Les Hommes sans Épaules


Dossier : Jacques LACARRIERE & les poètes grecs contemporains

Numéro 40
302 pages
07/10/2015
17.00 €

Sommaire du numéro



Editorial : "Une voix grecque dans la nuit arménienne", par Christophe DAUPHIN

Les Porteurs de Feu : Jacques LACARRIERE, par César BIRÈNE, Claude Michel CLUNY, par Paul FARELLIER, Jean PEROL, Poèmes de Jacques LACARRIERE, Claude Michel CLUNY

Ainsi furent les Wah: Poèmes de Kiki DIMOULA, Francesca Yvonne CAROUTCH, Daniel ABEL, Hervé SIXTE-BOURBON, Frédéric TISON, Christine GUINARD

Dossier : Jacques LACARRIERE & les poètes grecs contemporains, par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Jacques LACARRIERE, Poèmes de Constantin CAVAFY, Angelos SIKELIANOS, Georges SEFERIS, Andréas EMBIRIKOS, Yannis RITSOS, Odysséas ELYTIS, Nanos VALAORITIS, Aris ALEXANDROU, Dimitri CHRISTODOULOU, Titos PATRIKIOS

Le peintre du surréel grec : Nikos ENGONOPOULOS, par Nanos VALAORITIS, Poèmes de Nikos ENGONOPOULOS

Les inédits des HSE : "Ecrit à l'Ange de Smyrne", par Paul FARELLIER

La mémoire, la poésie : Armen LUBIN, par Paul FARELLIER, Poèmes de Armen LUBIN

Dans les cheveux d'Aoûn, proses : Gwen GARNIER-DUGUY, par Pierrick de CHERMONT, Hélène DURDILLY, par Odile COHEN-ABBAS, Jean-Gabriel JONIN, par Rémi BOYER, Alain BRETON, par Odile COHEN-ABBAS

Les pages des Hommes sans Epaules : Poèmes de Christophe DAUPHIN, Paul FARELLIER, Alain BRETON, Elodia TURKI

Avec la moelle des arbres: Notes de lecture de Odile COHEN-ABBAS, Paul FARELLIER, Michel LAMART, César BIRÈNE, Jean CHATARD, Poèmes de Elie-Charles FLAMAND, ADONIS

Infos/Echos des HSE : par Claude ARGÈS, avec des textes de Hubert BOUZIGES, Hervé DELABARRE, Lucie DELARUE-MARDRUS, Sarane ALEXANDRIAN, Christophe DAUPHIN, Paul ELUARD, Jacques SIMONOMIS, Paul FARELLIER, Marc PATIN, Gérard CLERY, Jean ROUSSELOT, Sylvestre CLANCIER, Guy ALLIX

Incises poétiques : Poèmes de Gisèle PRASSINOS, Mikis THEODORAKIS

Présentation

UNE VOIX GRECQUE DANS LA NUIT ARMÉNIENNE

Couleur de sang ; dis-je,
Terre pourpre, bien sûr, car elle est arménienne !

Daniel Varoujan

Joliot, ils nous pourchassent dans notre pays - Parce que nous aimons tant notre pays - Parce que nous aimons nos vieux oliviers - Et leur fichu cendré et leur sourire ridé - Parce que nous aimons nos vignes torturées et leur colère et leur peine…

Yannis Ritsos

Si la poésie est universelle, mémoire et témoin de son temps, dans lequel elle se fond et se confond étroitement, elle est aussi le souffle, l’espoir, la douleur, la culture des hommes et de leurs peuples. S’agissant de la Grèce, à qui est consacré notre dossier central, ou de l’Arménie, qui commémore le centenaire du génocide, cela se vérifie peut-être plus qu’ailleurs. C’est que l’histoire de ces deux pays, n’est qu’une longue lutte douloureuse contre les envahisseurs et les agressions dont ils furent la proie et aujourd’hui encore : le capitalisme financier, après Makronissos et les Colonels, pour la Grèce, et la non-reconnaissance du génocide, pour l’Arménie.

