’attente serait donc le mot clé d’une vie et de son poème. L’attente d’un ailleurs, d’une révélation, d’une rencontre. L’espérance pourrait-elle se substituer à l’attente. Dès les premiers poèmes du recueil, Frédéric Tison semble substituer l’attente à l’accompli puisqu’il écrit dès les premiers vers : « Je suis ici le vent d’un autre port, d’un autre pays, d’une autre fois » Le poème lui donne le pouvoir de revenir sur ses attentes passées qui se déclinent en état d’être et fixent des lieux, des sensations, des sentiments aussi. Les lieux ainsi nommés font resurgir un vécu réel ou rêvé, une ville portuaire, la mer et toujours beaucoup d’oiseaux. Les lieux nous confient les sentiments du poète, sentiments du passé et d’âge volontairement livrés au lecteur qui rythment les séquences dans une sorte de regard sur soi-même. J’avais dix-sept ans » avec Rimbaud et tous les espoirs de la poésie et d’ailleurs, lorsque j’aurai quarante-cinq ans, avec un poète qui ne serait pas un fantôme. Frédéric Tison déambule dans Paris, du boulevard Sébastopol au passage de la Main d’or qui évoque sans doute ses lectures d’André Breton et de Nadja, ses galeries parisiennes chères aux surréalistes et dans lesquelles se trouvent aujourd’hui encore des sources mystérieuses.
Le temps, cet espace qui ne peut réellement couvrir les heures d’une façon régulière vit sa vie selon les ressentis et la patience du poète « Je m’ouvre à l’attente – je ne confonds plus ma béance avec toute l’absence » profitant de cet état d’être plus lent plus attentif pour mieux regarder les êtres et les choses, éclairant son regard d’une autre lumière : « Les passants marchent dans le ciel : leurs têtes sont pleines de soleils et d’anges. Les arbres frissonnent. L’horloge n’est pas à l’heure ».
Pour le poète devenu « maître des marges » après en avoir été l’apprenti depuis plusieurs recueils, l’expérience est bien de fiancer la neige et le feu, le ciel et la terre et de relier poétiquement, « habiter poétiquement le monde ». Il nous appelle à « Regarder mieux, après les larmes de murs, de grottes et de sommeil » et si nous voyons toujours mal il se destine à changer l’image : « Je serai là, l’image qui manque, la ressouvenance, la pleine fenêtre et l’innombrable passant » (*).
(*) Je vous recommande l’étude approfondie de Jean-Louis Bernard dans le n° 77 de DIÉRÈSE sur Frédéric Tison et le rapprochement que l’on peut faire de ces deux poètes concernant l’attente et l’absence entre autres thèmes.
Monique W. LABIDOIRE (www.francopolis.net, juin 2020).
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« Je suis ici » : par cette anaphore se structure le premier poème. Il y en aura beaucoup d’autres dans ce livre-chant, ni péan ni thrène, plutôt mélodie lente à leitmotiv main gauche. Le poète blasonne ses désirs, ses blessures, ses chimères. « Je suis ici » terminera, ou presque, le livre (le « presque » est capital).
Se reconnaissant vassal de l’énigmatique « maître des fenêtres » (on croisera d’autres maîtres : des marges, des silhouettes, des buées, des pierres), il s’adonne à des prélèvements fugitifs du réel, que le regard métamorphose par sa seule puissance. « Je pose tes regards », écrit-il, mais ne s’agit-il pas des siens propres ? L’imagination est une ruse du regard : on feint de regarder ailleurs pour mieux le faire ici. Entre-temps, le poète aura photographié des moments plus que des lieux, des moments qui seraient en suspension le temps que le regard se cherche. L’objet qui en résulte serait le passage, le mouvement, bien davantage que toute action. Et donc voici l’attente, l’attente perpétuée. De quelque chose ou de quelqu’un ? Ou l’attente pure de Blanchot, celle qui n’attend rien ? Qui viendra « ranimer des visages » ? À qui appartiennent ces mains invoquées ? À l’ombre veillante ? À l’imaginaire, qui recompose nos héritages ? De qui ces regards (présents quasiment à chaque page) sont-ils le nom ?
