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Lectures

Le Dernier Chant d’Edwine rassemble l’œuvre poétique, quasi complète, de Frédéric Tison, poète né à Tarbes en 1972 et décédé à Paris, le 14 novembre 2023. Celui qui dans Nuages avait écrit : Je suis le pianiste qui rêve sous les nuages, aura donc rejoint la terre du non-retour à l’âge de cinquante et un ans.

Cet ensemble important comporte deux parties. La première : les publications d’Anuho (2005), jusqu’à Nuages rois (2021), dernier titre publié du vivant de l’auteur. Y sont joints les textes et poèmes inédits mais publié dans la revue Les Hommes sans Épaules. Une seconde partie, près de trois cent pages, rassemble l’œuvre inédite qui, selon Christophe Dauphin, le préfacier inspiré de ce livre, « comprend des titres importants, de haute voltige et qui ne relèvent absolument pas du fond de tiroir ».

Frédéric Tison, un poète et un ami, lit-on, « entre l’harmonie apollinienne et le désordre dionysiaque ». Ainsi, au hasard et ponctuation respectée, ce poème titré « paysage avec fleuve » :

 

Le premier chant fut pour ce fleuve entre ses bras.

Silène

L’eau plus mystérieuse que le vin.

 

J’œuvre

Pour que même l’ombre soit une fenêtre

 

Je verse

Dans tes mains l’eau d’une rivière.

 

À propos du poète, les mots Janus et Edwine reviennent souvent dans la bouche de ceux qui l’ont fréquenté. Janus, parce que son univers poétique est à double visage où le désir comme l’Éros y sont bien présents, parce que le poète vit avec une face tournée vers le passé, l’autre vers l’avenir.

Edwine (auteur d’un Psautier du XIIe siècle) apparaît également comme un double de Frédéric Tison et donnera son nom à des manuscrits singuliers et protéiformes tels Le Dernier Chant d’Edwine et Fragments d’Edwine, autant de proses touchant à la mystique, à l’ésotérisme, à la prophétie, au dédoublement de la personnalité, etc. Un ensemble débridé mais fascinant qui pourrait s’apparenter à un carnet de longues notes prises par le méditant, le moine du Moyen Âge, voire le psychanalysé du XXIe siècle.

Ouvrir ce volume, c’est se confronter avec un homme curieux de tout et complexe, explorant une multitude de domaines, du religieux à la physique quantique ou celle des fluides.

Parmi cette œuvre ouverte, deux titres sont particulièrement à revisiter : Le Dieu des portes (2016), qui lui valut le prix Aliénor et La Table d’attente, qui reçut le prix du poème en prose Louis-Guillaume, en 2021, et à propos duquel Tison écrivait en note liminaire : « Cette table d’attente, je la dresse dans ces pages ; j’écris dans ses marges, autour d’une image manquante, d’un visage absent. Je m’y penche, et j’y vois mon ombre ; parfois, j’y aperçois celle de quelqu’un qui veille par-dessus mon épaule. » C’est, me semble-t-il, une approche intéressante pour circonscrire cette poétique de l’inspiré. Un extrait de ce recueil :

 

Il y a toujours une voix qui prie une absence dans ce règne du vent.

Il y a toujours un lointain.

Il y a toujours un oiseau qui chante ce qui n’est pas écrit, et que la branche autrement légère multiplie.

 

Personnage étrange et attachant que ce Frédéric Tison, serait-il apparenté au Voyant de Charleville ? La lecture du Dernier Chant d’Edwine vous passionnera, vous ouvrira de nombreuses portes derrière lesquelles se cache peut-être celui qui nous dit qu’Écrire, c’est aussi, vouloir ajouter à la beauté du monde, ou, tout du moins, souhaiter la souligner.

Yves NAMUR (in Le Journal des poètes n°4, 2025, Belgique).

*

Les lecteurs de La Lettre du Crocodile se souviendront, entre autres, de l’hommage au poète Frédéric Tison offert par Claire Boitel pour la disparition du poète en 2023 et de l’essai qu’elle lui consacra sous le titre Frédéric Tison, la voix derrière la voix, aux Editions Petra. Cette fois, Norbert Crochet, Christophe Dauphin et Les Hommes sans Epaules ont rassemblé l’ensemble de l’œuvre poétique de cet auteur d’exception, dont plusieurs inédits.

« L’univers de la poésie de Frédéric Tison, écrit Christophe dauphin, est à double visage, à l’instar de Janus, et le désir comme l’Eros y sont bien présents. Cela n’est pas implicite, mais cet Eros ne concerne pas la femme mais l’homme : Toute sa voix/ ses membres amoureux / Parmi les allées / Dessinées dans les lignes de mon image coloriée. Frédéric le « masque » dans ses poèmes et ne s’en ouvre que peu, sauf peut-être dans ses poèmes plus récents ou en tirages confidentiels (…)

Certains ont pu dire et/ou penser, que Frédéric-Janus, le poète dieu des portes, était un poète maudit. Il n’en est rien. Il était entouré et soutenu, dans sa vie privée comme de poète, reconnu et publié d’emblée par les Hommes sans Epaules, en revue comme en livres. Sa reconnaissance, en tant que poète, dépasse le seul cadre des HSE pour s’étendre au milieu de la poésie… »

Christophe Dauphin retrace son parcours d’auteur, de poète en introduction à ce volume.

« Il est des êtres que jamais rien ni personne ne réconciliera avec la vie. Frédéric Tison était de ceux-là » nous avertit Norbert Crochet avant de préciser :

« Si l’on ne sait pas que Frédéric Tison était un homme pressé parce que menacé, on ne comprend pas sa soif inextinguible de connaissance et sa quête éperdue du Beau et du Vrai, sa recherche désespérée d’un soulagement psychique, physique aussi. Il fallait vite tout voir, tout lire, tout explorer pour connaître la Vérité. »

Parmi les inédits, se trouve Le Dernier chant d’Edwine (2003-2023), journal improbable d’un voyage initiatique dans lequel le « dieu des portes » a préféré prendre le chemin des intervalles, évanescent mais plus direct. Toujours l’urgence.

« Comme elles sont belles, y songe-t-on, ces pages blanches dans ce livre déjà relié avant d’être copié et enluminé – chose impossible –, ou bien Edwine serait-il en train de faire des annotations dans ses marges ? ou bien ce livre était-il un livre blanc, aux lettres blanches, illisibles, indécises, en attente de Dieu, ce Dieu blanc, ce Dieu-Lumière dont les ouvertures murales des cathédrales qui s’élevaient lentement en ce temps-là, selon ce qui sera la Théologie de la Lumière de l’abbé Suger, célébraient la pure couleur, la pure présence, son évidence ruisselante ? »

 

Revenons à la poésie avec la fin de ce poème inédit, L’automne infidèle.

 

« Je t’ai tout donné, à toi, automne fugitif,

Dont le sang pourpre est l’encre de ma plume

 « Laisse couler les gouttes de pluie sur ton visage,

 Ce soir, ce sont les nuages qui pleurent pour toi

 « Fermons les yeux, et ne nous réveillons jamais plus.

 « Jamais plus », me susurrais-tu dans ton savant vertige

 Maintenant tu fuis, loin du parc où Eole se pavane,

 Tu t’effaces des arbres et ôtes ta main du ciel

 Tu es le soleil de mes larmes, la lune de mes joies,

 N’oublie pas que je t’ai pardonné tes cruelles trahisons,

 La nature s’ennuie de toi, reviens, et enlace-moi encore »

Parmi les œuvres rassemblés, nous retrouvons notamment : Nuages rois (2021) – La Table d’attente (2019), Prix du poème en prose Louis Guillaume 2021 – Aphélie, suivi de Noctifer (2018) – Le Dieu des portes (2016.), Prix Aliénor 2016 – Les Effigies (2013) – Les Ailes basses (2010) – Les Féeries amères (2008)…

Rémy BOYER (in lettreducrocodile.over-blog.net, mai 2025).

*

FRÉDÉRIC TISON, LE DERNIER CHANT D’EDWINE

par Norbert CROCHET

Je commencerai mon propos en rappelant une phrase que Frédéric disait régulièrement : « Si l’on veut me connaître, on n’a qu’à me lire ». Il disait cela généralement avec un sourire en coin, sachant que la lecture de ses textes n’est pas aisée et réclame du lecteur un niveau d’exigence égal à celui que Frédéric s’imposait pour élaborer ses textes. Mais je modifierai cette phrase en disant plutôt que si l’on veut mieux connaître Fred, il faut lire tout ce que Frédéric Tison a écrit, et qui est maintenant rassemblé dans cet ouvrage. Car ce qui caractérise à la fois l’homme et le poète, c’est un travail intellectuel au long cours et une quête perpétuelle commencée il y a des décennies et qui n’atteint jamais son but.

L’homme d’abord, que j’ai rencontré alors qu’il avait 19 ans et moi 20. La vie a eu ses aléas mais nous avons toujours été les meilleurs amis du monde. Et ce que je peux dire, c’est que Fred a toujours recherché une Vérité qui aurait pu répondre à ses doutes, à ses angoisses, à son sentiment de solitude et surtout qui aurait pu expliquer sa présence ici et maintenant, lui qui avait le sentiment de n’être pas né à la bonne époque.

Curieux de tout et avide de connaissance, il s’est intéressé à l’histoire des civilisations, il a étudié tous les mythes et toutes les religions du monde, il s’est intéressé à l’art et à son histoire, mais aussi à l’alchimie, à la physique quantique et aux sciences en général, à l’architecture et à l’art des jardins, sans oublier la musique, qu’elle soit sacrée, classique, plus ou moins moderne, ou expérimentale. Et si Fred avait 200 CD et 4 000 livres dans sa bibliothèque, ce n’était pas uniquement pour répondre au souhait de posséder ce qu’il aimait, mais surtout pour toutes les petites vérités qui se cachaient là, des vérités multiples et parfois contradictoires dont il cherchait à atteindre une inaccessible source commune.

Frédéric Tison le poète ensuite, qui n’a jamais écrit pour distraire ou se distraire. Toujours inquiet quant au devenir de ses brouillons et manuscrits, il m’avait fait promettre de m’en occuper si jamais il venait à ne plus pouvoir le faire lui-même Et bien sûr, je lui ai promis de le faire.

La recherche du poète, évidemment, s’exprime dans ses écrits. Fred avait toujours sur lui un petit carnet dans lequel il pouvait écrire à tout moment ses pensées et ses impressions. Puis il les développait dans des cahiers plus gros. Quelque temps après, il reprenait ces cahiers pour tenter d’en extirper la substance, et exprimer celle-ci avec les bons mots et le bon rythme, jusqu’à aboutir à un texte définitif qui puisse s’intégrer non seulement dans un recueil mais aussi dans son œuvre tout entière. Car tous ses textes sont liés (d’où la présence de personnages qui apparaissent dans des textes différents) et celui qui semble être un aboutissement est Le Dernier chant d’Edwine, texte sur lequel il a travaillé durant plus de 20 ans. Ici la recherche d’un pourquoi devient la recherche de l’Autre. Et l’Autre n’ayant pas de définition propre, il a pu devenir polysémique : cet autre peut être l’aimé, l’aimant, la Beauté, la Vérité, une transcendance, une histoire, une origine, et peut traduire aussi la recherche de Narcisse auprès duquel se lamente Écho.

Frédéric Tison brouille et multiplie les pistes. Et si l’on ajoute à cela l’emploi de mots savants ou disparus, on se retrouve face à des textes qui finalement traduisent toute la complexité de Fred, qui était un être multiforme.

Je l’ai dit, Frédéric Tison travaillait et retravaillait ses textes, les laissant reposer et les reprenant sans cesse jusqu’à leur version définitive. Le problème qui s’est posé, c’est qu’il gardait tout tant que ce n’était pas définitif. Je me suis donc retrouvé avec plusieurs versions des mêmes textes qui parfois avaient été écrites à plusieurs années d’intervalle, face à des textes extournés mais conservés quand même et surtout, des textes dont l’agencement n’était pas achevé. Et quasiment tout était manuscrit, bien sûr.

Après plus d’un an de travail, et avec l’aide parfois de Catherine, la mère de Frédéric, la promesse a été tenu et je pense avoir été fidèle aux idées de mon ami Fred et que le résultat final correspond à ce que le poète aurait voulu accomplir. Et grâce à cet ouvrage posthume qui doit énormément aux Hommes sans Épaules et à la Librairie-Galerie Racine, Fred et Frédéric Tison sont à présent réunis.

Après ces quelques mots qui ne peuvent être qu’une brève introduction au vaste sujet qu’est Frédéric Tison, on comprend que ce sourire ironique qu’il arborait lorsqu’il disait « Si l’on veut me connaître, on n’a qu’à me lire » signifiait que la phrase n’était pas finie, que la phrase entière est « Si l’on veut me connaître, on n’a qu’à me lire, et me comprenne qui pourra ». Je terminerai tout comme j’ai commencé c’est-à-dire avec les mots de Frédéric. Il s’agit d’un poème magnifique que l’on trouve dans Aphélie et qui illustre parfaitement tout ce que je viens de dire :

 

IL Y A AUTRE CHOSE que le vent dans le vent qui s’en va.

Il y a l’heur et le malheur de tes voix, il y a des yeux clairs, des mondes et des corps, des milliers de tendresses.

Il y a d’autres mondes, d’autres corps ‒ et l’amour et son corps, et l’échec de tes eaux ; des prières, des oiseaux, des appels sans mémoire et des tombeaux déserts, les voix des sirènes et des faunes ‒ et les rêves des Thries, les arpèges des lunes et des soleils, des Heures éternelles.

Il y a autre chose, il y a autre chose que le vent, dans le vent qui s’en va…

Norbert CROCHET

(revue Les Hommes sans Epaules).

*

 

FRÉDÉRIC TISON, LE POÈTE-JANUS DES HOMMES SANS ÉPAULES

par Christophe DAUPHIN

Je commencerai par remercier le cercle Aliénor, et, particulièrement Colette Klein, qui est à l’origine de cette séance, consacré au poète Frédéric Tison. Lequel, n’est évidemment pas un inconnu pour vous, puisque je garde en mémoire que le cercle Aliénor a été parmi les premiers à reconnaître son talent de poète et la valeur de son œuvre. Vous lui avez décerné votre prix en 2016, pour son livre emblématique, Le Dieu des portes, avant de l’accueillir parmi vous. Merci aussi à vous, pour tout cela.

Frédéric Tison est la révélation majeure, car confirmée, de la troisième série, active depuis 1997, de la revue Les Hommes sans Épaules. Il est l’auteur d’une œuvre poétique de haute voltige, qui tranche radicalement avec le panorama poétique soporifique et désincarné de notre époque. Il possède une voix. Et cette voix ne ressemble à aucune autre. C’est ce dont témoigne Le Dernier chant d’Edwine, qui rassemble son œuvre poétique.

Le titre reprend celui d’une œuvre inédite sur laquelle le poète a travaillé de manière « obsessionnelle » de 2003 à 2023. La première partie comprend le versant publié de l’œuvre, soit huit livres de 2005 à 2021, de Anuho (2005) à Nuages rois (2021). La première partie du Dernier chant d’Edwine, s’achève sur Adonis ou La Bibliothèque recommencée, qui rassemble les textes et poèmes inédits publiés dans la revue Les Hommes sans Épaules, entre 2017 et 2020.