Face à la crise qui ravage aujourd’hui son pays, Mikis Theodorakis, le plus célèbre compositeur grec contemporain, qui a fêté ses 90 ans en 2015 et dont nous publions un poème dans ce numéro, écrit : « La démocratie est née à Athènes quand Solon a annulé les dettes des pauvres envers les riches. Il ne faut pas autoriser aujourd’hui les banques à détruire la démocratie européenne, à extorquer les sommes gigantesques qu’elles ont elles-mêmes générées sous forme de dettes. De quelle sorte de gouvernements, de quelle sorte de politiciens disposons-nous en Europe ? Nous ne vous demandons pas de soutenir notre combat par solidarité, ni parce que notre territoire a été le berceau de Platon et Aristote, Périclès et Protagoras, des concepts de démocratie, de liberté et d’Europe. Nous ne vous demandons pas un traitement de faveur, parce que nous avons subi en tant que pays l’une des pires catastrophes européennes dans les années 1940 et nous avons lutté de façon exemplaire pour que le fascisme ne s’installe pas sur le continent. Nous vous demandons de le faire dans votre propre intérêt. Si vous autorisez aujourd’hui le sacrifice des sociétés grecque, irlandaise, portugaise et espagnole sur l’autel de la dette et des banques, ce sera bientôt votre tour. Vous ne prospérerez pas au milieu des ruines des sociétés européennes. »

L’histoire de la Grèce n’ayant été pendant des siècles, comme l’écrit notre Porteur de Feu, Jacques Lacarrière, qu’une suite de combats pour sa libération, on y rencontre très souvent le poète au milieu même des combattants ; comme en témoigne encore aujourd’hui, à l’âge de 94 ans, notre ami le grand poète grec Nanos Valaoritis : « Berlin et Bruxelles se comportent comme au temps de l’impérialisme romain. » Le poète sera là, longtemps, partout où l’on se bat et partout où l’on meurt, dans les batailles bien sûr mais aussi après la guerre civile, dans les camps et dans les prisons, déporté parmi les déportés, assigné ici ou là à résidence ou exilé parmi les exilés, de l’intérieur comme de l’extérieur. Situation dont il n’existe aucun équivalent dans l’histoire de la poésie française contemporaine. Il en va de même et plus encore qu’ailleurs avec l’Arménie et ses poètes, de Grégoire de Narek (945-1010) à nos jours. Cette poésie a assimilé aussi bien son héritage oriental, jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, que son héritage occidental, à compter du début du XIXème siècle. La poésie arménienne se retrouve dans le peuple, où elle a toujours puisé ses raisons d’être. Ce n’est pas un hasard, si les premières victimes du génocide furent des intellectuels, et précisément des poètes. Citons au moins Daniel Varoujan, Siamanto ou Roupen Sévag. L’Arménien, a écrit Luc-André Marcel, est d’abord un bâtisseur parce qu’on lui démolit sa maison, et sa poésie est accrochée à la terre parce qu’elle en manque. Tout se ramène ici aux racines du pouvoir vivre et du comment. Si l’Arménie se rallie toujours autour de ses poètes, c’est qu’ils se rallient toujours à elle. Ils se retrouvent tous pour la défendre. Nul n’est plus engagé qu’eux. Nul n’assume plus délibérément la tâche d’être gardien, témoin, annonciateur du destin d’un peuple. Parmi ces poètes, Daniel Varoujan, assassiné à l’âge de 31 ans : Terre rouge, exilée - héritage, relique - offrande, talisman - alors même que sous ma plume un poème - est en train de naître, souvent je pleure - à la vue de cet infime lambeau - d’Arménie, je rugis - me rivant l’âme - dans le creux de la main, - j’arme mon poing.

La vie et l’œuvre de Daniel Varoujan ont été longuement évoquées dans notre revue (cf. Christophe Dauphin, Daniel Varoujan, le poète de la terre rouge d’Arménie in Les HSE n°23/24, 2007), ainsi que l’histoire, la culture et le génocide arméniens. Si la Grèce tient le haut du pavé de ce numéro, nous n’en n’avons pas pour autant oublié, en cette année 2015 si particulière, l’Arménie, notamment à travers une évocation (et un choix de ses poèmes) d’Armen Lubin, par Paul Farellier, qui donne également, dans la rubrique « Les inédits des HSE », un texte magnifique, Écrit à l’Ange de Smyrne, qui rend un hommage poignant à sa famille maternelle, les Yeramian, et à travers elle à toutes les victimes de ce triste épisode de l’Histoire.