La table d’attente est opaque, à la différence du miroir ou du puits. Frédéric Tison dit y voir son ombre, ou une autre ; il n’est pas question de reflet. Cette ombre bouge au gré des souvenances, signe avant-coureur des métamorphoses, dionysiaque (« dans ce pays mes bras sont lierre et pampres ») plus qu’apollinienne. Ombre de l’être qui est, aurait dit Verlaine, « ni tout le même ni tout à fait un autre ». Souvenances de couleurs, de musiques… L’énigme de l’Autre nous renvoie à notre propre secret. Mais l’Autre n’est pas qu’image : il peut être aussi voix à travers le songe. Il devient alors langage. Car le songe affleure dans la présence au monde, cette présence qui ne se rejoint qu’à condition de traverser l’image (et de se transformer alors en l’essentielle présence-absence qui sourd à travers tous les pores du livre). Il s’inscrit alors dans l’évidence et l’immédiateté de cette présence-absence, fondement de tout langage. Un baiser volé, deux gouttes de pluie, quelques notes de musique : la légèreté est-elle rêve ou réminiscence ? Densité dans l’apesanteur : les mots de Frédéric Tison sont arrachés à l’indéchiffrable. Il les lance en douceur, comme cailloux dans l’eau, puis observe les cercles concentriques et les reflets soudain tremblés. Mots en résonance au-delà de leur sens. Mots chargés d’une épaisseur propre lorsqu’ici utilisés, mots que l’on peut contempler comme un tableau, le temps qu’ils flottent immobiles dans l’espace avant d’aller retrouver leur position lexicale.
Et puis il y a le non-dit à chaque page, le tu aussi (ce n’est pas la même chose). Parce que tout est fragile en poésie, même les ellipses. Il faut donc les rendre sensibles, en faire des respirations cathartiques. Une parmi d’autres : « Te souviens-tu ? Il nous faudra forcer des coffres de silence ». Le silence n’est pas, chez le poète, langage du dernier recours : Frédéric Tison a un phrasé des silences, sait les faire résonner avec ce qui les précède et leur succède. « Ici, ma beauté ne se tait pas, elle est silence ». Cette beauté qui se fond ici dans l’idée du sacré, c’est-à-dire de l’incompréhensible, nous laissant désarmés devant les désordres qu’animent ses surgissements. Cette beauté composée d’images (souvent maritimes, eaux de toutes sortes, eaux lustrales?) en équilibre précaire, tanguant dangereusement vers un possible naufrage, ramenées à chaque fois à la crête des vagues par le coup de barre juste adéquat. Phrase essentielle : « J’aurai parlé de l’image manquante dont mon langage est l’une des voix errantes ». Chaque mot compte : image, manque, langage, errance. Résultante : l’exil. L’exil est attente. Et presque toujours une addition d’ombres, une histoire d’absence. Ici, il est en plus rapport au temps, à la lumière, aux souvenirs qui s’estompent ou se réveillent, suzerain de l’obscur et de l’éclat. « L’exil, c’est laisser son corps derrière soi » écrivait Ovide (qui s’y connaissait). Le laisser sur cette table d’attente où s’imprime l’ombre d’un Autre (de ceux qui le constituent?).
Chaque paysage, réel ou fantasmé, est un portulan où le poète grave ses traversées, ses rencontres, ses silences. Chaque élément (pluie, vent, terre), est un outil pour libérer les mots du carcan où la réalité les enferme. Et si les ans défilent dans le désordre, c’est qu’il ne reste au poète, dans la confusion née des ombres innombrables qui l’appellent, qu’à ÊTRE chant, jardin, orage… dans une intemporalité revendiquée. Le voici alors dispersé, et peut-être en conséquence plus apte à pouvoir métamorphoser le réel par la seule puissance du regard, ce regard qui aura trouvé son identité propre dans l’obscur (« approfondir ma pénombre est mon entier trésor »).
Mais Frédéric Tison, poète saturnien, est tout autant prospecteur obstiné de toute clarté. Inlassablement, il donne parole à tout ce qui ouvre : portes, fenêtres, et aussi les miroirs et leur mémoire du reflet : « Des miroirs se souvenaient »… On pense à Cocteau : « Les miroirs feraient bien de réfléchir avant de renvoyer n’importe quelle image ». Ce qui ouvre permet l’apparition, l’éblouissement. Et facilite la disparition, la perte. « Je » et « tu » vont et viennent sans cesse, mêlant temps et espace (temps = espace densifié ; espace = temps sédimenté). « Je » et « tu » arpentent à l’infini ces « villes prodigieuses » (déjà célébrées dans Le Dieu des portes), villes plus vraies que les véritables, villes du désir et de la perte mêlés. Tout est affaire de devenir et tend donc vers l’inachevé perpétuel. Comment s’étonner que l’écriture advienne ? Elle sera universelle, puisque Frédéric Tison est sur le seuil, là où son (notre?) monde et l’extérieur se filtrent réciproquement. Mais il ne s’agit pas ici d’immobilisme, le seuil est mouvant, et le poète sans cesse sur la crête entre adret et ubac, « cœur plein de soirs » contemplant « cette lumière qui n’est peut-être qu’une ténèbre qui ment ».
Cosmos de non-dits, de gestes esquissés et de souffles suspendus, tel est le livre d’un inventeur au sens où l’auteur porte au jour quelque chose de déjà existant, mais soigneusement dissimulé au sein de l’innommé. Styliste haute couture de la mélancolie, héraldiste de nos songes, le poète « met en ombre » les mots quotidiens (ces mots si souvent sommés d’être mis en lumière) : la lecture devient ainsi ultime métamorphose, coïncidence de l’intime et de l’apparence. Que votre table d’attente, Frédéric Tison, jamais en miroir ne se transforme : sinon, que nous restera-t-il ?
