Les Hommes sans Épaules


Dossier : Poètes chiliens contemporains, le temps des brasiers

Numéro 45
344 pages
26/02/2018
17.00 €


Sommaire du numéro



Editorial : "Lettre du pays qui a des poètes comme la mer a des vagues", par Christophe DAUPHIN

Les Porteurs de feu : Ernesto CARDENAL, par Christophe DAUPHIN, Yves NAMUR, par Paul FARELLIER, Poèmes de Ernesto CARDENAL, Yves NAMUR

Ainsi furent les Wah : Poèmes de Odile COHEN-ABBAS, Marie MURSKI, Adeline BALDACCHINO, Guy GIRARD, Rocio DURAN-BARBA, Emmanuelle LE CAM, Ludovic TOURNES, Ivan de MONBRISON, François-H CHARVET

Dossier : POETES CHILIENS CONTEMPORAINS, par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Gabriela MISTRAL, Vicente HUIDOBRO, Pablo de ROKHA, Eduardo ANGUITA, Teofilo CID, Alberto BAEZA FLORES, Nicanor PARRA, Gonzalo ROJAS, Luis MIZON, Waldo ROJAS, Raul ZURITA, Roberto BOLANO, Rodrigo VERDUGO PIZARRO, Victor JARA, QUILAPAYUN, ILLAPU, Gérard CLERY, Patricio SANCHEZ ROJAS

Les Inédits des HSE 1 : "Gouffre & autres poèmes", par Gabriel HENRY

Les Inédits des HSE 2 : "Parole d'aimer", par Philippe MONNEVEUX

Dans les cheveux d'Aoûn (prose) : "Et si je disais adieu au monde en d'espèces de roman", par Jehan VAN LANGHENHOVEN

Avec la moelle des arbres : Notes de lecture de Odile COHEN-ABBAS, César BIRÈNE, Karel HADEK, Paul FARELLIER

Infos / Echos des HSE : avec des textes de Jeanpyer POËLS, Vicente HUIDOBRO, Nanos VALAORITIS, Fabien TOUCHARD, Ilarie VORONCA, Claude ARGÈS, Paul FARELLIER, Gilles LADES, Rodrigo GOMEZ ROVIRA, Yves MAZAGRE, Jacques TAURAND, Michel & Thérèse MANOLL, Frédéric TISON, Jean-Louis BERNARD, Lucien COUTAUD, Tristan TZARA, André BRETON, Benjamin PERET

Illustrations: Photographies de Rodrigo GOMEZ ROVIRA

Présentation

Éditorial (extrait)

LETTRE DU PAYS QUI A DES POÈTES COMME LA MER A DES VAGUES

par Christophe DAUPHIN

 

 Ne cessez jamais d’être ce que vous êtes, une puce dans l’oreille du Minotaure. 

Nicanor PARRA

  

Para Consuelo y Raúl « El Warren » Gómez,  I. M.

Para Rodrigo Gómez Rovira y en AnaMaría.

Para Hernán Gómezy para todos los Quilapayún,

El pueblo unido…

C’est un pays qui, sous un ciel pur et criblé d’étoiles, fait face à l’immensité de l’océan Pacifique (presque un demi-tour de mappemonde) et se trouve adossé à la muraille gigantesque de la Cordillère des Andes, laquelle réunit les plus hauts sommets du globe après ceux de l’Himalaya. Limité au nord par le Pérou, au nord-est pat la Bolivie, l’Argentine le borde à l’est jusqu’au cap Horn. Le Chili est un pays lointain : 14 heures de vol entre Paris et Santiago. Avant la mise en service du canal en 1914, il fallait cent jours aux cap-horniers pour atteindre Valparaiso. Le Chili est un long ruban de 4.253 kilomètres de long sur 175 de large (aucun autre pays au monde n’est aussi long et aussi étroit), peuplé de près de 18 millions d’habitants et qui s’étend du nord au sud, du désert d’Atacama, entaillé de profondes gorges qui forment des vallées de sable, de sel et de roches volcaniques, entourée de cerros aux pics tranchants, façonnés par le vent, un paysage unique, à la Patagonie (« Terre des grands pieds »), avec ses glaciers, montagnes, rivières, lacs, fjords, îles, un patrimoine naturel exceptionnel de l’humanité. Tout au sud : la Terre de Feu, avec la plus connue de ses villes, Ushuaia du coté argentin mais c’est Puerto Williams la chilienne, qui demeure la localité la plus australe du monde. Le Chili, c’est aussi le climat méditerranéen des vallées centrales de Santiago et Valparaiso (« Vallée du Paradis »), dominée par ses quarante-deux collines, et dont la baie est l’amphithéâtre du Pacifique. Parmi les centaines d’îles que possède le Chili : l’île de Pâques, l’île Robinson (archipel Juan Fernández ; l’île a « hébergé » le navigateur Alexandre Selkirk durant quatre ans et quatre mois, ce qui inspira Daniel Defoe pour le personnage de Robinson Crusoé) et celle de Chiloé. Les deux premières sont perdues dans le Pacifique à 3.700 km et 500 km des côtes chiliennes. Chiloé, plus grande, se trouve à vingt minutes de ferry de Puerto Montt, le principal port du sud dans la région des Lacs et des Volcans. L’île de Pâques ou Rapa Nui (la grande Rapa, en polynésien), est l’un des endroits les plus énigmatiques et extraordinaires qui soient (..)