Le centenaire du génocide arménien a été commémoré, notamment à Erevan, le 24 avril 2015. Car, pour rappel, ce fut bien à l’aube du 24 avril 1915, que le coup d’envoi du génocide fut donné par l’arrestation, à Constantinople, des intellectuels, poètes, écrivains et notables arméniens. Dans les jours suivants, ils furent en tout 2.000, dans la capitale, à être arrêtés, déportés puis assassinés. À dire vrai, dans tout l’Empire ottoman, on arrête puis on assassine les élites arméniennes. Les soldats arméniens affectés dans les « bataillons de travail » sont exécutés par petits groupes, le plus souvent après avoir creusé eux-mêmes les « tranchées » qui servirent de fosses communes. Le peuple arménien est décapité et privé de ses défenseurs. Il ne reste plus aux dirigeants turcs qu’à achever le génocide, avec la déportation de toutes les populations civiles arméniennes vers les déserts de Syrie, pour de prétendues raisons de sécurité et d’accusation de « trahison » avec les Russes, qui occupaient le nord du pays. La destination réelle est la mort. À la fin de 1916, le bilan se passe de commentaire : les deux tiers des Arméniens de l’Empire ottoman ont été exterminés dans des conditions qui annoncent déjà l’horreur du nazisme et de l’épuration ethnique. Tous les Arméniens des vilayets (provinces orientales) ont définitivement disparu d’un territoire qui était le cœur de l’Arménie historique depuis des millénaires. Seuls survivent encore les Arméniens de Constantinople, de Smyrne, quelque 350.000 personnes qui ont réussi à se réfugier en Arménie russe et quelques poignées de combattants arméniens qui résistent, se cachent encore dans la montagne.

En 1922, à Smyrne, les Arméniens furent massacrés, en même temps que les Grecs, pour la dernière fois en Turquie. L’épisode sanglant de Smyrne provoqua une dernière et importante vague d’exode, comme en témoigne Paul Farellier dans son Écrit à l’Ange de Smyrne, qu’il publie dans ce numéro des HSE. Tous les Arméniens (survivants) revenus dans leurs foyers après l’armistice de 1918, furent systématiquement chassés. Si le gros du travail du génocide (1.500.000 victimes) avait été fait par Abdul Hamid et les Jeunes-Turcs, c’est bien Kemal Ataturk qui l’a parachevé en s’appropriant, en même temps, tous les biens nationaux et individuels des Arméniens. Depuis, et cela dure encore plus de cent ans après ces crimes, tous les gouvernements successifs de la République turque, fondée sur les ruines de l’Arménie, ont nié la culpabilité de la Turquie dans le génocide des Arméniens. Récemment encore, en Syrie, en septembre 2014, l’église des Saints Martyrs, mémorial du génocide arménien à Deir-es-Zor (le seul monument dédié aux victimes sur le lieu même de la destination finale du génocide) était dynamité par les monstres de Daech. Hier, le massacre des Arméniens et aujourd’hui celui de ceux que l’on appelle les chrétiens d’Orient et autres assyro-chaldéens, syriaques ou yézidis. Comment ne pas penser que les atrocités qui ont cours aujourd’hui au Moyen-Orient ne plongent pas leurs racines dans les crimes de 1915 ?

Aimer un pays, comme l’a écrit le cher Jacques Lacarrière (in L’Été grec, 1975), c’est l’aimer surtout dans ses heures difficiles. C’est se sentir solidaire de ses choix et de ses refus, c’est participer à ses passions… c’est vivre avec lui en totale sympathie, en précisant que là encore sympathie est un mot grec qui signifie étymologiquement : souffrir avec. Et c’est ainsi que nous aimons et souffrons avec l’Arménie, la Grèce, leurs peuples, leurs poètes et bien d’autres encore.

Christophe DAUPHIN

(Éditorial de la revue Les Hommes sans Épaules n°40, octobre 2015).



Revue de presse

Lectures

" Quand on feuillette chaque nouveau numéro des Hommes sans Epaules, on ne sait jamais par quoi inaugurer la lecture tant le sommaire est riche et consistant, la crainte étant de retenir certains dossiers et d’en négliger d’autres. Tant pis, courons le risque en retenant d’abord l’hommage à Jacques Lacarrière. Plus de 10 ans après sa disparition, ses écrits sont d’une brûlante actualité. Le souffle que l’on ressent à la lecture de Lacarrière est celui des plus grands poètes c’est-à-dire ceux qui n’ont besoin de personne pour se hisser aux sommets.