Jean-Louis BERNARD (in revue Diérèse, n° 78, été 2020).
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Où l’on apprend que la table d’attente désignerait une plaque, une pierre, un panneau sur lequel il n’y a encore rien de gravé, de sculpté, de peint dont le sens figuré peut se dire d’un jeune homme dont l’esprit n’est pas encore entièrement formé (p 4)…
C’est un recueil de poèmes d’amour (page 106, « Je ne sais si tu m’aimes, mais mon amour m’appelle — mon amour pour toi… » mais c’est un livre d’ignorance (page 97, « Je suis sur une terrasse, à ne toujours pas savoir » : les questions abondent (sur sa nature, sur son rapport au regard, à la pensée, à l’ombre, à l’écume, au corps).
Au risque de poser trop de questions, que veut dire l’aube de mon bien (p 24) : le choc d’un terme concret à un mot plus abstrait n’est pas signifiant… Il y a trop d’entretiens un peu longuets comme cette vieillesse qui tourne vers moi son regard étonné (p 101). Qui est ce tu qui s’en va vers les fables et les splendeurs (p 109), mystère ! Les mots non courants ne sont pas rares, tel ce terme d’oriel (« Un oriel pour mes yeux », page 24)… Ce qui ne va pas sans une certaine gratuité, le pluriel d’yeux n’est-il pas oeuils.
Citons-le encore : « Cette table d’attente, je la dresse dans ces pages ; j’écris dans ses marges, autour d’une image manquante, Je m’y penche, et j’y vois mon ombre ; parfois j’y aperçois celle de quelqu’un qui veille par-dessus mon épaule. » Ceci explique sans doute cela…
Lucien WASSELIN (in recoursaupoeme.fr, 5 janvier 2021).
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Lectures :
Marie Murski a traversé l’enfer. Elle écrit dans une encre de lave qui dessine des arabesques de toute beauté bien que souvent terrifiantes. Dans le Faust de Goethe, nous avons appris de la bouche même de Méphistophélès que l’enfer c’est ici. Plus tard, un autre grand poète, Jacques Higelin, a chanté lui aussi « Ici, c’est l’enfer ». C’est par le Poème que Marie Murski a échappé à l’enfer.
Poème chevalier blanc
tu rames empierré dans mes rivières à sec
tu surréalises tu vers-librismes tu alexandrines
tu couvres d’illuminés
mes cahiers couinant de pelotes d’épingles
triste tricot gisant les mailles en l’air
tu veilles aux lueurs démentes
mon corps crocus écarquillé pauvre de moi
Poème
à mon chevet de coquette lépreuse
en cavale de bataille et de fièvre
tu parles doux tu romantises
ta main fraîche étoilée sur mon front
me console depuis toujours
Poème
prince de sang
tu as grandi mine de rien
comme un pur diamant
Tu te tiens magnifique
contre mes volets fatigués
malgré tout tu es resté.
Avec Marie Murski, nous connaissons la nature de l’enfer et nous apprenons à reconnaître les démons. Si l’enfer est ici, les démons sont parmi nous, les démons, ce sont nous, bien souvent.
VIOL
Mère utérine a hurlé
écartelée nue dans la cabane avec les hommes
sur elle
Trois
Ils étaient trois
Chaque parcelle de sa peau gémit l’histoire terrifiante
Sa matrice hurle de douleur et d’épouvante
Malgré elle son ventre se resserre sur la semence
des trois hommes
Semences et sangs mêlés
Milliards de têtards à tête chercheuse
qui grouillent en elle
Qui grouillent
Elle les sent pulluler véloces et torpilleurs
vifs comme des ruisseaux
ils envahissent tous les recoins de sa chair
tous les couloirs muqueux
durant une nuit un jour une nuit
Les hommes sont partis à l’aube du deuxième jour
Ils sont rentrés chez eux pour dormir
près de leur femme ou chez leur mère
La cabane est calme elle flotte entre terre et ciel
Mère-utérine allongée nue sur le grabat
désarticulée
regarde ses cuisses tâchées de sang
Son bas ventre poisseux dégage une odeur de mort
Elle voudrait l’essuyer se laver elle tend la main
Et soudain elle sait
son ventre le sait son cœur le sait
le grand tremblement de mon histoire a commencé
dans le désastre des couloirs muqueux
une rencontre a eu lieu
C’est le début de mon histoire
Beaucoup le savent ou le pressentent, la poésie sauve, réconcilie, avec soi-même avant le monde, libère. Sans la poésie, l’humanité aurait déjà disparu. Marie Murski a trouvé l’intervalle par lequel se faufiler hors de l’enfer.