À ce riche et fort corpus, la seconde partie de ce livre rassemble l’œuvre inédite, avec des titres importants, qui ne relèvent absolument pas du « fond de tiroir », bien au contraire, de, Le Vent pourpre (1987-2022), aux Fragments d’Edwine (2003-2023). Ces inédits nous remémorent quel magnifique poète nous avons perdu et quel ami, aussi, entre l’harmonie apollinienne et le désordre dionysiaque.

Frédéric Tison est le poète qui marche dans les regards croisés, sur l’infini d’une déambulation frémissante, certes, de douleur, mais surtout, et avant tout, de beauté et d’amour.

Il écrit : « J’HABITE UN FEU NOIR, une herbe courbée ‒ une tour aux premières marches brisées. / Je me meus dans la marge des livres : c’est moi, le petit visage d’encre qui regarde ailleurs ; moi, le rinceau rêveur ; moi encore, la petite main crayonnée qui signale le passage. / Je suis une ombre qui parle à la vie ; j’ai vu de l’or dans les yeux du monde : serais-je un soupir qui parle à ce désir ? / Je suis l’aphélie ‒ Des falaises rongées du ciel étoilé, je rapporte des gemmes, des comètes, des yeux ‒ des astres amoureux. »

Frédéric Tison est l’Aphélie, qui est le nom donné à ce point de l’orbite d’un corps céleste le plus éloigné du Soleil.

Frédéric Tison est le Dieu des portes. Le dieu qui est de tous les passages, de tous les mondes. Toujours il paraît au seuil des demeures, qu’il franchit en un instant. Ce dieu connaît le temps ; il le contemple ; il y passe, lui aussi ‒ à nous de traquer à chaque instant sa présence, ses empreintes, sa voix, quels que soient ses éphémères visages ‒ ses possibles visages.

Frédéric Tison est né le 15 juillet 1972 à Tarbes, dans les Hautes-Pyrénées, mais ses origines familiales sont à chercher beaucoup plus haut, dans le département du Nord. Mais, c’est Paris qui fut son lieu de vie et de travail, comme responsable d’une bibliothèque scolaire. Il écrit : « Je suis lecteur mort, en la Bibliothèque d’Or ».

Il est l’auteur de huit livres de poèmes, d’un récit poétique et de vingt-sept livres de contes et de poésie, en majorité auto-édités. Frédéric est également un grand mélomane. Il écrit : « Le poème est comme la musique. Il ne décrit rien. Il ne déclare rien. Il ne veut plus rien dire. Il ne bavarde pas. Il ne console personne. Il est là. Il rêve au-dessus du rêve. »

Frédéric Tison, c’est encore le voyageur des lointains, mais pas forcément si loin que cela, puisque souvent, chez lui, l’aventure, la rencontre ou la découverte peuvent intervenir au bas de la rue. De ces voyages, il rapporte de superbes et insolites photos, qu’il publie dans de non moins beaux albums, accompagnés de proses poétiques ou de poèmes.

Frédéric Tison, c’est encore l’amateur de textes rares et oubliés des XIIIe, XVe et XVIe siècles : Jehan Renart, Charles d’Orléans, Maurice Scève, Étienne Dolet…

Poète et photographe, Frédéric dessine et peint, dans le prolongement de sa poésie. Le dessin à l’encre de Chine, principalement. De ce travail plastique, il écrit : « Les lignes et les couleurs me détendent de la vie, m’en rapprochent également, m’en allègent. La douleur disparaît dans la couleur et la ligne, dans la seule seconde où elles se tracent. » Tout cela forme l’œuvre de Frédéric Tison, un univers poétique foisonnant, qui oscille entre deux pôles : d’un côté, la spiritualité, l’abstraction, l’apollinisme ; de l’autre, le dionysisme, le concret, la sensualité.

Oui, dionysiaque. On a peine à imaginer cela, du moins ceux qui n’ont fait que croiser Frédéric Tison. Comment un être si doux, si tendre, si discret, pourrait-il être d’un tempérament et d’une nature dionysiaques ? Il le fut, dans son poème comme dans sa vie. Et rimbaldien aussi, travaillant à se faire voyant, non seulement sur le papier de ses poèmes, mais aussi dans sa vie, allant jusqu’à l’extrême de ce que préconise Rimbaud.

Qu’est-ce que le poème tisonnien ? Frédéric répond : « Le poème est un regard... Il est une aventure de l’esprit qui se passe dans le langage. Mais il est aussi tissé de l’expérience sensible d’une personne, dans un lieu donné, dans un temps donné. On pourrait parler d’un tiraillement entre le rêve et le réel : mais le poème est justement le lieu où peut se résoudre ce conflit… ‒ Le poème est un langage qui veille au sein des langues… ‒ Le poème précipite le mot, le condense, le restitue à sa voix à défaut de le réunir à sa source insaisissable ; le poème fait de chaque mot un visage unique, infiniment précieux, à l’image des visages des hommes. »

C’est par La Poste que je reçois en 2007 la première lettre et les premiers poèmes de Frédéric Tison. D’emblée, nous (le comité de lecture des Hommes sans Épaules) sommes saisis, au premier abord, par cette écriture « décalée », par rapport à l’époque, ce que l’on peut lire et recevoir, et son ton personnel. Frédéric est alors présenté ainsi par Les HSE : « Dans un français très pur, moderne certes, mais irrigué en profondeur du passé de la langue, Frédéric Tison sait défendre sa jeune indépendance et l’originalité de sa pensée poétique. Les mythes antiques, tout autant que le trobar, ou encore le souci mallarméen du Livre et les hantises de l’inactuel et de l’inachèvement brossent l’arrière-fond, le décor mental d’une création ambitieuse et très évolutive ».

Nous faisons, dans la foulée, la rencontre de Frédéric, qui m’apparaît comme un être fragile, délicat, sensible et raffiné, tant dans son langage, sa manière de s’exprimer, sa culture très vaste (sa nourriture, dans laquelle il nage avec science et aisance), que dans son poème et son apparence qui entend jouer sur le mode dandy, dans le lointain voisinage de Brummell, Barbey d’Aurevilly ou Oscar Wilde.

Intempestif, au sens nietzschéen, Frédéric a conscience de l’être, autrement dit l’impératif d’être à contretemps, décalé, pour ouvrir un avenir à la pensée et au poétique. Ce sont précisément ces « petits événements » inaperçus, cette imperceptible poétique du réel et du monde qui constamment appellent une réinterprétation, à condition toutefois que l’on ait suffisamment de finesse pour les appréhender. Et, ces petits événements silencieux, qui sont comme la formation de nouveaux mondes, cette imperceptible poétique du réel et du monde… tout cela est au cœur même du projet de la poétique de Frédéric Tison.

Lorsque nous le rencontrons en 2007, Frédéric Tison écrit au secret et n’a encore jamais eu le moindre contact avec le milieu littéraire et poétique. À ce stade relativement précoce, nous avions perçu la poésie de Frédéric Tison, précise Paul Farellier, plus comme un exercice de la pensée descendant en soi-même que comme une approche sensitive des choses. Nous avions cru y déceler une trace mallarméenne qu’attestaient, dans le chant, certains de ses poèmes, mais aussi le goût de l’inachèvement et de l’annulation, sans compter le beau phrasé de certains vers (comme celui-ci par exemple : Ou renais, selon, tel le songe du héros des mythes d’Or) qui sonnaient pour nous en une harmonie dont l’époque semblait avoir perdu jusqu’au souvenir. Ensemble, l’énigme et le sens brillaient pour nous dans des fragments.

Mais Frédéric, la suite nous le révèlera, était bien plus que cela. Sa poésie est un lieu où se renouvelle le dialogue avec les mythes. Chez Frédéric, le mythe redevient lisible, contemporain, tout en restant fidèle à ses sources où le héros se partage entre la clarté vivante en Aphrodite et, en Perséphone, l’ombreuse mort. S’il apparaît ainsi clairement dans le poème une relation aux mythes et si l’on reconnaît très vite son importance, on comprend pourtant qu’elle n’est que médiate et seconde, et transcende le réel.

Les premiers poèmes de Frédéric sont publiés dans le numéro 23/24 des HSE, en 2007. Son premier livre, Les Ailes basses, est édité par Alain Breton, aux éditions Librairie-Galerie Racine, trois ans plus tard, en 2010. Frédéric nous dit : « Publier un livre, ou publier quelque écrit dans une revue, c’est donner rendez-vous dans le monde à un ami que l’on ne connaît pas toujours, à une heure inconnue ».

Frédéric est accueilli par la suite à quinze autres reprises dans la revue. Durant ce laps de temps, de 2010 à 2021, les HSE publient sous la houlette d’Alain Breton, de concert avec les éditions Librairie-Galerie Racine, les six principaux livres de poèmes de Frédéric, lesquels sont travaillés dans le vivre et ciselés dans l’orfèvrerie du langage. Ces livres de poèmes délivrent un univers personnel et bien à part, propre au poète. C’est rare de nos jours.

Certains ont pu dire et/ou penser, que Frédéric-Janus, le poète-dieu des portes était un poète maudit. La tentation est grande, et la légende à portée de main. On aime cela en France, les « poètes maudits ». D’ailleurs, les aiment-on autrement ? Mais, non, désolé, pour la légende. Il n’en est rien. Frédéric était entouré et soutenu, dans sa vie privée comme de poète, reconnu et publié d’emblée par les Hommes sans Épaules, en revue comme en livres. Sa reconnaissance, en tant que poète, dépasse le seul cadre des HSE pour s’étendre au milieu de la poésie, comme en témoignent les notes de lecture consacrées à ces livres, les revues qui l’accueillent ou les deux prix de poésie qu’il obtient et le fait, encore, par exemple, qu’il soit à plusieurs reprises retenu dans la sélection du prix Mallarmé.

En 2007, nous faisons, Les HSE, la connaissance d’un Frédéric timide, effacé, mais toujours souriant, d’une fine intelligence, érudit, curieux, vivant en poésie, très présent dans la vie et les activités de notre groupe. Puis, nous le voyons s’affirmer, gagner en maturité et en confiance, avant, soudain, de le voir tomber inexorablement. Il écrit « Où sont tes traces ? Les vents sur tes rives et les blessures de tes rames... Nous le voyons se faire happer par ses « démons », dans sa chair comme dans son esprit : Une bouche me recrache avec ses voix. »

Puis, il arrive un point de rupture où il n’est plus possible de donner le change. Un point où la déchirure devient un masque qui s’empare du visage. Frédéric écrit « J’étais ce creux d’où la musique veut fuir. » Il écrit encore : « Le roi est-il ici ? Oui, mais il est souffrant. Sa présence, rare : Peut-on le visiter ? Personne ne voit véritablement le roi. Il se terre : Cette ombre où rôde un visage porte-t-elle encore un nom, et serait-ce le mien ? »

La porte du poète-Janus se dégonde de la vie, notre ami Frédéric s’effondre le 14 novembre 2023, à l’âge de 51 ans. Mais, rien ne meurt jamais tout à fait. Moins d’un an et demi plus trad, paraît Le Dernier chant d’Edwine, qui rassemble son œuvre poétique complète.

Le Dernier chant d’Edwine ‒ texte par lequel tout commence et tout prend fin, et qui donne son nom au présent livre, ainsi que les Fragments d’Edwine, qui en découlent, propulse cette œuvre poétique sous la forme d’un ultime chant crépusculaire, débridé et jouissif à la fois, relevant autant de l’imaginaire que de l’introspection du poète en lui-même. Alors, là, oui, à présent, la légende peut prendre son envol.

Christophe DAUPHIN

(revue Les Hommes sans Epaules).

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LA POÉSIE DE FRÉDÉRIC TISON

par Jean-Louis BERNARD

Oiseau, image, ville, rue. Ces termes reviendront en leitmotiv chez Frédéric Tison. Il y en a d’autres, qui peuplent, bien au-delà de leur signification première, et avec toute leur charge symbolique, une œuvre emplie d’innombrables références temporelles et spatiales et en même temps complètement inclassable. Impossible de définir la poésie de Frédéric Tison : toute définition exclut, et ici tout est ouvert. Tout juste peut-on la considérer comme en permanence à la jointure du tangible et de l’impalpable. Au milieu de ce foisonnement, je ne peux que tenter de faire ressortir quelques lignes de force, pas forcément les plus importantes, mais en tout cas, celles ayant fait le plus appel à mon imaginaire de lecteur...

Ce n’est bien sûr pas un hasard si le syncrétisme revendiqué par Frédéric Tison avec la beauté se traduit par une relation très forte avec les autres arts, en particulier avec la peinture (proximité avec des peintres aussi différents que les miniaturistes médiévaux, Claude Gellée ou James Ensor), ainsi que par ses nombreuses collaborations avec divers plasticiens (peintres, graveurs, photographes...), l’art en général étant ici considéré comme une utopie de transformation intime. À quoi finalement sommes-nous confrontés ? À une œuvre affûtée au tranchant de l’absence et du perdu, et en même temps en désir permanent d’élévation, marche obstinée à la fois vers l’infime et l’infini, les deux intimement mêlés dans « toute l’eau lente et légère, celle où tu ne t’es pas encore connu ». L’imaginaire de Frédéric Tison n’invente pas, ne déserte pas : il recompose le monde.

Sa poésie manifeste la plénitude de la vie dans le jeu tragique entre l’harmonie apollinienne et le désordre dionysiaque. On l’aura compris, le confort n’existe pas quand on lit Frédéric Tison. Il chevauche une monture blessée qui s’appelle le langage, et la mène parfois très au-delà de notre perception première. La forme prend toute sa place dans cette démarche. Les polices de caractères (gras, italiques, capitales) s’entrechoquent. Les ponctuations explosent, parfois en des endroits inattendus, nous forçant à remettre en question nos évidences grammaticales. La résonance elle-même, dont nous parlions précédemment, est parfois syncopée, dissonante. L’objet s’éloigne du sujet (sur la page, mais pas seulement). Certaines constructions de phrases, venues d’on ne sait où, nous laissent assoiffés, le poète nous mettant au défi de trouver la fontaine adéquate, et en proie à une fascination quasi chamanique. « L’autre chemin est sans chemin » disait Maître Eckhart. Ici on marche vers l’insu. Les réflexions du lecteur sont sans cesse empêchées de se dérouler linéairement, elles ne peuvent que tenter de rattraper le poème qui lui-même essaie de les semer, se laisse frôler pour bifurquer à nouveau sans prévenir. Un poème devient poème lorsqu’il cesse d’être une suite de vers pour devenir autre chose, dont on ne sait pas ce que c’est. Frédéric Tison nous fait devenir, presque malgré nous, « lecteur de lenteur en la Bibliothèque d’Or ».

Mais serons-nous capables, nous lecteurs, de consentir à notre propre métamorphose à la lecture de cette œuvre ? Et si oui, serons-nous disponibles ? Si nous le sommes, il nous faudra entrer à fond dans cette écriture de l’intervalle, puis s’en éloigner. Puis revenir, mais plus au même endroit, et on n’est plus le même. On ajuste passé un cap essentiel, celui de l’hermétisme, au sujet duquel on pourra dire, comme Jacques Dupin à propos de Char : « Son questionnement ouvre, dans les parois de la nuit qui le détient, les brèches par où s’engouffre et se fortifie la lumière ». Et on aura compris que le langage de Frédéric Tison, parfois difficile, met un baume sur les plaies que l’oubli du mystère trace sur la langue.