En complément, on lira l’important dossier central consacré aux poètes grecs contemporains. Coordonné par Christophe Dauphin, cet impressionnant dossier donne à lire les textes de 10 poètes parmi lesquels le merveilleux Yannis Ritsos, le minutieux Constantin Cavafy ainsi que les deux Prix Nobel que furent Georges Séféris et Odysséus Elytis.

L’Arménie est aussi présente dans ce numéro avec une étonnante suite poétique de Paul Farellier et, du même auteur, une évocation d’Armen Lubin, le poète emblématique de l’Arménie, réfugié en France et décédé en 1974.

Mais la richesse de cette livraison ne s’arrête pas là puisqu’on trouve encore des poèmes de Gisèle Prassinos, des présentations de poètes ainsi que des notes de lectures sur plus de 50 pages. Bref, comme toujours avec cette revue, on tient la preuve vivante qu’il est possible d’associer harmonieusement la qualité des contributions et la quantité d’écrits. "

Georges CATHALO (cf. "Lectures flash" in revue-texture.fr, janvier 2016).

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" Où es-tu Grèce ? je ne sais de toi que ce mot épelé au lointain des lèvres, ce mot de sable et de sillage tout craquelé d'aurore", Jacques Lacarrière. Le quarantième numéro des Hommes sans Epaules, cette revue semestrielle, consacre ses trois cents pages à deux expressions modernes de peuples se rejoignant dans la tragédie humaine et la poésie: le grec et l'arménien. La poésie grecque en particulier, par ses voix du XXe siècle, puisant dans le fond puissant de ses racines. Lumières à travers les tragédies de multiples occupations et résistances, guerres et massacres, voix éprises de liberté, cette liberté que la Grèce antique a apportée au monde, Jacques Laccarière nous y initie, de sa réflexion mais aussi sa voix intime et poétique: "Pour nous, c'était le droit de parler à la nuit, de revendiquer ces portiques où le couchant solarisait chaque émergence de pierre."

La poésie de Claude Michel Cluny rejoint cette voie splendide et antique : "L'orage a lavé les Dieux - de ses seaux tristes - Un insecte s'écrase - odeur d'une sueur - celle de ton passage."

Parmi les textes français présentés dans la revue, on peut souligner celui d'Hervé Sixte-Bourbon, "Le fils de Pasolini", rejoignant l'humanité antique: "Et - Plus loin - Face aux statues - Devant la chute de l'orgueil face au soleil - J'ai senti la racine de tes ongles".

Au coeur du dossier, Jacques Lacarrière reprend la main et introduit : Cavafy, Sikélianos, Séféris, Embirikos, Ritsos, Elytis, Valaoritis, Alexandrou, Christodoulou, Patrikios; voix modernes, magistrales d'une Grèce universelle et résistante. Plusieurs témoignent de ce qui était, il y a un siècle encore, l'héritage d'un peuplement millénaire sur les rives asiatiques de la mer Egée, ou même de la Méditerranée, et dans l'incendie de Smyrne, dernière ville grecque d'Asie, se rejoint la détresse des Grecs et celle des Arméniens massacrés et exilés (lire l'émouvant "Ecrit à l'Ange de Smyrne" que Paul Farellier consacre à cette effroyable tragédie). comme Constantin Cavafy, né à Alexandrie, on regarde alors avec eux vers la patrie intime, celle d'Ulysse: "Ithaque t'a accordé le beau voyage. - Sans elle, tu ne serais jamais parti. - Elle n'a rien d'autre à te donner. - Et si pauvre qu'elle te paraisse, - Ithaque ne t'aura pas trompé. - Sage et riche de tant d'acquis - Tu auras compris ce que signifient les Ithaques." On aimerait citer toutes ces voix, unies par un combat souvent désespéré, éclairé par la soleil comme la poésie de Yannis Ritsos: "Dans ce pays, le soleil nous aide à soulever le poids - De pierre que nous avons toujours sur nos épaules", ou d'Angelos Sikélianos: "En couvrant de vos danses les aires de l'abîme, - A vous, combattants qui défiâtes la mort, - Je dis que près de Vous - Les ténèbres d'En bas sont comme l'ombre - D'un arbre immense sous lequel - Côte-à-côte allongés - Nous avons parlé de la Grèce - Jusqu'à l'heure où vos yeux se fermèrent à ce monde - Ce monde qui croulait sous la lumière - Que vos âmes ont fait moindre".