Passer l’amour par un trou d’enfer
tirer le fil jusqu’à l’usure
apposer son cœur ouvert
sur les guerres
les ailes en croix de la colombe
sur les bombes
s’y fracasser puis enlever les mots
Courir et brandir à son doigt
le dernier pompon du manège
Tuer Père inconnu fuir Mère-le danger
entrer en saison froide
maigrir jusqu’à plus soif
puis enlever des mots
Mettre du rouge sur sa bouche
prendre l’air et séduire tous les marins du port
les aimer en grappes
dans a vieille robe de mariée
un à un les épouser
puis enlever des mots
Après
le poème nu
frissonne au bord du monde
c’est alors qu’il faut l’écrire
le serrer dans ses bras
le bercer jusqu’à l’aube
en prenant soin de son regard.
Marie Murski est sortie de l’enfer pour créer un jardin de lumière sans rien oublier de ce qui fait l’enfer. Si elle crie aujourd’hui, c’est avant tout pour que nous entendions.
Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 14 juillet 2025).
*
L’ensemble de ses recueils écrits de 1977 à 2019 a été édité en un seul volume par la même maison d’édition. Après s’être consacrée à plusieurs romans et avoir témoigné des violences infligées aux femmes, Marie Murski revient à la poésie avec « la rage d’écrire ».
Elle écrit à la première personne, sans détours ni fioritures, délivrant son cri douloureux et brut de sa gangue. Venue « de nulle part / née de père inconnu en père inconnu / en mère-utérine hostile », repoussant les fantômes du passé, elle « se rempli(t) de soi » et de confiance retrouvée en ses mots. « Pas d’ancêtre / pas de lieu », fille de l’univers, désormais elle « voyage en poésie ».
Si elle affirme ne plus aimer « ce monde / dans lequel (elle) vi(t) », elle contemple néanmoins d’un regard aimant l’Atlantique du bout de la pointe de Mousterlin, guettant « le poème primitif / le plus beau poème du vaste monde ».
Marie-Josée CHRISTIEN (in revue Spered Gouez n°31, 2025).
*
Dans ce recueil de poésie, Marie Murski nous offre une poésie intense, vibrante d’amour et de passion. Chaque poème est une étincelle qui mêle force et délicatesse, dureté et douceur, comme deux faces inséparables.
On y sent l’auteure plus apaisée que dans ses précédents écrits, et surtout animée par l’envie de nous parler d’amour, comme si elle l’avait véritablement rencontré. C’est un livre qui se lit à petites gorgées, chaque page apportant son lot d’émotion et de vérité.
Un recueil fort, sensible, qui nous invite à ressentir plutôt qu’à simplement lire.
Vérone Lix'elle (in lespatchoulivresdeverone, 10 septembre 2025).
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Lectures :
Marie Murski a traversé l’enfer. Elle écrit dans une encre de lave qui dessine des arabesques de toute beauté bien que souvent terrifiantes. Dans le Faust de Goethe, nous avons appris de la bouche même de Méphistophélès que l’enfer c’est ici. Plus tard, un autre grand poète, Jacques Higelin, a chanté lui aussi « Ici, c’est l’enfer ». C’est par le Poème que Marie Murski a échappé à l’enfer.
Poème chevalier blanc
tu rames empierré dans mes rivières à sec
tu surréalises tu vers-librismes tu alexandrines
tu couvres d’illuminés
mes cahiers couinant de pelotes d’épingles
triste tricot gisant les mailles en l’air
tu veilles aux lueurs démentes
mon corps crocus écarquillé pauvre de moi
Poème
à mon chevet de coquette lépreuse
en cavale de bataille et de fièvre
tu parles doux tu romantises
ta main fraîche étoilée sur mon front
me console depuis toujours
Poème
prince de sang
tu as grandi mine de rien
comme un pur diamant
Tu te tiens magnifique
contre mes volets fatigués
malgré tout tu es resté.
Avec Marie Murski, nous connaissons la nature de l’enfer et nous apprenons à reconnaître les démons. Si l’enfer est ici, les démons sont parmi nous, les démons, ce sont nous, bien souvent.