Le philosophe Giorgio Agamben a écrit : « La poésie est une opération dans le langage qui désactive les fonctions communicatives et informatives pour les ouvrir à un nouvel usage possible ». Dit autrement : à lire Frédéric Tison, on se prend à rêver d’un monde où le primordial serait le discours poétique, au-delà de toute autre préoccupation.

Je ne sais pas si l’écriture apporte le bonheur à Frédéric Tison, mais je citerai Foucault : « Ce n’est pas l’écriture qui est heureuse, c’est le bonheur d’exister qui est suspendu à l’écriture, ce qui est un peu différent ». Quoi qu’il en soit, l’œuvre de Frédéric Tison, nourrie du lointain passé, nous précipite en devenir, nous invitant à nous mettre en quête des mystères qui nous fondent, quête à la fois infructueuse et indispensable. Alors peut-être parviendrons-nous à « ouvrir d’un doigt délicat les ailes de l’oiseau noir aux yeux clairs ». Obscur et lumière une dernière fois mêlés.

Jean-Louis BERNARD

(revue Les Hommes sans Epaules).

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LA LUMIÈRE DE LA PROSE DE FRÉDÉRIC TISON

par Paul FARELLIER

En 2021, Frédéric Tison a reçu le Prix du Poème en Prose Louis Guillaume pour son livre « La Table d’attente ». À quoi bon le rappeler ? Quel éclairage cela peut-il ajouter à cette œuvre poétique maintenant si justement reconnue ? Eh ! bien, ceci peut-être : la Prose, précisément – la lumière de cette prose, dont Tison fut un artiste incomparable. C’est là l’aspect particulier de son travail sur lequel j’invite aujourd’hui à poser un regard attentif.

Avant « Le Dieu des portes », les ouvrages publiés de Tison comportent essentiellement des pièces de vers. Ce sont des vers modernes, libres, blancs, en aucune manière archaïsants ; rien, en eux-mêmes, qui trahisse une quelconque nostalgie de la métrique classique ; et d’ailleurs, nulle tyrannie de l’alexandrin, un vers au demeurant assez rare sous sa plume.

Et voici que me revient un précieux souvenir : c’était un après-midi, à l’heure du thé qui, de loin en loin, nous réunissait dans l’arrière-salle-bibliothèque du café « Le Fumoir » (en face de la colonnade du Louvre). Tison me lança soudain : « Que penseriez-vous d’une écriture en prose pour mes prochains ouvrages ? » Il n’avait, bien sûr, nul besoin de mon avis là-dessus ; malgré tout, ce fut, de ma part, une approbation, aussi sincère que superflue. Quelque temps après nous parvint le manuscrit du « Dieu des portes ».

Quelle est cette prose, telle que Tison l’a développée ? Pourrait-on y voir une forme proche du verset ? mais l’ampleur même du texte déborde souvent le gabarit respiratoire de cette forme telle qu’on la trouve par exemple chez un Claudel ou un Oster. Aussi, ne faut-il pas chercher, à mon sens, une exigence pneumatique, sinon métrique, à la base de ce discours.

Ce que je crois plutôt, c’est que Tison a vu tout le parti qu’il pouvait tirer de la fluidité essentielle de la prose : en effet, elle s’accorde à merveille avec sa pensée poétique qui est entièrement vouée au discontinu, aux métamorphoses, au mouvement, au passage ; cette pensée voyage, aimantée par le mystère, elle coule en un fleuve qu’orientent les mythes et le sacré.

Enfin et surtout, le travail de la prose française était un terrain d’élection pour un lettré comme Frédéric, latiniste, médiéviste, féru de manuscrits anciens, poète qui se sentait naître comme réincarnation d’un moine copiste idéalisé en ce personnage mythique d’Edwine. Et de fait, ce qui sous-tend la prose moderne de Tison, c’est tout le lointain passé de la langue : langue d’oïl comme langue d’oc, roman courtois, troubadours surtout, à qui l’on doit d’avoir initié, en marge de leurs « chansons », cette petite forme de prose dans leurs « vies brèves » et leur « cuento ».

De là, en grande partie, ce qui donne à la prose de Tison le lustre sans égal qui la signale au lecteur d’aujourd’hui. Mais, dirons-nous, c’est aussi qu’elle est vraiment belle, cette prose. Belle ? qu’est-ce que cela veut dire ? On ne démontre pas la beauté : tout au plus on la montre. On la dévoile : encore faut-il en avoir le discernement, sans compter le courage et la passion. 

Rien de tout cela ne manquait à Frédéric Tison. Et d’abord, chez lui, quelque chose d’essentiel : comme un primat absolu de la Beauté, une exigence esthétique première. Chaque fois que cette exigence a pu, plus ou moins, se perdre de vue ou même simplement s’estomper, elle n’a jamais tardé à se réaffirmer. On lit ceci dans Le dernier chant d’Edwine : « Tout ce que j’ai de délirant en moi-même, il eût mieux fallu que je le réservasse à mes pages avec la Beauté, dont Amour m’a planté la flèche dans le cœur à mon tour. »

On notera, en passant, que cette exigence de Beauté est en rupture totale avec le sentiment dominant de l’époque. Elle est quasiment inconvenante, incongrue ; à la limite, impudique. En effet, que veut l’époque ? Elle tient de savants colloques sur des thèmes du genre : « Un poème doit-il être beau ? » (Réponse négative évidemment sous-entendue). On encense l’impersonnel, le dépouillé, le sobre – ce qui, en soi, est parfaitement légitime ; on cultive la phobie de l’image, on se pince le nez devant l’émotion lyrique ; on vante l’absence de vibrato censée garantir la pureté d’une voix poétique… De là, dans la plupart des cas et par excès de conformisme, la grisaille invertébrée d’un langage désaccordé, non modulant ; une parole neutre, aseptisée, asexuée… et surtout, non distinctive : on pourrait croire que, sous une apparence de grande diversité formelle, c’est en réalité un même et unique poème qui fourmille dans tous les livres, un seul discours tombé d’une barbe universelle et bien peignée.

La prose de Tison échappe miraculeusement à ce couvre-feu sociétal. Sa beauté est dans sa liberté – liberté de mouvement, liberté d’allure. Quand on est beau, qu’a-t-on à faire d’être joli ? Aucun  maquillage : visage pur. Lignes pures. Pas d’accessoires. Le trait est direct, ciblé : beauté sans méandres et sans détours.

On pourrait, de tout cela, donner une foule d’exemples. Quelques-uns suffiront, ainsi ces trois poèmes tirés des dernières pages de La Table d’attente :

 

VI.

Toujours, toujours en retard sur la mer ! – J’avais quarante-six ans à peine, la pluie tombait sur la plage et la mer se retirait vers l’orage captif des nuages, à l’horizon – et moi, je pensais aux naufrages, et sur mes chevilles chaque vague était douce qui apportait le rebut de la mer. Mais j’avançais, et j’étais encore, encore en retard sur la mer !

À mes pieds, mon navire ensablé avait été disloqué parmi les crânes et les cyprées de la Blanche Nef du monde et des années.

 

XVIII.

J’ai d’abord écrit cela sur une peau douce, sur une écorce, sur la bure des roches. J’ai ruisselé sur des parois grises et noires.

C’est l’heure d’écrire sur la table devinée, où de l’eau claire fut renversée.

Au milieu de la ville se trouve mon nom, sous le ciel dégrisé, si tremblent mes années.

 

XX.

Je suis ici le rythme et l’élan d’un autre vent, d’un autre chant, d’un autre temps.

Nuages ! Haltes incessantes, je suis ici le mouvant.

Je suis ici l’eau vivante – Mort ! Que je te peigne sur fond d’or ou d’océan...  Soirs ! Que je vous baigne dans mes miroirs et mes rouges... Amour ! Que je t’invente...

Je serai là l’image qui manque, la ressouvenance, la pleine fenêtre et l’innombrable passant.

La richesse musicale de cette prose, certainement l’une des plus éblouissantes qui se puissent rencontrer dans la poésie de langue française d’aujourd’hui, témoigne du caractère profondément artiste de la création de Frédéric Tison. Par-là, il semblerait même que le discours de toute son œuvre ait pu s’édifier comme un monde second pouvant servir de demeure idéale, un monde artistement habitable, où Beauté égale Vérité.

C’est Tison lui-même qui suggère cette perspective : il aurait écrit son Livre (avec un grand L) pour racheter les mensonges et la trahison quasi métaphysique dont il accuse les livres qui avaient présidé à sa propre formation. Voici ce qu’il en dit dans Le dernier chant d’Edwine :

Ici, pose un ouragan. Là, circonscris la tempête. Sur un parchemin couleur d’ivoire, définis l’arc-en-ciel. Dans l’herbe, capte tout le vent.

[…] Edwine écrit cela – moi simple, moi terrible ! Et pourquoi écrire follement cela, sinon parce que tous les livres – ceux que j’ai lus, ceux que j’ai copiés – parce que, dis-je, tous les livres m’ont menti, les plus sages même, les plus tristes même, les plus beaux et les plus enthousiastes même ?

[…] Ah ! Les bibliothèques sont remplies de livres d’hommes de livres qui (presque...) jamais ne nous disent que les rêves, les systèmes ou les spéculations raffinées dont ils ornent leurs pensées n’atteignent pas le confort ou la sérénité relative d’où ils parlent.

[…] Ils taisent que tout est à déceler en soi-même, et que le livre n’a rien à dire... mais tout à aimer.

Ô mon livre ! ne sois pas la gorgée de mort, ne sois pas la touffe frelatée d’herbes médicinales – mais sois l’ami fébrile, l’ami du partage tremblant et l’ami vivant – et sois-moi l’accompagnement.

Paul FARELLIER

 

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FRÉDÉRIC TISON, LE POÈTE DE LA GESTE

par Odile COHEN-ABBAS

Avant toute chose mes affectueux remerciements à Catherine Tison, à Norbert Crochet, à François Charmoille, à Christophe Dauphin, à Alain Breton, à Paul Farellier, à tous ceux qui ont participé à la confection de ce somptueux ouvrage où dort et s’éveille Frédéric, subtilement, à sa façon, où il nous instruit, de son sourire si mystérieux et si sage, qu’une œuvre n’est pas un mirage, qu’il y travaille encore et s’y repose, nous y rencontre, qu’il continue de recevoir et de donner de l’amour, tout ce dont il a toujours la prémonition, le sens si justement éclairé.

Mais je me tourne un instant vers vous, Paul, pour vous livrer enfin ce que Frédéric m’a tant de fois confié. Il avait pour vous le sentiment le plus élevé qui puisse se concevoir dans le cœur d’un homme : la gratitude. Il se sentait comme votre fils spirituel, uni à vous par un lien d’adoption, ne croyait pas à son bonheur, ne se lassait jamais de l’évoquer. Il disait de vous que vous étiez à l’image de votre poésie, sublime ! sublime ! sublime ! et quand la voix de Frédéric montait dans les aigus, c’est qu’il était très ému, qu’il était au comble de l’émotion.

C’est étrange, et d’autres sans doute ici l’ont vécu, mais quand un être comme Frédéric vous fait le don et l’honneur de ses confidences, vous élit dépositaire de ses doutes, de ses amours, de ses secrets, nous nous sentons confusément comme sanctifiés de tendresse et de reconnaissance. Alors, parmi tant de dons, d’aptitude à l’amour, à la vie, de prédilection pour tout ce qui est dans la nature et demande à vivre, parmi tant de douce et sereine confiance en lui, qu’est-ce qui a atteint si mortellement Frédéric ?

Rien ne m’a semblé plus proche d’une réponse que la note liminaire de son premier ouvrage Anuho publié en 2005.

Les notes liminaires de Frédéric sont des grâces subliminales, des fulgurances, des chocs de joie, des traumatismes de naissance où tout se dit et se reprend et se redonne au fil de l’âme, au fil des pages en d’éblouissantes variations. Je lis :

Anuho, voix dont le nom est bruit et chaos, est interpellé ; il va parler. Sa présence au monde, énigmatique et singulière, s’interroge : est-il enchanté ? Bientôt Quatre Livres vont s’ouvrir pour dévoiler ses poèmes. Le Premier Livre nous présentera les errances d’un Prince indécis de lui-même. Le Deuxième évoquera sa conscience effarée – sa lutte angélique. Le Troisième nous fera pénétrer en sa Bibliothèque éclatée. Un Quatrième enfin dira son Rêve étrange, épanché dans le Rythme et l’Image. Fin de citation

Je reprends partiellement les quatre thèmes évoqués :

 

1 – Les errances d’un prince indécis de lui-même.

Frédéric sait que le chemin, le chemin jusqu’au bout, passe par l’errance non pas une errance esthétique ou bonnement imaginaire, mais celle qui écartèle, n’accorde de laisser passer qu’à condition de nous mettre en danger mortel. Derrière le permanent sourire, le sourire quiet de Frédéric, plane un danger de mort qu’il exorcise, pour peu qu’on l’ait avec crainte intercepté, par un regard défenseur, complice et une tendresse toute protectrice. De ce duel entre deux infinis, sa pulsion, son génie poétique et l’errance duelle, existentielle, lequel allait triompher ? Lequel a triomphé ?

 

2 – Sa conscience effarée

Sa conscience effarée de tout ce qui n’est pas l’amour dans le monde c’est à dire à peu près tout, allant parfois jusqu’à anticiper, provoquer un état panique, le mettre dans une situation extrême, d’échec, de dérèglement, tout plutôt que de subir cette conscience effarée, de l’appréhender ou de s’en sentir pourvu, comme d’un destin, une fatalité.

C’est fait, la crainte, l’appréhension retombent, c’est à dire, c’est défait, et c’est bien la preuve que cela ne pouvait pas exister. Cela qui est son tout, sa quête d’amour qui ne s’avoue démise, n’avoue sa méprise, sa fêlure que pour être aussitôt reconduite. Ainsi du cycle, du cercle célébré et brisé, et de son cœur de danaïde que rien ne peut combler. L’insatisfaction, voilà bien celle qui rôde au fond de lui-même, celle qui altère ses « je t’aime », perce le centre, les axes de ses soleils. Une insatisfaction inextinguible, à contretemps, à contrefil, une insatisfaction a priori. Mais peut-être faut-il cette disposition si contraire, si taraudante, si tyrannique, pour qu’infuse l’inestimable lumière de son écriture.

Si Frédéric est bien le poète de la geste, du mouvement, du déplacement incessant de ville en ville, de porte en porte, de ciel en ciel, et si l’aspect labyrinthique, divinatoire de ses avancées nous transporte littéralement, alors peut-être ces deux éléments, ces lacis et ces déplacements sont-ils une tentative de résolution de cette insatisfaction, une manière de la perdre en chemin et de l’empêcher de se fixer.

 

3 – La bibliothèque éclatée

C’est l’instant de l’écrit heureux, l’écrit de la liberté prodigue, libertaire et des jouets divins reçus, le ressouvenir et la transmutation sans réserve des matériaux scripturaires, des sources nouvelles et anciennes, la bibliothèque d’or, nous dit Frédéric, l’édifice luxueux traversé par tous les mouvements de l’âme, du corps, de l’imaginaire et de l’inconscient, un érotisme sublimé ou vertement appelé imprégnant l’ensemble du texte, tirant à soi la horde des symboles, les messagers confiants de la fin et du commencement !