Le Chili concentre une bonne partie des climats de la planète. Il s’agit d’une terre magnifique de contrastes et de paysages époustouflants. Sa poésie, tout comme sa littérature, est l’une des plus riches du continent américain. Elle se devait, et elle l’est, d’être le reflet de cette diversité aussi poignante que foisonnante. Chaque génération s’y caractérise par les traits propres aux enjeux culturels et socio-économiques de son époque. Impossible, en effet, de séparer les poètes, les écrivains, les artistes chiliens de l’histoire souvent douloureuse de leur pays. C’est pour cela, que, présentant cette poésie et quelques-uns de ses poètes, dans Les HSE, il est impératif de les resituer dans un contexte historique, social, culturel et politique, soit dans un contexte total, car, rarement, des artistes auront été aussi solidement intégré à un processus d’émancipation, au point d’en épouser d’aussi près les réussites et les échecs. Alors que les uns ne retiennent que les beautés naturelles il est vrai magnifiques du pays ; les autres, réduisent le Chili à une date, l’une des plus terribles du XXe siècle : le 11 septembre 1973. Cela est fortement réducteur dans les deux cas. C’est faire fi, des réalités, de la complexité et des richesses de l’histoire comme de la culture de ce pays. Cela revient aussi et surtout, s’agissant de 1973, à escamoter l’ascension de l’Unité Populaire et ses réalisations en faveur de l’Homme et de la justice sociale, au sein d’un continent, d’une époque, qui en était à peu près dénuée. Dans les quartiers pauvres et les usines, dans les organisations de ravitaillement, les comités de voisins ou dans les Cordons industriels, un mot d’ordre résonnait avec toujours plus de force : « Créer le pouvoir populaire. » Pourtant, aujourd’hui, l’histoire de ces Cordons industriels, du Pouvoir populaire, reste largement méconnue. Il en va de même, à l’exception d’un ou deux noms, de la poésie chilienne, à laquelle est consacré notre dossier central.

Aujourd’hui comme hier, la poésie demeure, avec la musique, la chanson et la peinture (notamment murale), mais aussi la photographie, l’un des moyens d’expressions les plus créatifs au Chili. C’est du temps de l’Unité Populaire, que la peinture prit la rue comme la poésie et la chanson ; tout d’abord pour représenter les espoirs placés en Allende pendant la campagne présidentielle de 1970, puis pour donner formes et couleurs à la nouvelle réalité du pays. Il s’agit d’une démarche autant artistique, que sociale ou politique. Cette symbolisation, a écrit Jean Clouzet (in La Nouvelle chanson chilienne, Seghers, 1975), ne se fit pas à coups de slogans, mais à force d’images. Les villes prirent la parole ; les murs prirent l’image et l’imagination. Avant de changer la vie, on pouvait déjà changer les couleurs de la vie et de la ville. Les « brigades muralistes » - dont les plus actives furent les brigades Ramona Parra des Jeunesses communistes, Elmo Catalan et Inti Peredo du Parti socialiste - effacèrent la grisaille de Santiago et des principales cités sous des fresques polychromes sans cesse peintes, effacées, reprises, réactualisées. Le graphisme de ces fresques, l’emploi et les rapports de leurs couleurs, la schématisation des visages et des attitudes ne sont pas sans rappeler les peintures murales des Mexicains. Les aspirations, les mots d’ordre et d’espoir, la mise en garde contre l’hydre fasciste étaient traduits en musique par la nouvelle chanson et en images par les brigades muralistes. Après le golpe, le coup d’État fasciste de 1973, tout devait « rentrer » dans « l’ordre ». Les murs perdirent l’image, leur poésie, tout signe de vie et Santiago redevint une ville grise (..)

Quant à la scène littéraire, de nos jours ; si Isabel Allende, la nièce de Salvador Allende, cumule les best-sellers mondiaux depuis la parution de La Maison aux esprits (1982) ; qu’Antonio Skármeta connaît un succès qui dépasse les frontières du pays ; les œuvres les plus originales sont certainement celles de Luis Sepúlveda et du poète et romancier Roberto Bolaño, lequel, en 1997, déplorait pour sa part, non sans un sens de la polémique huidobrienne : « Au Chili, tout le monde écrit… ça peut être merveilleux, parce qu’on rencontre des collègues partout, et, à d’autres moments, ça peut être pénible, parce que n’importe quel imbécile se sent imprégné de tous les défauts et d’aucune des qualités d’un véritable écrivain… Maintenant, entrons dans le vif du sujet. À choisir entre la peste et le choléra, je choisis Isabelle Allende… La littérature d’Allende est mauvaise, mais elle est vivante… Quant au pouvoir, n’importe quel pouvoir, qu’il soit de gauche ou de droite, si cela dépendait de lui, ne récompenserait que les fonctionnaires. Dans ce cas Skármeta est de loin le favori. »