VIOL
Mère utérine a hurlé
écartelée nue dans la cabane avec les hommes
sur elle
Trois
Ils étaient trois
Chaque parcelle de sa peau gémit l’histoire terrifiante
Sa matrice hurle de douleur et d’épouvante
Malgré elle son ventre se resserre sur la semence
des trois hommes
Semences et sangs mêlés
Milliards de têtards à tête chercheuse
qui grouillent en elle
Qui grouillent
Elle les sent pulluler véloces et torpilleurs
vifs comme des ruisseaux
ils envahissent tous les recoins de sa chair
tous les couloirs muqueux
durant une nuit un jour une nuit
Les hommes sont partis à l’aube du deuxième jour
Ils sont rentrés chez eux pour dormir
près de leur femme ou chez leur mère
La cabane est calme elle flotte entre terre et ciel
Mère-utérine allongée nue sur le grabat
désarticulée
regarde ses cuisses tâchées de sang
Son bas ventre poisseux dégage une odeur de mort
Elle voudrait l’essuyer se laver elle tend la main
Et soudain elle sait
son ventre le sait son cœur le sait
le grand tremblement de mon histoire a commencé
dans le désastre des couloirs muqueux
une rencontre a eu lieu
C’est le début de mon histoire
Beaucoup le savent ou le pressentent, la poésie sauve, réconcilie, avec soi-même avant le monde, libère. Sans la poésie, l’humanité aurait déjà disparu. Marie Murski a trouvé l’intervalle par lequel se faufiler hors de l’enfer.
Passer l’amour par un trou d’enfer
tirer le fil jusqu’à l’usure
apposer son cœur ouvert
sur les guerres
les ailes en croix de la colombe
sur les bombes
s’y fracasser puis enlever les mots
Courir et brandir à son doigt
le dernier pompon du manège
Tuer Père inconnu fuir Mère-le danger
entrer en saison froide
maigrir jusqu’à plus soif
puis enlever des mots
Mettre du rouge sur sa bouche
prendre l’air et séduire tous les marins du port
les aimer en grappes
dans a vieille robe de mariée
un à un les épouser
puis enlever des mots
Après
le poème nu
frissonne au bord du monde
c’est alors qu’il faut l’écrire
le serrer dans ses bras
le bercer jusqu’à l’aube
en prenant soin de son regard.
Marie Murski est sortie de l’enfer pour créer un jardin de lumière sans rien oublier de ce qui fait l’enfer. Si elle crie aujourd’hui, c’est avant tout pour que nous entendions.
Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 14 juillet 2025).
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L’ensemble de ses recueils écrits de 1977 à 2019 a été édité en un seul volume par la même maison d’édition. Après s’être consacrée à plusieurs romans et avoir témoigné des violences infligées aux femmes, Marie Murski revient à la poésie avec « la rage d’écrire ».
Elle écrit à la première personne, sans détours ni fioritures, délivrant son cri douloureux et brut de sa gangue. Venue « de nulle part / née de père inconnu en père inconnu / en mère-utérine hostile », repoussant les fantômes du passé, elle « se rempli(t) de soi » et de confiance retrouvée en ses mots. « Pas d’ancêtre / pas de lieu », fille de l’univers, désormais elle « voyage en poésie ».
Si elle affirme ne plus aimer « ce monde / dans lequel (elle) vi(t) », elle contemple néanmoins d’un regard aimant l’Atlantique du bout de la pointe de Mousterlin, guettant « le poème primitif / le plus beau poème du vaste monde ».
Marie-Josée CHRISTIEN (in revue Spered Gouez n°31, 2025).
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Dans ce recueil de poésie, Marie Murski nous offre une poésie intense, vibrante d’amour et de passion. Chaque poème est une étincelle qui mêle force et délicatesse, dureté et douceur, comme deux faces inséparables.
On y sent l’auteure plus apaisée que dans ses précédents écrits, et surtout animée par l’envie de nous parler d’amour, comme si elle l’avait véritablement rencontré. C’est un livre qui se lit à petites gorgées, chaque page apportant son lot d’émotion et de vérité.
Un recueil fort, sensible, qui nous invite à ressentir plutôt qu’à simplement lire.
Vérone Lix'elle (in lespatchoulivresdeverone, 10 septembre 2025).
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Critiques
"Un recueil surprenant, dense et varié. Marie-Christine Brière a l'art d'écrire des poèmes cadrés. En une page, on découvre un portrait, souvent de quelqu'un, nommé parfois en titre, ou bien un paysage d'un lieu de même titré. Et l'on embarque pour ces photos comme dans un album, chaque texte guidant une visite aux confins des êtres ou du monde... le mot bonheur qui répandu placerait son bandeau - lisse sur les yeux d'enfants perdus. Amour, amitié, voyage. Empathie avec les gens et la nature. La seconde observation que l'on retient se trouve être dans la forme; les mots passent les vers, enjambant facilement, et enchaînant les phrases, ce qui provoque fluidité et vitesse: l'eau passe à peine sur le dos des pierres. Son écriture si particulière ne se prive pas de raconter, tout en chevauchant l'image si l'occasion se présente. Rien n'est prémédité, la poésie se matérialise au fur et à mesure que l'encre sèche sur le cahier. Un nuage a égaré sa guimbarde. On pense surréalisme bien sûr, dans une version baroque, et pourquoi n'en serais-ce pas ? mais je crois qu'il y a surtout le regard de Marie-Christine Brière à focalisations variées, et qui bouge instantanément, macro, plan large ou panoramique... le lecteur change de plan à chaque vers: Un train dans son roulement d'oreille - révèle une route lointaine, oubliée."