C’est le rire de Frédéric et son désir et ses fantasmes déliés, fractionnés ou étrangement accouplés qui viennent nous embraser, mêlés toujours – car il faut bien les nommer pour les conjurer – à ses frayeurs de, je cite, « ce qui rugit par terre » !

Et l’on sent l’or invulnérable de la Bibliothèque qui résiste contre l’attaque dans les parties basses de l’âme et de l’être, des démons ambigus. Car la joie chez Frédéric est toujours éphémère, et il faut sans cesse lui rappeler qu’il y a aussi des raisons de se réjouir.

 

4 – Son rêve étrange, épanché dans le rythme et l’image

Étrangeté de sa nudité, de sa trop grande nudité, entendre là le substrat électif, paroxystique de sa sensibilité vécue paradoxalement comme ce qui lui permet d’écrire, je cite « sur le saphir des mers et des yeux qui regardent », mais aussi comme une faute inconnue, cachée et inexpiable.

Étrangeté qui réclame au préalable des sacrifices rituels, ponctuels d’être et de vie réelle avant que de s’épancher dans le Rythme et l’Image. Comme si le rythme et l’image ne s’enivraient, ne se révélaient qu’une fois l’octroi accordé. N’est-ce pas là une économie de l’écrit sur le fil du rasoir, la possibilité, je cite « d’un étourdissement clair vers le ciel - le ciel quand le monde tombe », qui relève pourtant des propres sources et ressources du poète et de sa seule élaboration.

Mais chez Frédéric, le mystère ne s’entame pas, ne se risque pas à être élucidé : il se vit dans son immédiate majesté. Alors, de fait, la Féerie peut lui être concédée, la gestation des rythmes, des images, le cycle des départs, des voyages, des transmutations et des métaphores, même s’il reste parfois dans la doublure des choses un peu de faute ou d’erreur, de culpabilité sacrée. Je cite « Mais je me risquerais malade sur l’aile / En robe blanche de tour et scellé / Entre la terre et le ciel pour étreindre l’air. »

De fait l’ivresse aussi lui est accordée, la vieille et jubilante nécessité de s’enivrer, le recours perpétuel à l’enivrement physique et spirituel envisagé en conscience, lucidement et sans recouvrement de l’esprit comme ce qui sauve et perd, parce que les étoiles de l’amour et de la vie ne s’allument qu’à ce prix. De cette ivresse, il ne démordra pas, avait réglé ses comptes avec l’éventualité de son abstinence une bonne fois. Une bonne fois que sa volonté farouche et douce prolongera, réitèrera d’étape en étape. L’injonction du poète, les vers célébrant, officiant de Baudelaire ne le justifiaient-ils pas ?

Il faut être toujours ivre, tout est là, c’est l’unique question, etc.

Excepté que cette ivresse est un corps étranger qui pénètre sûrement, insidieusement en soi et peu à peu prend le pouvoir.

Quoi qu’il en soit, tel qu’il a vécu et comme il a aimé sans ménagement, inconditionnellement, tel qu’il nous a fasciné et tel qu’il s’est donné, son œuvre de vie et son œuvre littéraire sont totalement justifiées et hautement proclamées sous le soleil !

Pour le reste, pour le fond intime de l’être et de l’amitié révélés, il y a des choses, comme pour chacun de vous, qui ne se disent pas, et resteront dans le secret avec lui.

Odile COHEN-ABBAS

(revue Les Hommes sans Epaules).

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FRÉDÉRIC TISON & LE DIEU DES PORTES

par Béatrice MARCHAL

Le titre d’abord nous interpelle, servi par la saisissante photo, en couverture, d’un regard d’ange dirigé vers un Au-delà. Dans une Note liminaire, l’auteur explique d’emblée que « de Janus à proprement parler [le dieu romain au double visage], il ne sera pas question dans ces pages » ; mais le dieu des portes n’en reste pas moins actuel, puisque son œuvre, qui se situe essentiellement dans le temps, « est de passer – d’aller enfin », passage perçu par la présence du vent dans ces textes , aussi forte qu’insaisissable : « J’aime le vent, et chaque vent me déçoit » ; « à nous de traquer à chaque instant sa présence », et le poète de faire sienne la devise de son aîné, Jean-Antoine Roucher, « se regarder passer ».

Le livre est composé de trois Cahiers, dont les titres respectifs Heurteville, Sylvestres, Planètes, évoquent d’emblée une déambulation qui s’élargit du lieu circonscrit de la ville, aux forêts et au cosmos tout entier. Heurteville, avec sa discrète allusion à Perceval le Gallois, d’emblée nous situe dans l’espace du mythe, ces mythes et contes (Grimm, Perrault avec la Belle au Bois dormant, etc) auxquels recourt de façon fréquente et naturelle un poète qui en est nourri et qui les adapte librement à son propos ; de manière générale, c’est le recueil dans son ensemble qui mêle, en un syncrétisme harmonieux, de nombreuses références à l’antiquité, avec les évocations de lieux et d’objets (péristyles, trirèmes…), la mythologie (Silène, Orphée, Ulysse…), mais aussi la littérature du Moyen-Âge, courtoise notamment et la Bible. Il est d’ailleurs frappant que tout au long du recueil, la parole se revendique comme l’expression d’une doxa bien plutôt que d’une intangible et incontestable vérité : « il paraît que », « on raconte, on dit que… », de telles formules introduisent et ponctuent sans cesse ces « histoires en peu de phrases », qu’évoque le sous-titre ; pour Frédéric Tison, elles sont la définition du poème en prose.

Dans cette pérégrination traversée de rencontres, l’amour est mentionné dès le premier poème comme la condition essentielle de sa réussite : « et tu n’auras rien vu, ou bien du gris ou du bleu – si tu n’entres en amant ». La rencontre amoureuse y acquiert une dimension d’archétype : l’aimée, c’est « Elle – celle qui n’a pas de nom » ; l’amour est évoqué, en référence à la Genèse, comme un éblouissement créateur et la figure du poète s’identifie à Orphée, l’enchanteur doublement éploré par la perte d’Eurydice et celle d’« un fils du vent », Calaïs.

La richesse autant que la complexité du Dieu des portes tient sans doute aux pronoms personnels, dont le poète varie à sa guise l’emploi des trois personnes, notamment du singulier. Il s’en explique dans une note de l’un de ses carnets: « Que, dans le poème, le "je", le "tu", le "vous" et le "nous" se parlent et se confondent ne doit pas étonner ; ils s'échangent parfois, si chaque homme ne sait, bien souvent, croyant parler de lui-même, qui il est, à cette heure et à ce moment — ni quelle voix le hante quand il vient de parler, ni d'où il vient de dire ». Comprenons qu’à ce recours très concerté aux pronoms est dévolue la mission de dire l’éparpillement des identités : qui parle, quand "je" parle ? C'est aussi, parfois, un moyen, ou une tentative de s'éclairer soi-même. Ainsi dans trois textes consacrés aux « villes précieuses », égrenés dans chaque cahier, l’emploi du pronom "tu" fait implicitement référence à « Zone » d’Apollinaire : comment mieux signifier que la déambulation est à la fois extérieure et intérieure, physique et mentale ? Car la quête est difficile, « Parmi les immeubles, quelque chose ne s’ouvre pas », mais la liaison entre la marche et la voix du poème ne fait pas de doute : « la trace feutrée de tes pas […] peut-être ébauche-t-elle la clef qui manque à ton trousseau sonore ? » Quant au motif de l’ombre, il traverse tout le recueil (p. 12, 47, 71), illustrant l’opacité du poète à lui-même – « L’ombre – ton ombre – est ton grand oiseau blessé » – en même temps que cette ombre apparaît comme une chance de se connaître – « Je suis encore ta naissance, me dit l’ombre ».

À l’instar de l’ombre, liée à la question de l’identité, sont privilégiées des réalités aussi légères et immatérielles que le vent, les nuages, voire l’eau, liées de façon corollaire à la question de l’écriture et du chant.

Si importante que soit la place du vent – « Les vents nourrissent ta parole », c’est le chant qui est premier : « Le chant devance le vent », et le poète est son « otage ». Un chant qui a bien sûr partie liée avec le silence : il part « du côté du silence ». De même le satyre Silène appartient à la suite de Dionysos, le dieu du chant poétique : « Silène, tu chantes le monde et le monde est dans ta voix », pourtant ce n’est pas dans le vin, mais dans l’eau, « l’eau qui parle », « plus mystérieuse que le vin » qu’il retrouvera les noms perdus et nécessaires. Pour Frédéric Tison, le chant est en effet nomination, ainsi le poème XI du deuxième cahier apparaît comme une sorte de Fiat : « Soit l’aube au bout de tes bras, soit la feuille sous la neige. […] Soit toute l’eau lente et légère – celle où tu ne t’es pas encore connu ». À la nomination, s’ajoute la fonction de célébration : « Loue…, célèbre… chante… », ces impératifs donnent au chant le pouvoir de rompre le maléfice, de libérer et d’ouvrir l’espace à la lumière.

A la fin du premier Cahier, l’écriture apparaît, à travers l’allusion à un conte de Grimm, comme une clef qui peut ouvrir, mais ne permet pas de passer le seuil. Pour pallier la difficulté de l’écriture à circonscrire une réalité trop délicate, le poète va recourir à la peinture : « Parce qu’elle était silhouette je la peignis avec les noirs de mes encres. […] ». Écriture et peinture vont alors se trouver associées de façon complémentaire : « afin de peindre les images qui figurent dans l’ouvrage de tes Heures ». Cette référence aux livres d’Heures est chère à Frédéric Tison, il leur associe le sens de ces histoires, qui ont d’autant plus de force qu’elles sont brèves : « Plusieurs textes ont pour trame une « histoire », un « récit », ou plutôt un fragment d’histoire ou de récit, même s’ils n’en sont pas à proprement parler. Mais histoire possède également le sens d’image (manuscrits historiés des monastères médiévaux, par exemple) ».

L’écriture bientôt confondue à la peinture apparaît finalement comme un de ces sorts heureux que notre poète se jette à lui-même : il fait d’elle un moyen d’échapper aux apparences, un gage de vérité et de vie : « Prends ton visage dans tes mains – et porte-le sur la page blanche encore, sauve-le du miroir ! Chacune de tes couleurs est un vœu. Une touche de blanc dans tes yeux – Tu es vivant ».

Le dieu se cache – ou se révèle – en de multiples réalités : « Il règne matin et soir à chaque coin de rue. Si peu le regardent, et l’admirent et l’encouragent ; d’aucuns prétendent que son nom – son vénérable, son lent, son lointain nom – n’est pas connu. Et toi, tu l’appellerais volontiers Celui Qui Manque, si ce n’était l’interrompre ». Car le poète connaît la finitude du réel : « Tu auras su cette immense blessure – en toute chose et pour jamais, sous le ciel clair […] partout régnait l’adieu ». Pourtant si ce « quelqu’Un est caché dans les visages, au sein des vents, parmi les millions de corps et de pas », certains permettent parfois d’en approcher l’identification : « Mais il y avait un visage et celui-là parlait : l’amour ! disait-il, l’amour, lorsque tes pensées m’animent, lorsque tes mains me déclinent ».

Dans le Cahier III se confirment les thèmes précédemment rencontrés et l’errance se poursuit, conformément à l’étymologie du titre « Planètes » (planetes, en grec, signifie errant, vagabond) : on y retrouve « les villes précieuses » mais aussi l’évocation d’Ulysse et, bien sûr, la présence du vent, « le vent qui contient nos secrets », qu’il convient de savoir entendre, lui qui « apportera les mêmes images, les mêmes phrases, les mêmes cadences ». Toujours l’amour en apparaît le moteur : « Tu as emprunté des voitures et des trains pour un visage aimé ».

Il semble que cette errance, amplifiée, trouve ici une forme d’achèvement. Elle devient cosmique : « Le monde bientôt roulera ton corps dans les galaxies de diamant… ». Mais elle se fait aussi, autant qu’à travers l’espace, dans le temps ; il semble alors qu’elle ne se plaît à rappeler le passé, antique ou personnel – « l’eau claire sur le flanc des trirèmes » –, que pour le changer en éternité. Sous le regard du dieu-poète, tout ce qui compose le réel devient sacré. D’où l’importance de savoir regarder : « Au voyageur, [tu demandes] le double de ses yeux » car le regard échangé est parole. Son but n’est autre que la beauté, « âpre, et sombre », dont la présence si proche est si difficile à discerner.

C’est aussi au sein de cette errance qu’a lieu la création poétique, qui est genèse du monde, puisqu’elle consiste à amener « un songe » « jusqu’à la voix », par le truchement d’une « pensée qui le descelle ». Le poète est l’instance – le dieu ? – qui rend effective l’existence de ce qui n’existait « avant [lui] » qu’à l’état de limbes. Par la grâce des « noms qui veillaient sur [s]es lèvres », un paysage s’ordonne et acquiert une âme qui est un peu la sienne : « Il paraît qu’aujourd’hui l’arbre te ressemble, et que lorsque tu marches toute la forêt s’avance derrière toi. Il paraît que le chant des oiseaux se souvient du son de ta gorge et de tes lyres. Il paraît même que les saisons renouvellent tes danses, et que les fleurs s’en étonnent ». (Notons en passant la réminiscence à Macbeth, et la manière très personnelle dont Frédéric Tison utilise le mythe). « Oh, jaillir ! », voilà exprimé le souhait profond, l’attitude désirée qui ouvrirait à ce qui est recherché. Pour cela, il n’est que d’aller au-delà de soi-même, le poème devient alors la fin même de l’errance : « Sache que tu es toi-même l’obstacle – et que ton chant est déjà le lieu que tu attends ». Le livre s’achève enfin sur l’évocation d’un conte qui ne laisse pas de doute sur le caractère mystique d’une telle quête.

Le Dieu des portes est une errance où se mêlent intimement quête de soi, quête de l’écriture et quête mystique. Ajoutons que son pouvoir poétique tient certes à la solide architecture du livre mais aussi à un rythme, une prosodie qui répond à l’exigence, selon laquelle « le poème en prose doit proposer un autre Chant », en témoigne une musique, comme par exemple celle de ces alexandrins (ex. XV, cahier II : « C’est une fleur souterraine et c’est un visage, c’est un jardin qui fait d’une fleur un visage »).

Béatrice MARCHAL

(revue Les Hommes sans Epaules).




Critique

(..) Il s'agit de deux entretiens accordés par Jean Breton, décédé en septembre 2006, à Christophe Dauphin en 2003 et début 2006. Christophe Dauphin, toujours très bien documenté interroge Jean Breton en suivant deux chronologies imbriquées: la biographique et la bibliographique. Et sur l'une comme sur l'autre, ses questions pertinentes permettent aisément de mieux cerner à la fois l'homme et le poète... Je dois dire que j'ai été assez séduit par le poète à partir de son recueil Serment-tison en 1990. son manifeste Poésie pour vivre, écrit avec Serge Brindeau en 64, avait nettement matérialisé la séparation entre poètes de la sensibilité, l'émotivisme en effet, et la tendance tel quel qui commençait à sévir sérieusement à l'époque. Cette disjonction bruyante est toujours de mise aujourd'hui et la ligne de démarcation durable. Sa définition de l'image est intéressante, à l'opposé de celle de Reverdy et des surréalistes, elle "naît d'un choc de deux réalités les plus proches possibles." Jean Breton conclut son prmeier entretien par cette constatation à laquelle j'adhère entièrement: On ne peut faire joujou avec la poésie. On est obligé de passer sa vie avec celle-ci dans notre tête, en sachant qu'on ne gagnera jamais un sou et que le public non initié, jusqu'au bout, nous boudera... Le second est offert sur disque. on y perçoit à peu près la même chose. Les question y sont lues d'une voix atone, les réponses donnent à entendre la parole chaleureuse de Jean Breton.