Bolaño, encore lui, nous reprocherait assurément quant à notre dossier Poètes chiliens contemporains (qui n’est évidemment pas exhaustif), les absences de Gonzalo Millán, Jorge Teillier, Rodrigo Lira, Diego Maquieira, Enrique Lihn, etc. Car, ce n’est pas pour rien qu’Antonio Skármeta affirme que le Chili a des poètes « comme la mer a des vagues et la cordillère des cimes » ; un constat approuvé depuis longtemps par Luis Mizón, qui a écrit : « Au Chili la poésie est plus importante que le roman. Peut-être parce que la prose est le langage des historiens et des juristes en perpétuel conflit avec le pouvoir, laissant ouvert le chemin vers le monde exclu, pour l’écouter et l’interpréter avec une liberté que les romanciers n’ont jamais eue. Dans toute l’Amérique latine, les meilleurs romans sont imprégnés de poésie. Être à l’écoute de ce monde exclu est une tâche poétique difficile qui s’oppose aux idéologies du sous-développement. Faux folklores, désastreuses chansons contestataires, avant-gardes copiées sur les arrière-gardes américaines et européennes… Image de l’Amérique latine inventée en Europe avec des critères commerciaux et politiques : on parle toujours de soi à travers les autres ! Nous sommes encore des Indiens cultivés, des métis éduqués par nos bibliothèques anarchistes. Nos vies tragiques et notre destin politique nous font souvent rire aux éclats. Nous avons dans l’âme un vieux goût pour la finesse des coloris, la musique, le mélange de joie et de mélancolie, d’émotion et de sagesse, qui nous vient des poètes préhispaniques et des théologiens et poètes espagnols picaresques. Cette gratuité, cette joie et le jeu de notre langage poétique peuvent être la base d’une éthique. La poésie n’est pas seulement une attaque directe contre toute dictature et toute répression, elle est aussi l’affirmation d’une liberté spirituelle, qui ne tolère de dictature d’aucune espèce – même pas celle qui se dissimule dans les démocraties. »

Christophe DAUPHIN

(Extrait de l’éditorial « Lettre du pays qui a des poètes comme la mer a des vagues, in Les Hommes sans Epaules n°45, mars 2018).

*

Dans le livre se succèdent sommation, jugement et disparition finale possible, sous l’effet de la nombreuse artillerie poétique pour la première fois ici mise en action. L’Histoire a prouvé que la Poésie pouvait démolir et je m'en remets à elle, sans plus. Nixon accumule les péchés de tous ceux qui le précédèrent dans la félonie. Il est parvenu à son zénith quand après les accords sur les termes d’un cessez-le-feu, il a ordonné les bombardements les plus cruels, les plus destructeurs et les plus lâches de l’histoire du monde.

Seuls, les poètes sont capables de le plaquer au mur et de le cribler tout entier avec les tercets les plus mortels. Le devoir de la poésie est de le transformer, à force de décharges rythmiques et rimées, en - une loque indescriptible. Il est intervenu aussi dans le blocus économique prétendant isoler et annihiler la révolution chilienne. Pour cela, il s’est servi de divers exécutants, quelques-uns démasqués, comme le vénéneux réseau d'espions de l’ITT et d’autres, sournois, dissimulés, infiltrés parmi les fascistes de l’opposition chilienne contre le Chili.

Ainsi, le long titre de ce livre correspond-il à l’état actuel du monde, au proche passé, et Dieu merci ! à ce que nous laisserons derrière nous comme spectacle de menace et de douleur… Je dois aussi expliquer que ce livre, ainsi que Chanson de Geste, premier livre poétique en espagnol dédié à la Révolution Cubaine n’a ni la préoccupation, ni l’ambition de la délicatesse expressive, ni l’hermétisme nuptial de quelques-uns de mes livres métaphysiques.

Je conserve comme un mécanicien expérimenté mes pouvoirs expérimentaux : je dois être, de temps en temps, un barde d’utilité publique : je dois faire office de garde-frein, de maître-berger, de maître d'œuvre, de laboureur, de gazier, ou de simple bagarreur de régiment capable d’en découdre à coups de poing ou de cracher du feu par les narines.

Et que les esthètes raffinés, s’il en est encore, en crèvent d’indigestion : ces aliments sont des explosifs et du vinaigre à ne pas consommer pour certains. Mais ils seront bons peut-être pour la santé du peuple. Je n'ai pas d’autre issue contre les ennemis de mon peuple, ma chanson est offensive et dure comme la pierre araucane. Cette fonction peut être éphémère. Mais je l’assume. Et j'ai recours aux armes les plus anciennes de la poésie, au chant et au pamphlet dont se servirent classiques et romantiques pour détruire l’ennemi.

Et maintenant, prenez garde, je tire.

Pablo NERUDA

(cf. J'explique certaines choses in Incitation au nixonicide et éloge de la révolution chilienne, janvier 1973).