Jacques Morin (in Décharge ,n°160, décembre 2013).
"Le titre du recueil de Marie-Christine Brière sonne comme une invitation à embarquer aux côtés du poète, à nous laisser emporter au gré des lignes noircies de mots. Ainsi le parcours proposé au lecteur est-il jalonné par les titres de parties qui annoncent les étapes du voyage : « Amarrages », « A bord penchés tremblants », « Attaches », « Embarqués », « Humour rameur », « Et sur l’arche, un pépiement de création ». Comment ne pas deviner ici qu’il s’agit d’une liste des étapes progressives qui mènent à l’accomplissement du parcours poétique, ainsi qu’une manière d’énumération du périple auquel est invité le lecteur enserré à l’énoncé dans les pluriels employés par l’auteur ?
Alors qu’est-ce à dire ? Avant même la lecture des textes nous voyons se déployer le champ lexical de la navigation, métaphore de la traversée du réel portée par l’énonciation poétique dans sa puissance à décaler les rouages du signe. Un trajet au-delà des apparences données à voir à travers un quotidien dont le poète s’imprègne et dont elle énonce les détours sans apitoiement mais avec toujours un regard à l’Humanité. Le paysage habituel n’est plus insignifiant, il n’est plus tableau d’habitudes égrainées jour à jour. Grâce aux mises en œuvres paradigmatiques, dans le choix du lexique, et à une syntaxe qui permet les glissements sémantiques, il se dévoile à travers des dispositifs ainsi dévolus à la parole poétique.
En plongée dans les attentes A la table du café Les paroles contenues Disent le dehors des femmes Talons fins, robes noires
Un planeur descend des yeux Le repas, heure légale Assène son cliquetis Par un trou de porte ouverte
Barreau de fer midi coupe L’ombre en loques des auvents Vêtus de bleu unanime Les passants cherchent le soir
Dans sa forme, une poésie au vers et à la rime libres de toute contrainte, et des titres qui précèdent chaque texte. Pas de ponctuation ou rarement employée, et une syntaxe qui rythme la structure du vers. Une disposition à la page qui fait sens tant la gestion de l’espace typographique est signifiante : strophes en retrait, groupes de vers détachés, la forme soutient le paradigme dévolu à un lexique servi par des mots appartenant au registre courant, afin d’étayer la totalité des envolées du signe.
Alors il n’est pas étonnant lorsque nous suivons ce parcours poétique de constater que cette prégnance du réel au discours en propose une lecture herméneutique. Les étapes du quotidien énoncées par Marie-Christine Brière ne sont qu’occasions d’ouvrir à une dimension qui en transcende les apparences. Et la parole poétique emporte alors au-delà des contours. Ainsi ce titre oxymore, telle la poésie du recueil qui dit les apparences et leurs revers, Flocons noirs :
De là-bas et si haut tout est oie Mais tout n’est pas cygne Les nuages tombèrent en suie Un jour où nous avions gobé l’œuf Entrées dans une maison à terre Les mésanges de l’enfance Ne pouvaient en sortir Sans curiosité de nous
De là-bas en bas des gloires Portaient bonheur pas de nuage Sans frange d’argent dit le proverbe Mais les humains occupés donnent Miettes à celui-là le crucifié Etonnés de trouver l’homme-dieu Dément, torturé même à l’offert Sur la table d’une brocante
A partir d’une lecture sensible du réel, Marie-Christine Brière mène le lecteur au seuil d’un univers poétique qui en dévoile les arcanes grâce à la puissance des images évoquées. Et cette ambition herméneutique des textes de Cœur passager ne se limite pas seulement à une percée métaphorique de la vie ordinaire. Elle se propose aussi d’énoncer une réflexion sur le langage, qui sous-tend certains textes du recueil. Cette écriture spéculaire invite donc le lecteur à s’interroger sur le signe, à l’envisager comme trace inaboutie mais capable dans sa dimension poétique de mener à une vision transcendante du quotidien :
L’Oiseau c’est trop
………
L’accent sur le mot ciel par mégarde N’a même pas glissé au parapet où l’oiseau -toujours sans nom-sifflote entre deux silences. Comment faire sans livre
pour nommer, dessiner sur la paroi leurs mécaniques de plumes vertes ? bleues ? bleuvertes ? Le noir n’est que du gris la mouette et son œil bouton
deviendra plus tard une bottine Comment approcher du jeune né qui se Cogne sur la pierre, l’ouvrier l’imitera Sur son théâtre de planches
….
Comment rendre compte de cette perception accrue et sans concession des évidences, telle est la question que pose ici l’auteur. Comment énoncer une réalité si souvent violente, ancrer la poésie au réel mais ne pas l’y perdre.