Jacques MORIN

(Revue Décharge n°152, novembre 2011).



Dans Inédit Nouveau

Disparu en 2006, Jean Breton, né en 1930, voit publier ses Entretiens avec Christophe Dauphin, après avoir fondé la revue Les Hommes sans Epaules en 1953 et la remarquable collection (je ne veux pas l'appeler seulement revue) Poésie 1, gageure qui au départ ne coûtait qu'un seul franc (de l'époque), grâce à l'idée géniale d'y introduire des pages de publicité, mais hélas ratrappée par le marché ! Elle n"a donc pu durer que de 1969 à 1987. Il fut l'auteur aussi, avec Serge Brindeau, d'un remarquable "Manifeste de l'homme ordinaire" et d'une oeuvre poétique importante, de 1952 à 2004. Un CD joint au livre reprend un entretien réalisé quelques mois à peine avant sa mort. Il fallait rappeler cet animateur que d'ailleurs le petit monde littéraire surtout parisien a tant "utilisé". Merci à Dauphin de célébrer ainsi son ami de la Librairie-Galerie Racine.

Paul VAN MELLE

(Revue Inédit Nouveau n°250, mai/juin 2012, La Hulpe, Belgique).


Seul sait écrire qui se permet de vivre. La poésie, ce qui nous est donné par surcroît, est le luxe ordinaire des riches en vie. Jean Breton (1930-2006) écrit son premier poème à 19 ans. Parmi ses lectures initiales, il faut mentionner Blaise Cendrars, Henry Miller... Il va rapidement s'engager dans la revue Les Hommes sans Epaules. S'il se dit influencé par le Sud, par sa rencontre avec le surréalisme et avec le peintre Antonio Guansé, Jean Breton sera sa vie entière tourné contre l'odre bourgeois et proche de l'érotisme. Parmi ses titres principaux: Chair et Soleil (1960), L'Eté des corps (1966), En mon absence (1992), Nus jusqu'au coeur (1999). Il résume lui-même sa philosophie de vie : "Je n'étais pas d'accord avec le protocole. J'ai écrit pour dire que j'étais là, pour regarder le monde dans les yeux, pour me venger et pour jouir, sans écarter les autres du soleil, parce que l'amour rôdait à pas de loup entre les pages." Quelques photographies, un CD et des extraits de poèmes vont clore cet entretien avec Christophe Dauphin, qui a su mettre en valeur, après tant d'autres (Ilarie Voronca, Marc Patin...) la personnalité de Jean Breton.

Gérard PARIS

(Revue Bleu d'encre n°27, 2012).



Dans Texture

"La Librairie-Galerie Racine publie les entretiens de Jean Breton avec Christophe Dauphin, qu’ils ont réalisés à Paris les 12 mars 2003 et 29 janvier 2006 (année du décès de Jean Breton). Ce livret d’une quarantaine de pages comprend également, outre le texte des entretiens, quelques photos et extraits de textes ; il est accompagné d’un CD de l’interview, qui permet d’entendre la voix de Jean Breton. Celui-ci parle de ses rapports difficiles avec son père, comment et pourquoi il a créé la revue « Les Hommes sans épaules » en 1953 (revue relancée et aujourd’hui animée par Christophe Dauphin, entre autres), explique ses rencontres et amitiés avec René Char, Follain, Becker, Bérimont, Rousselot, Chambelland, Pierre Chabert, puis sa défense et illustration d’une poésie de l’émotion et de l’image, de la sensualité et, le cas échéant, de l’engagement, en tout cas du refus des ukases religieux comme de l‘intellectualisme pédant qui prétendait imposer son carcan aux poètes de l’époque - bref d’une « poésie pour vivre », comme la définit le manifeste écrit avec Serge Brindeau. Jean Breton évoque aussi ses principaux recueils, « Chair et soleil » et « L’été des corps » dont les titres disent assez l’inspiration solaire, érotique et amoureuse. Un document éclairant."

Michel BAGLIN

(revue en ligne Texture, août 2012).




Critiques

"La joie comme la peine se mesurent en centigramme." (Benjamin Péret). Joie ? parce qu'un nouveau numéro de Supérieur Inconnu, le trentième, est paru. Peine ? parce que c'est le dernier et qu'il est consacré à son fondateur Sarane Alexandrian, disparu en 2009 emporté par une leucémie. La couverture est de Madeleine Novarina, épouse de l'écrivain, et vient clore une série commencée en octobre 1995. Le comité de rédaction de la revue a dans son ensemble participé à l'hommage rendu à Alexandrian. Nous trouvons des textes et des entretiens d'anciens compagnons: Alain Jouffroy, des lettres d'André Breton et de Malcolm de Chazal, des illustrations de Victor Brauner, Ljuba, Denis Bellon. Sous la plume de Christophe Dauphin, auteur chez l'Âge d'Homme d'un essai Sarane Alexandrian, le grand défi de l'imaginaire, on peut lire un très intéressant et émouvant portrait de ce dernier. Les documents publiés sont nombreux et la période d'après-guerre est riche en témoignages: exposition surréaliste en 1947 à la galerie Maeght, création de la revue Néon et de Cause... Le sommaire est parsemé de textes inédits de Sarane Alexandrian, écrivain, critique d'art et fondateur d'une des revues les plus fascinantes de ces dernières années: Supérieur Inconnu, qui a paru en trois séries, trente numéros au total de 1995 à 2011. Adieu Grand Cri-chant nous en sommes pas prêts de vous oublier, d'ailleurs: "c'est les jeunes qui se souviennent. Les vieux oublient tout." (Boris Vian).

Michel Jacubowski (in Cahiers Benjamin Péret n°1, septembre 2012)

 

« Supérieur Inconnu.., est le titre qu'André Breton avait choisi, en novembre 1947, pour nommer la publication qu'il envisageait de fonder... » Aujourd'hui, c'est le dernier numéro d'une revue « ouverte à la prose autant qu'à la poésie» et qui a mis « à l'honneur, dans chaque numéro, un écrivain qui est souvent injustement méconnu du public et de la critique »... Dernier numéro consacré à Sarane Alexandrian, mort le 11 septembre 2009. Sarane Alexandrian et Madeleine Novarina, poète et son épouse, « le couple héroïque faisant face à tout » selon Christophe Dauphin. Un dossier complet avec des textes de l'auteur, bien sûr, des analyses de sa création romanesque, des fac-similés des lettres, des photos, des reproductions de tableaux et de dessins, des hommages de ses proches, des souvenirs... Et tout cela donne une image vivante de ce familier des surréalistes. Un exemplaire à conserver !   

Alain Lacouchie,   (revue Friches, n° 109, janvier 2012).    

 

"Sarane Alexandrian nous a quittés le 11 septembre 2009 pour le Grand Réel. Spécialiste des avant-gardes et de la littérature érotique, biographe de Victor Brauner, cet homme exceptionnel, érudit incarnant l’élégance intellectuelle et spirituelle, fut aussi, c’est moins connu, un hermétiste de talent, ce qui apparût clairement à travers la revue Supérieur Inconnu qu’il dirigea brillamment. Deux ans après sa disparition, Supérieur Inconnu, désormais sous la direction de Christophe Dauphin, rassemble ses amis pour un numéro spécial, n°30, consacré à l’homme de l’art et à son œuvre multiple, inattendue, et absolument non-conformiste comme il savait si bien le revendiquer. Christophe Dauphin avertit le lecteur d’une ambiguïté toute française : « La France raffole des surréalistes quand ils sont morts ; mais quand ils étaient dans l’éclat de la jeunesse ou dans la force de l’âge, elle a tout fait pour les acculer à la misère. C’est d’ailleurs le lot de tout grand artiste révolté, de tout prophète de l’anticonformisme, de connaître une gloire tardive ; les conformistes lui préfèrent toujours le pantin remodelable après chaque rebut. Sarane Alexandrian n’a pas échappé, malheureusement, à ce principe ; du moins en France, car à l’étranger, au Liban, en Roumanie, en Angleterre, en Espagne, en Grèce, en Italie, au Portugal, en Turquie, aux Etats-Unis, en Chine (où son Histoire de la littérature érotique a été traduite en 2003), ou à l’Île Maurice, notre ami jouit d’un prestige qui ne s’est jamais démenti. » Ce numéro spécial débute par une présentation des trois périodes de la revue, les 21 numéros de la première série, 1995-2001, les 4 numéros de la deuxième série, 2005-2006 et la troisième série, 2007-2011 qui propose 5 numéros. D’une grande exigence, Sarane Alexandrian a veillé à la haute tenue de sa revue qui demeure la plus belle publication d’avant-garde des vingt dernières années. Supérieur Inconnu a inscrit le message du surréalisme éternel dans la période si dangereuse et si passionnante du changement de millénaire, message que l’art du XXIème siècle devra s’approprier pour demeurer art. Ce numéro, qui mêle articles, poèmes, illustrations, témoignages, écrits de Sarane, illustre la puissance, la densité et la richesse de ce message non-conformiste, au plus près de la liberté de l’être. Et il y a ce couple, Madeleine Novarina et Sarane Alexandrian, un amour fou qui n’a cessé de nourrir la création de l’un comme de l’autre. Parmi les textes de Sarane Alexandrian rassemblés dans ce numéro, citons : Madeleine Novarina poète – La création romanesque – Autour de « Socrate m’a dit » – Considérations sur le monde occulte – Ontologie de la mort, ces deux derniers inédits. Sarane Alexandrian contribua grandement au renouvellement de l’alliance salutaire entre avant-garde et initiation, par ses écrits bien sûr, plus encore par sa médiation entre des mondes qui s’ignorent encore à tort. Parmi les très nombreux contributeurs à ce numéro qui, davantage qu’un hommage, constitue une démonstration de la permanence de Sarane Alexandrian, citons : Madeleine Novarina, Virgile Novarina, André Breton (Trois lettres à Sarane Alexandrian), Malcom de Chazal (Lettre à Sarane Alexandrian), Jean-Dominique Rey, Odile Cohen-Abbas, Paul Sanda, Marc Kober, Fabrice Pascaud, Jehan Van Langhenhoven, etc. Ce numéro exceptionnel est diffusé par Les Hommes sans Epaules, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen, France.  

Remi Boyer   (Incohérism.owni.fr, 21 septembre 2011) 

 

    "Un numéro hommage de Supérieur Inconnu à son fondateur, Sarane Alexandrian (1927-2009). Un lien étroit avec les HSE : le directeur de publication en est aussi Christophe Dauphin, et les HSE en gèrent la publication. Les contributeurs sont nombreux, poètes, artistes, amis, qui apportent leur voix pour cet hommage quasi unanime (seule voix dissonante, celle d’Alain Jouffroy) qui tente d’aborder toutes les facettes de cet homme à l’élégance légendaire  qui sut ne pas faire de concession aux modes. On croisera ainsi entre autres Françoise Py, Lou Dubois, Olivier Salon, Virgile Novarina, César Birène, Marc Kober, Odile Cohen-Abbas, mais aussi, évoqués largement, par le document, lettre ou dessin, Madeleine Novarina, sa femme, les peintres Jean Hélion et Victor Brauner (dont une œuvre fait la couverture, comme pour le n°1), le poète mauricien (et toujours trop méconnu) Malcolm de Chazal, etc. Un numéro qui marque aussi la fin d’une aventure de 15 ans, puisque ce dernier numéro est aussi l’ultime d’une série de trente."   

Jacques FOURNIER   (levure littéraire.com, 2011).   

 

"C’est la première fois que je parle de cette revue et ce sera l’ultime puisqu’il s’agit d’un numéro spécial consacré à son fondateur : Sarane Alexandrian, décédé en 2009.  Ce dernier a longtemps été considéré comme le successeur désigné d’André Breton, c’est dire dans quelle mouvance, surréaliste, il s’est positionné toute sa vie. Le titre de la revue d’ailleurs, Supérieur inconnu, a été trouvé par André Breton lui-même en 1947, pour une revue qui n’a pas vu le jour alors. La publication a connu trois séries : la première de 1995 à 2001, avec 21 numéros, et un nombre impressionnant de poètes reconnus aujourd’hui ; la deuxième de 2005 à 2006 (4 n°), avec au comité de lecture des membres plus jeunes comme Marc Kober ou Christophe Dauphin qui rejoignent Alexandrian et les plus anciens, prenant comme axes principaux quatre vertus cardinales que sont le rêve, l’amour, la connaissance et la révolution. Cette série sera interrompue, faute de subvention du CNL, mais suivie par la troisième et finale (2005-2011) avec un comité de rédaction élargi : 5 numéros dont ce dernier. Sarane Alexandrian exerçait une véritable fascination sur tous ceux qui l’ont approché et qui témoignent dans cet ouvrage. Né en 1927 à Bagdad, son père était médecin du roi Fayçal 1er, il vient en France en 1934. Il rencontre le dadasophe Raoul Hausmann, ce qui va être déterminant dans son apprentissage intellectuel, puis André Breton, Victor Brauner et Madeleine Novarina, qui va devenir sa femme et à laquelle sont consacrés deux articles forts de la livraison. Théoricien  n° 2 du surréalisme, il rompt rapidement avec André Breton, dès 1948. Christophe Dauphin montre comment il écrit sous autohypnose, à la Robert Desnos, autour de l’onirisme, la magie sexuelle et la gnose moderne. Une idée intéressante, c’est qu’il a souhaité être un anti-père pour les jeunes qui l’admiraient, afin qu’ils le dépassent à leur tour. Ses conceptions romanesques sont très éclairantes, puisqu’il a voulu certainement être davantage reconnu comme écrivain de romans plutôt que poète. Beaucoup de contributions suivent à la gloire de ce grand personnage, dont le charisme et l’ouverture intellectuelle impressionnaient grandement ses interlocuteurs, à noter la fausse note signée Alain Jouffroy qui donne en contrepoint un éclairage inverse au concert de louanges ; également avant de renvoyer à la revue qui propose une quarantaine de témoignages (dont Jehan Van Langenhoven ou Michel Perdrial entre autres), le Sarane Alexandrian, critique d’art, lequel lui confère pour conclure sa véritable dimension. Un homme hors du commun, sans contestation possible. Un grand écrivain de la fin du surréalisme."  

Jacques MORIN   (Site internet de la revue Décharge, novembre 2011).  

 

Avec ce trentième numéro de Supérieur Inconnu s'achève l'aventure de cette revue fondée par Sarane Alexandrian en octobre 1995, aventure qui dura donc 16 ans et connut trois séries différentes. Ce dernier numéro consiste en un hommage à la figure tutélaire de Sarane Alexandrian, disparu le 11 septembre 2009. Nous y trouvons les signatures des acteurs majeurs ayant fait l'histoire de cette revue qui se revendiquait du non-conformisme intégral.  