Des auteurs français qui suivent, on peut retenir le poème de Christophe Dauphin, "Les oracles de l'ouzo", marchant sur le chemin tracé, reprenant actualité et poème de Cavafy avec humour et tristesse mêlés : "Le délire peut alors lancer son cri - les nuques se renversent comme des montagnes - avance Dionysos mes vertèbres mes vocables -... les barbares sont venus aujourd'hui - quelque chose tremble meurt en moi en nous - Quelles lois pouvaient faire les Sénateurs? - Les barbares s'en sont chargés une fois venus - ... Ils ont vendu le Pirée à la criée - Entre deux Metaxas et trois schnaps - avec la banque des Cyclades - Faux-monnayeurs ils ont joué les yeux d'Homère - et le paquebot des Argonautes aux osselets".

Pour conclure un si riche et profond numéro, laissons comme lui la parole à Jacques Lacarrière : " C’est cela qui persiste pour moi dans le mot Grèce : ce premier regard, cette première fissure découverte et maîtrisée (cette porte entrebâillée dans la psyché par où Oedipe aperçoit dans la chambre nuptiale le cadavre pendu de sa mère), cette première lumière insoutenable mais regardée en face, et parfois aveuglante au sens propre du terme."

Olivier MASSE (in revue Diérèse n°67, avril 2016).

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"Les Cahiers Littéraires Les Hommes sans Epaules consacrent leur numéro 40 à "Jacques Lacarrière et les poètes grecs". Christophe Dauphin y signe une préface engagée où les difficultés du présent invitent tout autant à la sympathie qu’à l’empathie, le poète étant en ces occasions leur meilleur interprète. César Birène signe, pour sa part, un portrait de l’auteur de L’Eté grec et de celui qui écrivait pour « dériver de l’homme ancien ». L’errance et l’écriture se rejoignent en un chemin peuplé d’ailleurs, éternel retour à Ithaque. Un choix de poésies de Jacques Lacarrière tirées d’A l’orée du pays fertile permet d’entendre à nouveau cette voix qui ne s’est jamais tue. Ce riche dossier propose également de retrouver celui qui fit tant pour les poètes grecs contemporains en les traduisant, en diffusant leurs écrits engagés à une époque difficile de l’exil et de la répression pour un grand nombre d’entre eux. Cavafy, Sikélianos, Séféris, Elytis et bien d’autres encore ont prêté leur voix à l’un de leur plus grand interprète dans notre langue, et que nous entendons dans cette belle et riche livraison.

Philippe-Emmanuel KRAUTTER (in lexnews.fr, janvier 2016).

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"Dirigés par Christophe Dauphin, ces « cahiers littéraires » paraissent deux fois par an. Le présent numéro offre quatre-vingts pages de poètes grecs, parmi lesquels Cavafy, Séferis, Ritsos, Élytis, avec leurs meilleurs poèmes. Il offre vingt pages de Jacques Lacarrière. On aime relire : « S’alléger de ce qui est trop lourd en soi, s’affranchir de l’excès d’attraction, accéder aux délices, aux délires d’une pure évanescence. » Il offre encore trente pages de et pour Claude Michel Cluny, quinze belles pages de Paul Farellier, dernier grand prix de poésie de la SGDL pour L’Entretien devant la nuit, sur ses ancêtres arméniens, dix pages d’Armen Lubin. En bref, une somme.

La structure est sans défaut, à l’image de la régularité de cette revue papier. Passé l’éditorial, en effet, qui inscrit la générosité foncière de son directeur dans la réalité du monde tel qu’il cahote, on trouve un salut à des disparus, salut toujours éclairé par un choix opéré dans leur œuvre propre. Ce choix est nourri pour une éventuelle découverte (tout le monde est jeune, un jour, avide à tout connaître). Ensuite vient le dossier, ici des poètes grecs, tous et chacun successivement présentés par Lacarrière, un régal. D’autres poètes contemporains de toutes les générations sont ensuite présentés. Frédéric Tison, né en 1972, écrit par exemple : « La flamme dévorait. Je dus la souffler. La nuit vint remercier ma bouche : lorsque son chant entra en moi, ma voix trembla. — Je suis encore ta naissance, me dit l’ombre. » Une telle concision ne tient-elle pas de l’accomplissement ? Le numéro, pour aller vite, s’achève par une cinquantaine de pages de notes de lecture. On pourrait là peut-être émettre une réserve, mais que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre !

Un hommage de Jean Pérol à Cluny, décédé le 11 janvier, trouve place dans ce beau numéro. C’est coruscant. Ouvrir au diariste des dix volumes parus de L’Invention du temps (La Différence) la porte de la postérité est d’une grande justesse, même si la beauté chez Cluny vient de loin. Ainsi, ces lignes des années 1960 me semblent universelles : « Attendre aura été le chant de ma vie. J’ai attendu, enfant, que la vie m’appartienne. Ensuite, j’ai su que nous ne possédions rien. Que rien ni personne ne préservera jamais le peu d’illusion que nous sommes de l’effacement. Ce que nous voyons, ce que nous comprenons, nos mains le mêlent à nos désirs pour l’offrir à d’autres. »

Généreuse, donc, avec un grand empan tant sur le plan éditorial, générationnel que géographique, éclectique sans jamais perdre de vue la qualité poétique, de belle facture de surcroît, la revue Les Hommes sans épaules mérite plus que de l’attention, une franche adhésion. Il est plus que temps de suivre ce qui se fait de mieux, en revue de poésie, aujourd’hui."

Pierre PERRIN (in nonfiction.fr, le quotidien des livres et des idées, 28 décembre 2015).

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"Il arrive à l’auditeur de radio de s’impatienter en écoutant l’énumération des offices de la moindre personnalité : « ainsi donc, vous êtes diplomate, voyageur, claveciniste à ses heures, parapentiste, cuisinier, philosophe, écrivain & j’en passe… »

Mais, concernant Jacques Lacarrière, les dresseurs de liste peineraient à faire le tour de ses multiples talents ; « je suis pléthorique » aimait-il à dire. Comme l’illustre encore cet excellent dossier que Les hommes sans épaules consacrent, dix ans après sa mort, au poète « porteur de feu ».

Sujet en outre bienvenu pour redonner de la Grèce une autre image que celle de mendiant de l’Europe qui prévaut ces temps-ci. Dans l’introduction, citant Lacarrière, Christophe Dauphin rappelle que l’histoire de celle-ci n’a été « qu’une suite de combats pour sa libération, on y retrouve très souvent le poète au milieu même des combattants ».

S’ensuit une biographie économe et directe écrite par César Birène, que complète un florilège extrait du beau recueil paru en 2011 chez Seghers :

La dormeuse

D’après une gravure de Picasso

Tu cueilleras tout aussi bien des fleurs dans le soleil. Tes bras respireraient jusqu’au zénith le feuillage que les forêts soumettent à l’espace. Ne cherche pas à conquérir la pluie que supposent les toits, à chevaucher les fleuves sur des arbres géants. Reflète-toi entre deux ciels et tu connaîtras l’amitié que les astres te portent.

… entre deux ciels, cet usage fluide et tragique à la fois du présent, du futur et du conditionnel.

Mais l’originalité du dossier tient à cette somme (posthume) de Lacarrière sur ses contemporains grecs : un très beau cadeau. Bien sûr, on croise des figures connues comme Ritsos, Seferis et Cavafy, qu’il est toujours intéressant de (re)lire sous la plume du traducteur amical qu’était Lacarrière.

Je m’étendrai d’avantage sur les noms moins connus.

Par un usage tout aussi intéressant du conditionnel, Anghélos Sikélianos, mort en 1954, se tient à cheval sur le profane et le sacré, sur la terre et au sommet où les noms des dieux sont gravés :

Ou j’aurais pu soudain
 Devançant le corbeau des Ténèbres
 Haletant sur mes pas pour s’emparer de moi,
 Rassembler toutes les forces vives
 Et m’élancer au-delà des cercles étroits de l’univers
 Pour chercher dans la nuit
 Mon dur destin de créateur.

Mais aujourd’hui, je Vous le dis,
 Je veux rester à Vos côtés,
 Ne plus Vous perdre un instant
 Car j’ai fait de mon cœur une aire
 Pour que Vous y dansiez.