Lire Cœur passager c’est se laisser embarquer dans l’univers de Marie-Christine Brière. La prégnance du quotidien ne fait en rien de cette poésie une poésie du réel. Bien au contraire, qu’il s’agisse de l’appareil paratextuel ou du choix d’une mise en œuvre syntaxique et paradigmatique qui permet les envolées sémantiques du signe, tout est prétexte à porter une réflexion sur la nature du langage poétique ainsi que sur l’ordinaire de l’existence dont l’auteur propose une lecture sensible. Les épigraphes sont à cet égard éloquentes : pour épigraphe d’œuvre, choisir une citation d’Anne Teyssiéras qui précède immédiatement une phrase de Philippe Jaccottet tirée de L’Ignorant, placée au début du premier chapitre, n’est pas neutre : ici s’énonce la volonté de se placer dans le sillage de ces auteurs et dit l’ambition de faire de la parole poétique un outil qui ouvre à une perception herméneutique du monde, et qui mène à son exégèse. Et Bernard Noël convoqué au chapitre trois sous le titre « Embarqués » soutient ces présences liminaires. La poésie est carte et boussole, outil et objet, nécessaires assemblages des signes qui peuvent rendre compte de ce regard prégnant, spéculaire, révélateur. Mais n’est-ce pas là, dans les déflagrations du signe, que se trouve l’accomplissement, que s’énonce la liberté ?
La Pédagogie
Mâchez la poésie Mâchez le poème Elèves inouïs Sortis des bois à peine Sauvages nez à nez Avec ceux qui les ont écrits vous êtes de ce monde
Ou alors naviguez C’est le bon moment Prenez le large Dans le débris du bruit aigu Des carreaux cassés Dans les fuites des décharges Dans vos minuscules incendies Vos nuées oranges Et jeux de cailloux
Carole Mesrobian (in recoursaupoème.fr, sommaire n°112, septembre 2014).
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Critiques
"Un recueil surprenant, dense et varié. Marie-Christine Brière a l'art d'écrire des poèmes cadrés. En une page, on découvre un portrait, souvent de quelqu'un, nommé parfois en titre, ou bien un paysage d'un lieu de même titré. Et l'on embarque pour ces photos comme dans un album, chaque texte guidant une visite aux confins des êtres ou du monde... le mot bonheur qui répandu placerait son bandeau - lisse sur les yeux d'enfants perdus. Amour, amitié, voyage. Empathie avec les gens et la nature. La seconde observation que l'on retient se trouve être dans la forme; les mots passent les vers, enjambant facilement, et enchaînant les phrases, ce qui provoque fluidité et vitesse: l'eau passe à peine sur le dos des pierres. Son écriture si particulière ne se prive pas de raconter, tout en chevauchant l'image si l'occasion se présente. Rien n'est prémédité, la poésie se matérialise au fur et à mesure que l'encre sèche sur le cahier. Un nuage a égaré sa guimbarde. On pense surréalisme bien sûr, dans une version baroque, et pourquoi n'en serais-ce pas ? mais je crois qu'il y a surtout le regard de Marie-Christine Brière à focalisations variées, et qui bouge instantanément, macro, plan large ou panoramique... le lecteur change de plan à chaque vers: Un train dans son roulement d'oreille - révèle une route lointaine, oubliée."
Jacques Morin (in Décharge ,n°160, décembre 2013).
"Le titre du recueil de Marie-Christine Brière sonne comme une invitation à embarquer aux côtés du poète, à nous laisser emporter au gré des lignes noircies de mots. Ainsi le parcours proposé au lecteur est-il jalonné par les titres de parties qui annoncent les étapes du voyage : « Amarrages », « A bord penchés tremblants », « Attaches », « Embarqués », « Humour rameur », « Et sur l’arche, un pépiement de création ». Comment ne pas deviner ici qu’il s’agit d’une liste des étapes progressives qui mènent à l’accomplissement du parcours poétique, ainsi qu’une manière d’énumération du périple auquel est invité le lecteur enserré à l’énoncé dans les pluriels employés par l’auteur ?
Alors qu’est-ce à dire ? Avant même la lecture des textes nous voyons se déployer le champ lexical de la navigation, métaphore de la traversée du réel portée par l’énonciation poétique dans sa puissance à décaler les rouages du signe. Un trajet au-delà des apparences données à voir à travers un quotidien dont le poète s’imprègne et dont elle énonce les détours sans apitoiement mais avec toujours un regard à l’Humanité. Le paysage habituel n’est plus insignifiant, il n’est plus tableau d’habitudes égrainées jour à jour. Grâce aux mises en œuvres paradigmatiques, dans le choix du lexique, et à une syntaxe qui permet les glissements sémantiques, il se dévoile à travers des dispositifs ainsi dévolus à la parole poétique.