C'est à César Birène que revient la tâche d'ouvrir ce numéro mémorial par un texte retraçant clairement les grandes étapes de Supérieur Inconnu. A l'origine imaginée par André Breton, la revue aurait dû voir le jour en 1947 chez Gallimard sur les conseils de Jean Paulhan. Une revue ayant l'ambition d'unir les conservateurs fidèles à l'esprit du Second manifeste, et les novateurs. Le nom même de la revue vient directement de Breton qui voyait dans le "Supérieur Inconnu" l'objectif idéal de la recherche poétique de l'avenir. Elever l'esprit vers les hauteurs et explorer l'inconnu. Un désaccord empêcha ce projet que Sarane Alexandrian, en héritier légitime du Surréalisme – il avait été le secrétaire général du mouvement – reprend et mène à son point d'épanouissement au moment charnière du passage au troisième millénaire. Une revue issue du Surréalisme mais désireuse d'accueillir dans ses pages les voix d'un avenir poétique émancipé du passé, et fervente admiratrice de figures peut-être injustement mal connues telles celles de Claude Tarnaud, Charles Duits, Stanislas Rodanski, Gilbert Lely, Jeanne Bucher par exemple.  César Birène retrace avec fidélité ces quelques quinze années d'engagement littéraire autour de Sarane Alexandrian. Il en synthétise l'esprit, les contenus, évoque les grands acteurs tels Alain Jouffroy et Jean-Dominique Rey, à la fondation de l'aventure avec Sarane. Puis rejoints par la jeune génération des Christophe Dauphin, Marc Kober, Alina Reyes. Je me permets d'ajouter Pablo Duran, Renaud Ego, Jong N'Woo, Malek Abbou, etc. Les transitions des séries 1 à 2 et 2 à 3 sont bien explicitées, ainsi que les raisons qui présidèrent chaque fois au changement de visage par ces nouvelles moutures de la revue. On notera avec étonnement au moins deux grands absents sous la plume de César Birène, deux absents de taille qui contribuèrent pourtant à l'envergure de la revue par le rôle qu'ils y tinrent au sein du comité de rédaction de la première série, en les personnes d'Alain Vuillot et de Matthieu Baumier…

La revue poursuit ensuite son hommage à Sarane avec les textes de Christophe Dauphin, les photos de Sarane et de sa femme Madeleine Novarina, les poèmes de Madeleine Novarina, les photos du bureau de Sarane où nous eûmes tous l'honneur, à un moment, d'être reçu pour une conversation d'une politesse exquise  sous le charme silencieux et magiques des œuvres de Victor Brauner. Des textes inédits de Sarane, comme illustrés par des reproductions de toiles de Ljuba, sont ici publiés, comme La création romanesque issue de ses Idées pour un Art de vivre, Art de vivre qui était la passion de sa vie tant il considérait que cet Art induit tous les plans de l'émancipation de l'humain. Nous y trouvons également trois lettres inédites adressées à Sarane, deux par André Breton, la troisième par Malcolm de Chazal, lettres qui témoignent de l'engagement intellectuel intégral qui était celui d'Alexandrian.  

Suit un entretien d'Alain Jouffroy par Jean-Dominique Rey autour de la figure de Sarane, entretien surprenant au sein d'un hommage tant Jouffroy n'use d'aucune langue de bois pour évoquer le souvenir de son ami Sarane. A juste titre d'ailleurs car Alexandrian, non-conformiste revendiqué, aurait eu en horreur les passages de pommade de circonstance. Jouffroy évoque un Alexandrian supportant mal la contradiction qu'on pouvait lui opposer et nombreux sont, parmi ceux qui le fréquentèrent, à avoir essuyé ses colères et sa susceptibilité... (..) Un homme généreux. Une figure tutélaire à qui l'on devait une manière d'allégeance à partir du moment où il nous avait accueilli dans son clan. Un écrivain ayant sa propre conception de la fidélité, souffrant avec difficulté qu'on lui oppose des vues différentes de ce en quoi il croyait. Mais généreux, je le répète, comme peu en sont capables. Aussi la version de Sarane par Alain Jouffroy a-t-elle lieu d'être tant elle rend fidèlement le caractère haut en couleur qui était le sien. D'ailleurs, s'ensuit la reproduction d'une réponse de Sarane à un message de Jouffroy laissé sur son répondeur téléphonique. Illustration significative des rapports qui furent ceux des surréalistes, faits de franchise, d'orgueil, de rodomontades, d'hystérie surjouée, de joutes oratoires, de ruptures, de réconciliations. Parmi les textes, passionnants, de ce numéro hommage, (nous ne les citerons pas tous), mentionnons celui de Paul Sanda consacré à l'ouvrage majeur d'Alexandrian, Histoire de la philosophie occulte, et aux prolongements de ce livre, d'abord dans le rapport qu'entretint Sanda avec Sarane, ensuite dans la vie de Sanda.

Remercions Christophe Dauphin, maître d'œuvre de cette ultime livraison, pour ses contributions à la réussite de ce beau numéro, tant lorsqu'il se consacre au couple Madeleine Novarina-Sarane Alexandrian que lorsqu'il dresse un portrait biographique de Sarane, situant son importance dans la deuxième génération surréaliste mais aussi dans le monde littéraire et intellectuel, lui dont l'œuvre fut traduite partout dans le monde sans que jamais l'intelligentsia officielle et médiatique ne lui rende le moindre hommage. Hommage encore à l'érudition époustouflante d'un homme hors-norme, qui n'avait cure de savoir pour savoir mais entendait savoir pour vivre plus et transmettre ses connaissances pour aider à vivre plus. Jean Binder, lui, choisit dans les multiples visages d'Alexandrian, l'écrivain d'art. Il rappelle que le premier livre de Sarane fut consacré au peintre Victor Brauner, Brauner l'illuminateur, dont on ne peut ici que conseiller la lecture tant ce livre est, à mes yeux, fondamental. Et poursuit en dressant l'itinéraire des écrits sur l'art de Sarane. Palpitant.   Gérald Messadié quant à lui tire son chapeau à l'impertinence, pour employer un euphémisme, de Sarane, lui qui, en 2000, publia un livre étrange intitulé Soixante sujets de romans au goût du jour et de la nuit, livre dans lequel Sarane propose aux romanciers en mal d'inspiration 60 sujets mirifiques pour surseoir à leur manque de talent et d'imagination. Un livre volontairement passé inaperçu tant le bras d'honneur d'Alexandrian aux plumitifs desséchés en tous genres relève, comme le souligne Messadié, du terrorisme.  

Il y  a aussi le très beau texte de Marc Kober, d'une justesse et d'une mesure admirables, brossant l'image de surface qu'offrit à beaucoup Sarane Alexandrian pour nous montrer un peu le vrai cœur de cet homme : "Pourtant, la vérité de Sarane est ailleurs, écrit Kober : moins dans l'homme de lettres qu'il voulut être que dans une volonté d'élargir le périmètre humain".  

Il y a enfin, et je m'arrêterai là, le beau poème que Matthieu Baumier offre ici à Sarane, intitulé "A l'étoile vive", assorti de cette émouvante dédicace Pour Sarane, par-delà. Ce trentième numéro rend ainsi un hommage mérité à un écrivain méconnu, dont l'œuvre théorique continuera d'irriguer les temps à venir tant elle se situe à la croisée de la Tradition dont notre société se targue de ne vouloir rien savoir, et de l'avenir qui l'aimante par un besoin vital de prendre sa respiration.  

Supérieur Inconnu, ce furent 30 volumes en quinze ans, mais aussi des lectures publiques dont chacun des membres garde en mémoire les éclats et les reliefs. (Conciergerie de Paris, Mairie du XIIème arrondissement de Paris, Bateau-lavoir). A titre personnel, sans Supérieur Inconnu, sans Sarane Alexandrian, je n'aurais sans doute pas rencontré la danseuse Muriel Jaër, petite-fille de la galeriste Jeanne Bucher avec qui, au sortir d'une lecture de poèmes, je devais me lier d'amitié.  

Je n'aurais pas non plus eu la grande chance de rencontrer Matthieu Baumier, dont l'amitié dans le Poème m'est absolument vitale. Pour ceci, Sarane, merci.   

Gwen Garnier-Duguy (in Recoursaupoeme.fr, août 2012).

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"Dernier numéro de la revue consacré à Sarane Alexandrian, écrivain surréaliste. Son oeuvre est une aventure humaine et intellectuelle. Le non-conformisme caractérise le mieux l'oeuvre et la vie de Sarane Alexandrian."

Electre, Livres Hebdo, 2012.

 




Lectures

« Je m'assiérai sur le pas de vos portes»

 "Excellence et simplicité... Gérard Cléry s'est détourné des arts poétiques aussi pertinents soient-ils. Il s'est aussi  dépouillé du superflu (rhétorique absente, circonlocutions proscrites)... Roi nu(l) n'est pas un titre mais un état des lieux intimes, la mesure abyssale de l'homme rendu à l'essentiel. Et ce n'est pas rien.

 Le voyage immobile est fascinant et douloureux à la fois : « permettez cependant/que ma vie vous effleure  prêtez/rien qu'un moment l'odeur de votre lit... » Au fil des pages se profile un homme détaché – oh si peu ! - de sa posture poétique pour marcher au pas de l'homme. Le roi nu(l) est une sorte d'albatros baudelairien privé de majesté, d'empire (sur soi, sur les autres), mais perclus de vérités contradictoires, faufilé de tendresse, s'excusant d'être là, comme le Plume de Michaux.

 Un livre de chevet  qui brûle pendant les nuits blanches et qu'on consulte, qu'on touche et qu'on respire : « voyez j'habite si mal/les pierres que je pose »... Mais la présence sensorielle de cet opus absolument remarquable est obsédante et s'étale comme l'huile sur la toile. On retrouve pourtant la mise en relation de l'homme avec son environnement immédiat : « fenêtre mouillées par les baisers/fenêtre enjouée  fenêtres/affûtée/laisse mes mains te reconnaître »... Et le lecteur s'inquiète de cette présence-absence qui ne se repère que dans le chuchotement, dans l'écrit, dans le souffle. Le parcours d'un aveugle ébloui cependant par le monde qu'il traverse blessé par les aspérités de l'univers ambiant, mais aussi touché par : « cette grâce de ceux qui savent s' effacer pour laisser tout son pouls à cette parole qui les dépasse », comme l'écrit Guy Allix dans sa postface.

 « Dormir m'est interdit », nous dit le veilleur, sans oublier que la vie ne vaut peut-être que par les « restes », ces insignifiants qui chargent le havresac d'une silhouette de poète : « la peau de ses mains nues/quelques poils de barbe/une écharpe parfumée/la mèche de cheveux/héritée d'une femme/l'aile d'un oiseau/le rire de deux enfants/grimpés près de son cou/une gousse d'ail/une paire de souliers mal tenus... » un inventaire à la Prévert pour « l'idiot d'amour/le fou l'aveugle » qui se cherche des parenthèses sensorielles pour affirmer que le jour existe. Palpitant encore et encore ce coeur « bêlant ce coeur brûlé ce coeur boiteux », qu'il faut bien se dissimuler à soi-même pour ne pas être débusqué et demeurer a fortiori le passager clandestin de ses émotions... Cette mise à nu ou mise à nu(l), c'est selon, apparaît comme l'outil décisif du parcours poétique et humain de Gérard Cléry. Il est bluffant d'authenticité partagée et sa proximité nous renvoie aux veilleuses qui balaient la nuit nos chemins d'existence."

 Michel JOIRET (in Revue Le Non-Dit, Art et Littérature N°111, avril 2016, Bruxelles).

 

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" Suivi d'une excellente post-face de Guy Allix, voici « Roi nu(l) » nouveau recueil de Gérard Cléry, publié dans la collection « Les Hommes sans épaules» de la Librairie Galerie Racine, Paris.

Tous les poèmes de Gérard Cléry sont pour rejoindre, et, ici, se rejoindre. Rejoindre soi-même. Rejoindre son corps. Sa vie qui fout le camp. Rejoindre les autres.

Surtout rejoindre la femme. Joindre. Et rejoindre, avec des mots, la poésie des mots.

C'est dire qu'ici le « je » n'est pas un autre, mais le pluriel d'un moi qui, d'abord, s'attendra au futur comme pour s'excuser d'avoir fait attendre, puis se dégager pour disparaître en laissant, comme Villon son frêre, les témoignages de son chemin.

Ce testament devient vite un présent de mémoire, avec l'évocation, dans les écarts, comme dans les marges, des bouffées du désir ou de l'espoir :

                                    « Tu prends à présent la barre

                                   jusqu'à la déraison

                                   et tu gouvernes entre les bras du vent

 

                                   accroupi pour mieux voir

                                   les mains posées sur les genoux

 

                                   et disant oui

                                   et disant non »

 Et le rêve, à petits coups de bec, fait tinter la vitre du vécu duralex.

 Ce cri une fois dit il faut, comme l'oiseau qui, d'un coup d'aile, aile sans parenthèse, remonte le vent de mer, le vent d'amer, il faut remonter le texte. « Retour amont » aurait dit René Char. Et, remontant le vent, nous passons du réel, qui un rêve, à la réalité, qui est une illusion. L'hymne à l'amoureuse, avec son feu patient, est une rosée qui irise « jardin-fenêtre-bouche-luisance d'eau ». C'est une caresse que les mots attendrissent encore pour délivrer le corps. Mais surtout c'est une musique que les mots scandent en rythme syncopé :

 

                                    Le dit du bûcheron

 

                                   est-ce bien moi qui parle de tes cuisses

                                   pour le couteau

                                                                       trouvant ta chair aux versants

                                   d'actinies      dans l'horizon de quoi je dors

                                                                                              est-ce encore moi

                                   régnant désemparé qui continue

                                   qui épaule ton corps

                                   femme univers de ma manducation.... »

 

c'est là que la « Royauté » prend sa source, elle qui vient du chaos, comme le torrent d'amont décoche ses eaux sur le vide. Ce torrent qui n'économise pas la matière, mais la bouscule, pour jeter le délire dans la raison lumineuse.

 Claude ALABAREDE (in revue Diérèse, 2016).

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" Ces poèmes au rythme haletant, qui semblent écrits dans l'urgence nous parlent autant de nous que de son auteur. C'est ce lien qui nous touche profondément, cette empathie. Gérard Cléry est à l'écoute du monde et des hommes.  Son écriture est sans fioriture, sans réthorique,  elle est comme un silex, mais elle cache ou recèle, une tendresse, un amour, celui d'un homme à hauteur d'homme. Sa poésie questionne, parfois avec angoisse, parfois avec brutalité, elle frappe, touche profondément, elle est essentielle. « Gérard Cléry écrit superbement », dit Guy Allix dans sa post-face. Oui, et chaque mot, chaque courte phrase frappent juste, évoquent, appellent, oui, Gérard Cléry est un poète majeur."

Maurice Cury (in revue Les Cahiers du Sens, 2016).

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" Belle plaquette dont le titre « Roi nu(l) » rappelle un conte d’Andersen « Les habits neufs de l’empereur ». L’expression « le roi est nu » est passée dans le langage courant pour désigner des apparences trompeuses. Gérard Cléry, avec « Roi nu(l) », réunit deux ensembles poétiques affirmant que l’amour laisse celui qui le vit ou l’éprouve nu et nul, le poète ne cherchant pas à tromper qui que ce soit, il aime et c’est tout.