Telle parole, en ces temps de transhumanisme et d’hybris généralisé, ne peut que consoler le sage !

Voix plus intérieure saisissant des instants, des sensations et des lumières en équilibre précaire, que celle d’Andéas Embirikos, un des premiers freudiens grecs, ami de Yourcenar :

 Accroissement
 Parfois il nous arrive de porter à nos lèvres
 La main d’une lumière aurorale
 Immobiles et bouche scellée
 Dans le silence du paysage
 Avant que la ville bruissante de fontaines
 Ne s’éveille aux cris brutaux jetés dans le soleil
 Par les éboueurs matinaux.

 Nos souffrances ne furent pas inutiles
 Les voici soulevant leurs voiles et révélant
 Leurs bras livides et tuméfiés,
 Les voici s’éployant vers le cœur de la ville
 Relevant un à un les doigts des endormis
 Comme des mages orientaux et gagnant
 Le cortège odoriférant des caïques
 Traçant, tressant au cœur des rues
 Des espaces aussi souverains que les yeux
 D’une femme éperdue de rêve.

 Les notices de Jacques Lacarrière font bien entendu partie du charme de cette publication, elles sont personnelles, tirées des rencontres et des amitiés que ce dernier a cultivées. Un passage consacré à Odysséas Elytis, « le buveur de soleil », en témoignera pour les autres : « Au cours d’un entretien que j’eus avec lui après sa parution, Elytis me confia qu’il avait écrit ce poème pour compenser l’injustice et la non-récompense dont le monde contemporain faisait preuve à l’égard des souffrances de son pays. Le titre, emprunté à un hymne byzantin très célèbre, peut se traduire par Digne ou Loué soit — sous-entendu : ce monde. C’est un hymne à toutes les Grèce, l’ancienne, la byzantine, celle des guerres de l’Indépendance et celle d’aujourd’hui — qui, elle, sortait à peine de l’Occupation et de la guerre civile — ainsi qu’à ses traditions, ses paysages et surtout sa langue ».

J’ai peine à ne pas faire entendre les autres voix : celle d’Aris Alexandrou, le désabusé et de Dimitri Christodoulou tout en « résistance et vigilance ». Terminons ce frustrant tour d’horizon par l’humour de Nanos Valaoritis :

 Ainsi donc nous sommes assiégés
 Et nous le sommes par qui
 Par toi et par moi, par machin-chose
 Nous sommes sans cesse assiégés
 Par les frontières, les douanes, les contrôles de passeports, Interpol, la police militaire, les tanks, le bagout, la bétise, (…)

 Drôle ? Après tout, pas tant que cela.

 Il serait dommage de ne pas signaler, dans ce riche numéro, le dossier que Paul Farrelier consacre au regretté Claude-Michel Cluny. Jean Pérol rend hommage à leur amitié « libre, souple, vive, affectueuse ». Un remarquable florilège montre que le fondateur de la collection « Orphée » fut d’abord un poète :

… Ce matin, est-ce pour susciter quelque regain de courage ? j’ai retourné des travaux anciens, de ceux que je ne me suis pas résigné à vendre. Ce fut pénible. Ce qu’on a laissé au cours des années dormir, face au mur, et que l’on rend au jour, surgit comme d’une tombe. Le leurre des enthousiasmes s’écaille, la vie peinte à fresque sur un mur mangé par le salpêtre. Au vrai, on se déprend tôt de soi."

 
Eric PISTOULEY (cf. "Revue des revues" in www.recoursaupoeme.fr, novembre 2015).

*

«  Ce très beau numéro est consacré à Jacques Lacarrière et à la poésie hellénique. Dans son éditorial, Christophe Dauphin nous rappelle que la Grèce et l’Arménie sont des terres de souffrance et de résistance dans lesquelles la poésie est irriguée par le sang perdu.

Jacques Lacarrière, qui nous a quittés en 2005, « aventurier de l’esprit et l’un des meilleurs connaisseurs du monde antique et de la Méditerranée », rebelle précieux qui s’est toujours efforcé de transmettre ce qui est, témoigne, dans une œuvre multiple, du rayonnement permanent de la Grèce. Les poèmes choisis pour cet hommage sont d’une grande densité, souvent charnus pour mieux souligner l’esprit qui demeure.