En plongée dans les attentes A la table du café Les paroles contenues Disent le dehors des femmes Talons fins, robes noires
Un planeur descend des yeux Le repas, heure légale Assène son cliquetis Par un trou de porte ouverte
Barreau de fer midi coupe L’ombre en loques des auvents Vêtus de bleu unanime Les passants cherchent le soir
Dans sa forme, une poésie au vers et à la rime libres de toute contrainte, et des titres qui précèdent chaque texte. Pas de ponctuation ou rarement employée, et une syntaxe qui rythme la structure du vers. Une disposition à la page qui fait sens tant la gestion de l’espace typographique est signifiante : strophes en retrait, groupes de vers détachés, la forme soutient le paradigme dévolu à un lexique servi par des mots appartenant au registre courant, afin d’étayer la totalité des envolées du signe.
Alors il n’est pas étonnant lorsque nous suivons ce parcours poétique de constater que cette prégnance du réel au discours en propose une lecture herméneutique. Les étapes du quotidien énoncées par Marie-Christine Brière ne sont qu’occasions d’ouvrir à une dimension qui en transcende les apparences. Et la parole poétique emporte alors au-delà des contours. Ainsi ce titre oxymore, telle la poésie du recueil qui dit les apparences et leurs revers, Flocons noirs :
De là-bas et si haut tout est oie Mais tout n’est pas cygne Les nuages tombèrent en suie Un jour où nous avions gobé l’œuf Entrées dans une maison à terre Les mésanges de l’enfance Ne pouvaient en sortir Sans curiosité de nous
De là-bas en bas des gloires Portaient bonheur pas de nuage Sans frange d’argent dit le proverbe Mais les humains occupés donnent Miettes à celui-là le crucifié Etonnés de trouver l’homme-dieu Dément, torturé même à l’offert Sur la table d’une brocante
A partir d’une lecture sensible du réel, Marie-Christine Brière mène le lecteur au seuil d’un univers poétique qui en dévoile les arcanes grâce à la puissance des images évoquées. Et cette ambition herméneutique des textes de Cœur passager ne se limite pas seulement à une percée métaphorique de la vie ordinaire. Elle se propose aussi d’énoncer une réflexion sur le langage, qui sous-tend certains textes du recueil. Cette écriture spéculaire invite donc le lecteur à s’interroger sur le signe, à l’envisager comme trace inaboutie mais capable dans sa dimension poétique de mener à une vision transcendante du quotidien :
L’Oiseau c’est trop
………
L’accent sur le mot ciel par mégarde N’a même pas glissé au parapet où l’oiseau -toujours sans nom-sifflote entre deux silences. Comment faire sans livre
pour nommer, dessiner sur la paroi leurs mécaniques de plumes vertes ? bleues ? bleuvertes ? Le noir n’est que du gris la mouette et son œil bouton
deviendra plus tard une bottine Comment approcher du jeune né qui se Cogne sur la pierre, l’ouvrier l’imitera Sur son théâtre de planches
….
Comment rendre compte de cette perception accrue et sans concession des évidences, telle est la question que pose ici l’auteur. Comment énoncer une réalité si souvent violente, ancrer la poésie au réel mais ne pas l’y perdre.
Lire Cœur passager c’est se laisser embarquer dans l’univers de Marie-Christine Brière. La prégnance du quotidien ne fait en rien de cette poésie une poésie du réel. Bien au contraire, qu’il s’agisse de l’appareil paratextuel ou du choix d’une mise en œuvre syntaxique et paradigmatique qui permet les envolées sémantiques du signe, tout est prétexte à porter une réflexion sur la nature du langage poétique ainsi que sur l’ordinaire de l’existence dont l’auteur propose une lecture sensible. Les épigraphes sont à cet égard éloquentes : pour épigraphe d’œuvre, choisir une citation d’Anne Teyssiéras qui précède immédiatement une phrase de Philippe Jaccottet tirée de L’Ignorant, placée au début du premier chapitre, n’est pas neutre : ici s’énonce la volonté de se placer dans le sillage de ces auteurs et dit l’ambition de faire de la parole poétique un outil qui ouvre à une perception herméneutique du monde, et qui mène à son exégèse. Et Bernard Noël convoqué au chapitre trois sous le titre « Embarqués » soutient ces présences liminaires. La poésie est carte et boussole, outil et objet, nécessaires assemblages des signes qui peuvent rendre compte de ce regard prégnant, spéculaire, révélateur. Mais n’est-ce pas là, dans les déflagrations du signe, que se trouve l’accomplissement, que s’énonce la liberté ?
La Pédagogie
Mâchez la poésie Mâchez le poème Elèves inouïs Sortis des bois à peine Sauvages nez à nez Avec ceux qui les ont écrits vous êtes de ce monde
Ou alors naviguez C’est le bon moment Prenez le large Dans le débris du bruit aigu Des carreaux cassés Dans les fuites des décharges Dans vos minuscules incendies Vos nuées oranges Et jeux de cailloux
Carole Mesrobian (in recoursaupoème.fr, sommaire n°112, septembre 2014).
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