Le premier ensemble, qui donne son titre à la plaquette, commence par ce vers « Ici roi nu » qui sonne comme le début d’une conversation téléphonique. D’ailleurs, un peu plus loin, un autre poème commence par ces mots : « Quand le téléphone n’est plus le téléphone »… Sans doute Gérard Cléry utilise-t-il, quand il en a envie, la parabole du téléphone pour dire ce qu’il ne peut directement à l’aimée. La succession des deux ensembles ne laisse pas d’étonner. Si le second est un chant d’amour, le premier est plutôt un constat sombre de ce que peut devenir l’amour, le temps passant. Si l’on remarque, d’une suite à l’autre, le même vers (en gros, de l’hexasyllabe à l’alexandrin, les deux vers qui se suivent étant toujours séparés par un blanc, contrairement aux proses), la première suite donne aussi à lire une écriture plus torturée, plus écorchée : prose trouée de blancs (p 20) [signe que « les mots renâclent à passer la gorge » (p 13)] ou brisée quant au sens (p 24) comme si le constat aboutissait à l’impossibilité ; même si les choses sont énoncées clairement : les morts qui se sont accumulées, les ruptures et les rencontres avortées, ce moment où « le manteau de la tendresse / glisse des épaules se déchire ». Alors que la seconde suite semble plus épanouie, plus charnelle ; il est vrai que ces vers « et l’amoureuse / feu rêvant / enlumine l’amant » (p 42) poussent à une telle lecture.

Il faut enfin signaler que ce livre se termine par une postface de Guy Allix dans laquelle je relève ces mots : « Parole de roi nu. De roi humble. Parole oxymore en quelque sorte. » Et Allix d’ajouter que ce que laisse le roi après son passage, c’est « presque rien, mais l’essentiel ». Pour mieux montrer ensuite le « double geste de monstration subliminale » et en arriver ensuite à ce constat que « Roi nu(l) » est un « poème d’amour au fond »… Et pour terminer, relever enfin ces mots : « Qui ne sait aimer ainsi, n’a jamais aimé, n’aimera jamais ». 

Lucien WASSELIN ("Chemins de lecture" in revue-texture.fr, mars 2016).

*

"La judicieuse citation signée Louis Aragon de la première page (« Ce que je n’ai plus donnez-leur/ je reste roi de mes douleurs ») donne le ton à cet ouvrage de Gérard Cléry qui, dans une mise en pages aérée présente son Roi nu(l) accompagné d’une postface de Guy Allix qui souligne avec émotion et une légitime tendresse les vagues hautes de cette poésie mûre depuis déjà longtemps dans l’esprit et le coeur du poète et qui explose ici, en des vers élégants dont le poids est à la fois cruel et tendre.

En une douzaine de recueils, Gérard Cléry a réussi à se faire un nom qui importe dans notre petit domaine de la poésie. Il est vrai qu’il n’est pas uniquement poète. Depuis longtemps déjà il participe et anime des réunions poétiques en compagnie de jeunes comédiens et d’animateurs (entre autres : Marie-Josée Christien).

Avec Roi nu(l) Gérard Cléry démontre combien le poète, « roi des rois » n’est en définitive qu’un pauvre homme comme vous et moi, un être vivant et donc faillible. Il est nul car il est nu et nu parce qu’il est seul. C’est une question de vocabulaire.

Cependant l’ami Gérard Cléry s’avère ici et comme toujours trop modeste car sa poésie n’a rien de gratuit, rien de superficiel. Elle pèse lourd dans le jardin de la qualité. Elle prend en compte les divers aspects de notre vie ordinaire et en dénonce les abus, les carences, les folies. Il faut...

« laisser brûler l’ampoule de l’incertitude »

... prophétise-t-il avec ce sens aigu de l’à-propos qui caractérise son oeuvre et ses actes.

Dense et charnu, cet ouvrage me semble être l’oeuvre majeure d’un poète aux qualités multiples qui se donne avec fougue et volupté aux complicités et aux caprices de l’instant.

Un livre flamboyant. Un poète vrai."

Jean CHATARD (Revue Les Hommes sans Epaules n°41, mars 2016).

*

« Un titre d’un laconisme flamboyant et qui permet de nombreuses lectures, interprétations et rêveries. Comment ne pas penser, tout d’abord, au jeu d’échecs quand la pièce maîtresse est privée de ses défenses : le roi nu. Quand, en dépit de toute logique, il obtient le pat : le roi nul.

L’exergue, égaré dans une pagination ignorant manifestement les règles les plus élémentaires de la typographie, nous fournit une première indication

précieuse avec ces deux vers d’Aragon : « ce que je n’ai plus donnez-­leur / je reste roi de mes douleurs ».

Qui est ce roi des douleurs, sinon le poète régnant sur son désert de mots : « Ici roi nul / roi nul appelle / … / la pitié est horrible / et le bonheur béance ».

Règne ici une tristesse diffuse (celle du poète face à l’incompréhension de ses frères humains) : « je m’assiérai sur le pas de vos portes / sur vos bancs sur vos marches / … / j’essaierai quelque temps vos outils / au seuil de l’œuvre inhabitable / voyez j’habite si mal / les pierres que je pose / permettez cependant / que ma vie vous effleure »…

Une tristesse aux limites du désespoir : « allumer chaque soir le flambeau de l’absence faire le lit du vide vous nommer ne pas vous nommer laisser brûler l’ampoule de l’incertitude (…) regarder votre visage et se crever les yeux / et puis sourire comme font les aveugles ».

Suivent L’ivre lit/Livre lit qui est en somme une lecture du corps de l’autre et une postface de Guy Allix, Breton d’adoption comme Cléry : Oui, Gérard Cléry est un poète. Un vrai poète, en même temps qu’un homme vrai (comment pourrait-il en être autrement ?) et qui ne prend jamais la pose, mais dépose les mots au plus juste de l’émotion. »

Francis CHENOT (in revue Traversées, Virton, Belgique, mai 2016).

*

" C'est un peu l'image du poète. A la fois rayonnant et vain. Superbe au sein de son écriture et désarmé, désolé en même temps. Avec la parenthèse du titre qui redouble et réactualise l'adjectif. C'est aussi plus simplement celle de l'homme, en général, vainqueur et faillible, voyez j'habite si mal - les pierres que je pose; Gérard Cléry semble tirer sa révérence au monde et quitter la société avec pas mal de tendresse enfuie et beaucoup de dignité. Je laisserai si peu de traces. Recueil du désenchantement, de la déconvenue, de la déréliction. Vous ne trouverez rien derrière - mon regard disparu. L'écriture draine dans son lit d'encre, amour, émotion et silence. Le poète ne regrette rien, il n'a pas oublié tous les bonheurs cueillis sur le chemin des jours. Il les voit s'évanouir dans le rétroviseur, maquillés d'ombres charbonneuses. La mémoire relit les pages écornées et relie les chapitres inachevés. Guy Allix donne une belle postface pour relancer la lecture de son ami Gérard Cléry. Le recueil a emporté à juste raison le premier prix Angèle-Vannier."

Jacques MORIN (in revue Décharge n°172, décembre 2016).




Lectures :

Pendant combien de temps peut-on tomber - avec élégance. Cette question, Marie Murski se l'est certainement posée longtemps et plus d'une fois dans sa vie qui ne fut pas simple... et c'est, à vrai dire, un euphémisme ! Fallait-il pour autant ouvrir cet Ailleurs jusqu'à l'aube, en connaissant certains faits et souffrances advenus à l'autrice, en en supposant peut-être d'autres, plus enfuis jusqu'à l'enfance ? Si pour l'exégète d'une oeuvre tout cela semble utile voire nécessaire, le lecteur de poésie doit peut-être faire fi de ces blessures et entrer dans un poème tel qu'il est, sans cadre, sans arrière-fond, sans autre but que celui d'être touché par la grâce d'un texte.

C'est la voie que j'ai suivie en lisant Ailleurs jusqu'à l'aube, un volume important qui reprend quatre recueils publiés dans les années 1980, à l'enseigne de Chambelland ou Saint-Germain-des-Prés, et une suite inédite intitulée Le Grand Imperméable. Dans ces premiers ouvrages, publiés sous le nom de Marie-Josée Hamy, on y découvre, outre l'affrontement avec le réel, l'onirisme un peu rageur écrit Jean Breton qui ajoute qu'elle a su, de façon personnelle, déployer les ailes du surréalisme.

Le surréalisme ? Oui, Marie murski - qui a désormais repris son nom de jeune fille - s'y frotte beaucoup... sans en avoir l'air, tout en convoquant simultanément ce réel auquel elle tient malgré tout ! Les poèmes se composent et se décomposent en de multiples miroirs qui nous renvoient peut-être à l'inconscient de l'autrice et au nôtre également.

Ainsi : Au regard sans fin qui m'observe - à deux doigts du manège - croupe légère et cheval de bois - j'aime à répondre - entre mes cils longuement peignés - qu'il y a encore - dans le creux de mes journées - quelques noix à casser.

Marie Murski doit se lire dans la lenteur, en s'accordant quelques temps pour respirer ou retrouver ses esprits, tant ses poèmes ont ce pouvoir de nous étouffer, de nous mettre en demeure d'affronter l'insupportable. C'est d'ailleurs là l'une des forces de cette poésie : l'affrontement.

Mais une question reste posée par la poète elle-même : Mais comment voir le fond - d'un précipice - que l'on porte à son cou ? - Parfois tu pleures - parfois tu détournes les yeux - à cause de l'écho - et du vide.

Yves NAMUR (inLe Journal des poètes n°3, 2019, Belgique).

*

Marie Murski connût une première vie d’auteur sous le nom de Marie-José Hamy. Elle publie un premier recueil de poèmes en 1977 sous le titre Pour changer de Clarté. Deux autres recueils suivirent qui permirent à Marie-José Hamy d’être reconnue comme une poétesse capable de voyager entre réel et surréel. Elle se dit déjà survivante, ce réel ne l’ayant pas épargné. Au début des années 90, elle publiera quatre nouvelles avant de tomber dans le cycle infernal des violences faites aux femmes. Totalement isolée par un conjoint pervers narcissique, elle disparaît du monde de l’écriture. Elle s’extraira in extremis de quatorze années de violence, grâce à des rencontres salutaires et à l’écriture qui lui donne une nouvelle vie. C’est sous son nom de jeune fille, Marie Murski qu’elle écrit désormais. 

Ce recueil rassemble l’ensemble de son œuvre à ce jour, de son premier recueil de 1977 à ses derniers poèmes écrit l’an passé. Sa poésie puissante, blessée, n’en est pas moins cathartique. C’est un hymne, non à la survie mais bien à la vie.

 

 Extrait de Si tu rencontres un précipice :

 Le matin jupe claire

dans la rondeur des chances

un raccourci pour prendre l’heure

la relève des guetteurs.

 

M’aime-t-on dans les sous-bois

dans les rivières

au creux des bras perdus

dérivant vers le lieu du berceau

accroché à l’étoile morte ?

 

Obstacle

roulis des murs sans joie

le soir passe

un couteau sur la hanche.

 

Qui donc s’envole ainsi

Emporte le bleu et le blanc

Et désole mon désert ?

 

Extrait de La baigneuse :

 

Dans le décolleté des vagues

le bleu poussé au large.

 

Le dernier appel

sans doute.

 

A sauver toujours la même baigneuse

qui ne se lasse ?

 

Et encore Attentat :

 

Une menace est tombée sur tes yeux

une menace et soudain

tu laisses là tes outils de jardin

l’ombre à racines nues

l’écaille des lys à la nuit des rongeurs

l’idée dans le cercle, inconsolable.

 

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 16 février 2019).

*

Après quatre volumes de prose, Marie Murski revient à ses premières amours. Ses quatre recueils de poèmes et des inédits viennent de paraître en un seul volume.

Si Marie Murski a souvent occupé les pages des journaux ces dernières années, c’est pour les romans et nouvelles qu’elle a fait paraître depuis cinq ans. Plusieurs évoquaient – à mots couverts ou explicitement, comme Cris dans un jardin, récemment adapté au théâtre – les années passées sous l’emprise d’un mari violent et pervers narcissique.

Mais avant de signer ses ouvrages de son vrai nom, et avant cela de ne plus toucher à un stylo pendant quatorze ans, Marie Murski s’était fait connaître, sous le nom de plume de Marie-José Hamy, pour son œuvre poétique, qui l’avait menée, notamment, sur le plateau d’Apostrophes, l’émission de Bernard Pivot, en mars 1986.

De 1977 à 1989, l’auteure de Saint-Victor-de-Chrétienville (ancienne sage-femme à Pont-Audemer) avait publié quatre recueils de poèmes : Pour changer de clarté (1977), Le Bleu des rois (1980), Si tu rencontres un précipice (1988) et La Baigneuse (1989). Les voilà tous réunis en un seul volume, Ailleurs jusqu’à l’aube, qui rassemble également les poèmes inédits de Le Grand imperméable, écrits l’été dernier.

Car après quatre volumes de prose, Marie Murski a repris et son vrai patronyme et la plume pour « renaître » à la poésie. « Vive la poésie ! Vive ce bien précieux que j’avais cru perdu lorsque j’étais décervelée, minuscule chose écrasée au fond de mon jardin ! », livre-t-elle.

« Marie-José Hamy était l’une des meilleures d’entre nous, dans les années 80. Il en va de même aujourd’hui avec Marie Murski, une poète comme on n’en rencontre pas tous les jours ; une poésie qui dit la mort et les mots qui l’entourent, la solitude et ses couteaux d’étoiles », salue le poète eurois Christophe Dauphin, de l’Académie Mallarmé, qui signe la préface de l’ouvrage.

Florent LEMAIRE (in L'Éveil Normand, 15 mars 2019).

*

"Ailleurs jusqu'à l'aube" rassemble l'intégralité de l'œuvre poétique de Marie Murski ; du tout début jusqu'aux derniers poèmes écrits l'été dernier.

Les Hommes sans Épaules, artistes-guerriers comme il se doit, lui ont fait un bel ouvrage avec une préface de Christophe Dauphin, de l'Académie Mallarmé.

Bulletin de la Société des poètes normands, 10 février 2019.

*

Une oeuvre poétique …

Une berceuse fleurie sur des mots écorchés …
Un Ailleurs tourmenté, torturé …
un Ailleurs qui nous inonde …
un Ailleurs évocateur … onirique ou cauchemardesque …

La poésie des sensations
L’émoi des mots qui se conte à voix haute, pour en saisir toute l’intensité
Les mots qui se cognent, s’inventent, se chevauchent, se caressent, se libèrent, s’emprisonnent … se fracassent …

Une oeuvre qui, la dernière page tournée se garde encore à portée de main … 
Marie Murski, une poétesse, qui avec merveille sublime les mots …
« elle y trouvait des mots légers suspendus à l’encre, ... » p 166

Quel délice !!

in lespatchoulivresdeverone.com, mars 2019.

*

Marie Murski a publié quatre livres de poésie remarqués sous le pseudonyme de Marie-José Hamy entre 1977 et 1989. Je me souviens de ce nom, sans doute croisé dans des revues de l’époque, ou saisi lors de son passage dans l’émission Apostrophes de Bernard Pivot en 1986. Elle est alors une des voix émergeantes de la poésie. Après avoir publié quelques nouvelles en revues, elle disparaît brusquement du paysage éditorial au début des années 90.

Christophe Dauphin, reprenant de larges extraits de Cris dans un jardin, le récit de sa renaissance réédité plusieurs fois depuis sa parution en 2014,  expose les raisons de cette éclipse involontaire dans sa préface : en proie à un pervers narcissique, isolée et coupée de ses amis et de toute vie sociale, Marie-José Hamy a subi durant quatorze années de violences conjugales un inexorable processus de décervelage et de destruction, ne trouvant de réconfort que dans le jardin qu’elle parvint à créer, en guise de substitut à l’écriture.