 Cinabre

Soleil emprisonné dans les macles du soir,

blessure d’où suinte le mercure,

tu dis l’ultime cri du sang avant qu’il ne se fige

la grande paix des cicatrices et la convalescence de la terre

Nous retrouverons avec grand plaisir dans le dossier l’un des grands auteurs grecs du XXème siècle, grand ami de Nikos Kazantzakis, Anghélos Sikélianos, dont on se rappellera le merveilleux Dithyrambe de la Rose. La poésie grecque des dernières décennies du siècle passé fut particulièrement riche comme en témoigne Jacques Lacarrière : « Je crois qu’il est bon de préciser ici que la Grèce, à l’inverse de la France, n’a jamais connu d’écoles, de mouvements, de chapelles ni de cercles poétiques. Les poètes grecs n’ont jamais manifesté, à quelque génération qu’ils appartiennent, un besoin de communauté littéraire. Très vite, ces poètes nouveaux – ou du moins dont les œuvres opérèrent une évolution sans marquer pour autant de rupture avec les poètes antérieurs – vont faire poésie à part, si je puis dire. Je ne vais pas ici me mettre à dresser l’inventaire de leurs noms ni de leurs oeuvres car à partir de ces années 70, la poésie se caractérise par un foisonnement d’œuvres et de publications, une véritable explosion de revues, une multiplicité de personnalités, d’individualités pour qui la poésie se trouve désormais affranchie de toute sujétion à l’histoire. Je dis bien : à l’histoire mais sans pour autant braver ou brader aussi la mémoire… »

Le choix de poèmes rassemblés dans Les HSE démontre que les Hellènes n’ont pas quitté la Grèce depuis des siècles comme certains l’ont avancé imprudemment en Grèce même. L’essentiel est toujours de revenir en Ithaque comme l’affirme Constantin Cavafy :

Et surtout n’oublies pas Ithaque.

Y parvenir est ton unique but.

Mais ne presse pas ton voyage,

Prolonge-le le plus longtemps possible

Et n’atteins l’île qu’une fois vieux.

Riche de tous les gains de ton voyage,

Tu n’auras plus besoin qu’Ithaque t’enrichisse.

 

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, novembre 2015).

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« Christophe Dauphin dans son éditorial des HSE n°40 : « s’agissant de la Grèce ou de l’Arménie, qui commémore le centenaire du génocide, l’histoire de ces deux pays n’est qu’une longue lutte douloureuse contre les envahisseurs » (et Pâques 1916 à Dublin – NDLR). En exergue, « les porteurs de feu » : Jacques Lacarrière (et les poètes grecs) et Claude Michel Cluny. Donc, d’abord un portrait de Lacarrière par César Birène qui cite le poète : « Il n’est de manque véritable que le vide d’un monde privé de poésie » suivi de seize pages de textes. Dont : « Elle [la poésie] est toujours de ce monde puisqu’elle demeure vivante parce que vivace, vivace parce que rebelle ». Plus loin, un très important et passionnant dossier sur Lacarrière et dix poètes grecs contemporains, avec, en plus, un portrait du « peintre du surréel grec », Nikos Engonopoulos.

Le portrait de Claude Michel Cluny est signé Paul Farellier : « L’œuvre poétique de Claude Michel Cluny frappe tout d’abord par son intense beauté, beauté du sens poétique et de l’image, bien sûr, mais en même temps beauté française de la langue ». Suivent dix-neuf pages de textes et des inédits du poète Jean Pérol. Un détour chez « les Wah » avec six poètes : K. Dimoula, F. Y. Caroutch, D. Abel, H. Sixte-Bourbon, F. Tison, Ch. Guinard.

Paul Farellier, avec Ecrit à l’ange de Smyrne nous entraîne dans les « Inédits des HSE » avant de nous présenter l’œuvre de Chahnour Kerestedjian Armen Lubin (surtout des textes).

Avec la rubrique Dans les cheveux d’Aoûn, nous sommes entraînés dans l’univers de quatre créateurs, poètes et peintres : Alain Breton, Gwen Garnier-Deguy, Hélène Durdilly et J.-Gabriel Jonin. Les textes de quatre poètes précèdent une vingtaine de pages consacrées à des notes de lecture.

En somme, comme d’habitude, une revue dense et passionnante. »

Alain LACOUCHIE (in revue Friches n°121, juillet 2016).