Ce volume, publié sous son patronyme de naissance, reprend son œuvre poétique, ses quatre premiers recueils et Le grand imperméable, écrit récemment. Un livre pour effacer la douloureuse parenthèse, reprendre le cours de sa vie et renaître à l’écriture et à la poésie.

Marie-Josée CHRISTIEN (cf. "Nuits d'encre" in Spered Gouez / l'esprit sauvage n°25, 2019).

*

Les éditions Les Hommes sans épaules publient l’ensemble des poésies de Marie Murski, poétesse singulière d’origine polonaise qui vit actuellement en Bretagne, et dont l’œuvre d’une grande sensibilité est ici réunie, depuis Pour changer de Clarté, paru en 1977, sous le nom de plume de Marie-José Hamy, suivi par Le Bleu des rois (1983), Si tu rencontres un précipice (1988), La Baigneuse, et enfin Le Grand Imperméable.

 

Marie Murski a rejoint le comité de rédaction des HSE en 1989, avant de disparaître pendant quatorze ans de la scène littéraire. Elle réapparaît en 2007, reprend son nom de jeune fille, et publiera notamment un récit, Cris dans un jardin. Nous ne reviendrons pas ici sur la violence conjugale subie par Marie Murski, qui est rappelée par Christophe Dauphin dans sa préface. Mais l’enfance traumatisée, « l’enfance à la mine de plomb » est déjà présente dans les recueils qui précèdent chronologiquement la fatale rencontre.

 

Car la poésie de Marie Murski est un jardin, c’est-à-dire un lieu changeant ou s’expriment toutes les saisons de poésie, un lieu de vie, et un lieu de mort. Je pense en la lisant aux roseraies d’Apollinaire d’Automne malade, où le vent souffle, aux vergers vénéneux, où il a neigé ; chez Marie Murski,

 

L’automne est en sursis

 

Lèvres fendues en leur milieu

puis ouvertes en vol d’hirondelles

se parjurent d’onguents cireux

nommés rouge sang dans les couloirs de la mort.

 

 

Marie Murski, Ailleurs jusqu’à l’aube, Les hommes sans épaules, 2019, 20 euros.

 

Le jardin de Marie Marie Murski est un jardin intime où s’épanouissent -  et avortent parfois — d’étranges images qui rappellent celles d’André Breton ou de Philippe Soupault. C’est un jardin où se rejoue, se recompose en permanence, un drame personnel. La poète rebat les cartes et remodèle son territoire.

 

Ce jardin est aussi le lieu où se pressent l’intrusion, où la violence n’est jamais très loin :

 

Décisive cette main qui déshabille

qui se taille la part du lion

et crachote dans mes crocus

 

Mais on y trouvera aussi un érotisme floral qui prend le temps de s’épanouir, notamment dans le recueil La Baigneuse :

 

laisser la légèreté

dans son plaisir

la lenteur du fruit

autour du noyau

 

La poète nous livre une anatomie intime, à travers les images d’un corps-jardin, qui devient parfois un corps-paysage, et aussi un corps-mémoire :

 

Certains nuages restent

sous la peau

 

Mais le jardin de Marie Murski est aussi un laboratoire, un lieu de renaissance et de re-création, dont l’enchantement procède d’une animation virevoltante, parfois éperdue, d’abord parce que c’est un lieu habité de présences, un bestiaire dont la poète entend l’appel ambivalent :

 

Le rêve a ses raisons

des raisons de loup dans une forêt verte

 

Et si je cours sans cesse

c’est pour passer sans regarder

les petites têtes hilares

qui partout

jaillissent des troncs d’arbres

 

Des voix tantôt harcelantes, tantôt consolantes.

 

Inlassablement la poète est

 

Dragueuse d’infini

porteuse d’eau dans le combat des heures

 

On ne compte plus ses incarnations, « toupie » (rêve d’un mouvement perpétuel ?), ou lutteuse qui ne souhaite pas « mourir gentiment », et qui oppose à la fixité glaçante de la mort la virtuosité du verbe. Déjà, enfant, elle « tournait à l’envers ». N’est-ce pas la vocation du poète d’aller contre la rotation habituelle du monde ?

 

Le jardin est juste en-dessous du ciel, comme chez Verlaine le ciel est par-dessus les toits. On lira aussi des poèmes plus contemplatifs comme celui qui est dédié à Hubert Reeves, où la poète « chavire en boule de vertige ». Sage-femme de son métier, Marie Murski accouche aussi les étoiles :

 

Au-dessus il y a les étoiles

qui sont mes sœurs on le dit et c’est vrai

nous avons le même ventre dur

fécond dans l’éternité

 

Nous l’avons dit, le jardin de Marie Murski est un jardin violenté, un jardin saccagé, et pourtant, par la puissance du langage, elle fait entendre, dans des poèmes parfois difficiles, une voix dont les échos résonnent longtemps en nous, s’enracinent douloureusement dans la sensibilité du lecteur, y plongent des racines écorchées, à vif, palpitantes.

 

La poésie a sauvé la vie de Marie Murski, qui ne cesse de « vider ses poches », comme le petit Poucet rêveur de Rimbaud égrenant des vers. Et en effet, l’appel d’un départ se fait entendre souvent :

 

Partir vraiment

comme un pied qui s’écarte du continent.

 

Voici pour l’ailleurs.

 

Et pour terminer, je cite intégralement le magnifique poème qui termine le recueil Si tu rencontres un précipice, où la mort est évoquée dans un élan nuptial :

 

Qu’elle vienne

au galop comme dans les terres dangereuses

ou patientes comme les filets d’oiseleur,

mais

que son ombrelle ne soit pas tranchante

aux abords de mes yeux

qu’elle sache avec délicatesse

ôter la bulle d’air enroulée à mon doigt

qu’elle m’enserre doucement

dans son simple éclair

 

 

Voici pour l’aube.

 

Vincent PUYMOYEN (in recoursuapoeme.fr, 5 février 2025).




Lectures :

On retiendra du recueil de cette poète palestino-jordanienne, née au Koweït, sa liberté, son esprit d’ouverture et son effronterie.

Sa manière principale est l’interpellation, elle n’hésite pas à prendre à témoin, sa mère, sa grand-mère, les hommes en général, voire les morts… tous ceux qui l’entourent sans distinction, sans restriction et sans déférence. En les traitant d’égal à égal.

Un domaine où sa sensibilité est particulièrement affûtée est celui où elle traite des sentiments comme le désespoir ou l’ennui avec une tendance philosophique où elle fait des rapprochements entre dureté et patience, peur et clémence ou encore tristesse et héroïsme. Souvent à la limite du paroxysme ou de l’oxymore :

 

Je reconnais à la séparation qu’elle n’arrive

qu’en apportant

son bagage de commencements

 

ou encore plus directement à l’aphorisme : Le pardon est l’accomplissement du désespoir

Lorsqu’elle invoque Dieu, elle revendique son athéisme et n’hésite pas à écrire : Nous sommes tous tes enfants impies

 

En outre, elle ne manque pas d’humour :

Une statue n’en pouvant plus de rester debout

en veut au tremblement de terre

de tant tarder

 

et ne ménage personne, elle en premier lieu :

Je m’évertue

à écrabouiller publiquement ma fierté

 

Elle s’exprime en toute liberté, en répétant :

J’ai envie de toi…

 

Et dans une ode à la vie :

...Levons haut nos verres

et soyons tonitruants

impudiques !

 

Avec un hymne superbe dédié aux femmes :

Les femmes ne prennent pas l’initiative des guerres

Ne portent pas les armes

 

Et plus loin : Elles n’enfantent pas des tueurs

 

Et dans un autre poème un rappel historique :

Nous mettions bas dans les champs

Nous fertilisions la terre avec le sang de l’accouchement

 

Et dans un autre texte remarquable :

Les morts reviennent toujours

Tu ne dois pas lui rappeler que son corps est glacial

Et commence à se décomposer

 

Avec ce conseil :

quand le défunt revient à la maison

ne le serre pas contre toi

 

« Griffes » qui donne le titre à l’œuvre est considéré à juste raison par le préfacier Christophe Dauphin comme le manifeste d’une poète insoumise

Je vends aux passantes des griffes

une griffe pour tuer

une griffe pour violer

une griffe pour blesser

une griffe pour découdre les blessures

une griffe pour se donner des gifles

au-dessus des tombeaux des aimés

 

Jacques MORIN (« Les indispensables de Jacmo » in dechargelarevue.com, 5 août 2025).

 

*

Dans une belle édition bilingue, arabe et français, paraît le recueil "Griffes" de la poète palaestinienne, Jumana Mustafa, traduit par le poète marocain, Abdellatif Laâbi.

Jumana Mustafa est née en 1977 au Koweit, de parents exilés, elle vit aujourd'hui entre la Jordanie et l'Egypte. militante pour les droits de l'Homme, elle est fondatrice du festival Poetry in Theaters.

Jumana écrit une poésie de défi, surprend par son audace. Sa parole est affranchie des lieux courants qu'on attend de la poésie palestinienne pour écrire la voix d'une femme en butte au machisme social, aux retors de visions rétrogrades et sort ses griffes, sans vernis, ni contours.

Ses mots directs, d'apparence simples, crient, sans fioritures de langage, une douleur,, une vie intérieure en révolte, contre tant de maux, tant de contrariétés, tant de malentendus entre femmes et hommes. Poète citoyenne du monde, sa poésie est un chnat d'amour, de liberté et de vie.

Elle écrit : Nous n'avons besoin ni de papillon - ni de flûte - ni de source miroitante - Nous voulons ingurgiter un autre verre - pour vivre une heure de plus.

Tahar BEKRI (in kapitalis.com, Tunisie, 24 juin 2025).

*

Les Hommes sans Épaules publient ce poignant et admirable recueil de poèmes, traduits de l’arabe de Palestine par Abdellatif Laâbi. Cette édition est bilingue, plaçant côte à côte la langue arabe et la langue française, deux langues nées pour la poésie.

Malgré le contexte douloureux dans lequel demeure le peuple palestinien, ce n’est pas une poésie de combat, de résistance, qui serait légitime mais une poésie de réalisation, de liberté, de profondeur, qui éveille par la lucidité et la simple présence à soi-même et au monde, une force intangible de l’esprit.

 

Le premier poème a pour titre « La liberté m’a murmuré que j’étais sa fille préférée ».

 

« Vois-tu, mère ils ont de petites cornes

 et des queues sous leurs pantalons

Ils parlent dans leurs barbes

une langue maudite

et font circuler entre eux des talismans

comme des encensoirs

Cependant, j’ai pu survivre

et sauver ton visage

J’écris avec mes doigts

sur la buée des vitres

dans l’espoir que quelqu’un soufflera

sur la face du poème

et que celui-ci apparaisse

J’avoue que le désespoir a toujours été

le premier arrivant

le premier

à renouer avec la sérénité

le premier

à se lever le matin

et le dernier à se coucher

J’avoue que l’ennui

depuis que je l’ai connu

a toujours tenu à changer de couvre-chef

Je reconnais à l’absurde

d’avoir réparé

toutes les horloges insolites… »

 

Christophe Dauphin la désigne comme une « poétesse libre et insoumise ». Les poèmes sont longs, ils déferlent comme les vagues sur une plage, doucement et régulièrement ou, au contraire, viennent frapper les rochers avec fracas.

 

« Les ogresses m’ont transplanté dans une matrice humaine

et ont fourvoyé mes restes

Elles m’ont revêtue de la peau d’un cadavre de jeune fille et m’ont relâchée

Je flotte dans ma peau

Les hommes me prennent pour une femme

alors que je suis une petite ogresse

Je rugis quand j’ai faim

quand je désire le maître des ogres

et que j’ai envie du sang de gazelle… »

 

Livre de poésie, c’est aussi un livre de sagesse, une sagesse terrible, celle qui jaillit du monde tel qu’il est et non tel que nous le rêvons.

 

« Peut-être ne le sais-tu pas encore

les femmes n’ont pas inauguré toute cette mort

et peut-être ne le sauras-tu jamais

elles n’enfantent pas des tueurs

Les tueurs

s’enfantent eux-mêmes »

 

L’amour côtoie la mort, naturellement, sans ostentation, parce que c’est ainsi. La beauté, si improbable, couvre de son manteau de plénitude les affres de l’incarnation et de l’exil, en soi-même plutôt que géographique. Il y a bien les « griffes », il y a aussi les caresses. Les deux font la danse de la vie.

 

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, juin 2025).

*

Nouvelle voix de la poésie palestinienne d’aujourd’hui, Jumana Mustafa est traduite pour la première fois en français par Abdellatif Laâbi.

« La liberté m’a murmuré que j’étais sa fille préférée ». Ainsi s’intitule le poème sur lequel s’ouvre ce recueil de textes choisis et traduits par Abdellatif Laâbi dans l’œuvre de Jumana Mustafa. Née au Koweït en 1977 et vivant entre la Jordanie et Le Caire, la poétesse est reconnue comme une figure majeure de la littérature palestinienne et a choisi la liberté comme étendard. Ce recueil déploie une palette d’émotions, de la lucidité la plus crue au plaisir, à l’amour, jusqu’à la révolte, pour mettre en mots un rapport au monde marqué par la perte du pays, l’exil, la condition féminine. Cela commence sur le mode de l’inventaire des drames :

 

« Je reconnais à la défaite

de bien choisir son moment

à la solitude sa virginité

au désastre ses nouveautés

à la distraction sa célérité

aux questionnements

leur droit à l’existence »

 

Et cela se poursuit sur le ton de la confiance et de l’espoir : « Comme cette vie est généreuse ! / Elle ne m’a pas rappelé mes erreurs ».

 

« Les femmes ne prennent pas l’initiative des guerres »

 

Dieu, c’est pour l’aider en amour qu’elle l’implore. L’amour, comme l’histoire et la mort, elle les envisage avec une lucidité triste : « La perfection / à suivre… » Les trois sont liés du reste, et la poétesse soupire : « Et je regrette / de ne pas avoir ce qu’il faut / pour recoller les blessures du monde ». Tour à tour intimiste et déclamatoire, Jumana Mustafa fait la réclame de ses « Griffes » pour défier la douleur. Mais la déréliction et le cynisme n’ont pas de place dans ses textes. Elle ne pleure pas les victimes, elle renvoie la culpabilité aux agresseurs :

 

« Les femmes ne prennent pas l’initiative des guerres

ne portent pas les armes

[…] Elles n’enfantent pas des tueurs

Les tueurs

s’enfantent eux-mêmes ».

 

Elle rend un bel hommage à Fayrouz, qui a continué à chanter en ignorant la guerre. Elle compatis à la mélancolie des grands-mères qui ont donné à l’exil leur descendance.

 

Jumana Mustafa défie les morales des fables et leurs ordres établis, invitant au défi, à la joie comme une résistance : « Elle fut ridicule / l’époque qui nous avait inculqué / impassible / ses leçons sur le bien ». Et de nous enjoindre :

 

« La vie, tant qu’elle est là

Si nous devons porter un toast

faisons-le pour elle

Levons haut nos verres

et soyons tonitruants

impudiques ! »

 

Et vous, vous lisez quoi ?

 

Kenza SEFRIOUI (in Enass.ma, Maroc, 4 juillet 2025).

*




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