Les Hommes sans Épaules


Dossier : Poètes chiliens contemporains, le temps des brasiers

Numéro 45
344 pages
26/02/2018
17.00 €


Sommaire du numéro



Editorial : "Lettre du pays qui a des poètes comme la mer a des vagues", par Christophe DAUPHIN

Les Porteurs de feu : Ernesto CARDENAL, par Christophe DAUPHIN, Yves NAMUR, par Paul FARELLIER, Poèmes de Ernesto CARDENAL, Yves NAMUR

Ainsi furent les Wah : Poèmes de Odile COHEN-ABBAS, Marie MURSKI, Adeline BALDACCHINO, Guy GIRARD, Rocio DURAN-BARBA, Emmanuelle LE CAM, Ludovic TOURNES, Ivan de MONBRISON, François-H CHARVET

Dossier : POETES CHILIENS CONTEMPORAINS, par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Gabriela MISTRAL, Vicente HUIDOBRO, Pablo de ROKHA, Eduardo ANGUITA, Teofilo CID, Alberto BAEZA FLORES, Nicanor PARRA, Gonzalo ROJAS, Luis MIZON, Waldo ROJAS, Raul ZURITA, Roberto BOLANO, Rodrigo VERDUGO PIZARRO, Victor JARA, QUILAPAYUN, ILLAPU, Gérard CLERY, Patricio SANCHEZ ROJAS

Les Inédits des HSE 1 : "Gouffre & autres poèmes", par Gabriel HENRY

Les Inédits des HSE 2 : "Parole d'aimer", par Philippe MONNEVEUX

Dans les cheveux d'Aoûn (prose) : "Et si je disais adieu au monde en d'espèces de roman", par Jehan VAN LANGHENHOVEN

Avec la moelle des arbres : Notes de lecture de Odile COHEN-ABBAS, César BIRÈNE, Karel HADEK, Paul FARELLIER

Infos / Echos des HSE : avec des textes de Jeanpyer POËLS, Vicente HUIDOBRO, Nanos VALAORITIS, Fabien TOUCHARD, Ilarie VORONCA, Claude ARGÈS, Paul FARELLIER, Gilles LADES, Rodrigo GOMEZ ROVIRA, Yves MAZAGRE, Jacques TAURAND, Michel & Thérèse MANOLL, Frédéric TISON, Jean-Louis BERNARD, Lucien COUTAUD, Tristan TZARA, André BRETON, Benjamin PERET

Illustrations: Photographies de Rodrigo GOMEZ ROVIRA

Présentation

Éditorial (extrait)

LETTRE DU PAYS QUI A DES POÈTES COMME LA MER A DES VAGUES

par Christophe DAUPHIN

 

 Ne cessez jamais d’être ce que vous êtes, une puce dans l’oreille du Minotaure. 

Nicanor PARRA

  

Para Consuelo y Raúl « El Warren » Gómez,  I. M.

Para Rodrigo Gómez Rovira y en AnaMaría.

Para Hernán Gómezy para todos los Quilapayún,

El pueblo unido…

C’est un pays qui, sous un ciel pur et criblé d’étoiles, fait face à l’immensité de l’océan Pacifique (presque un demi-tour de mappemonde) et se trouve adossé à la muraille gigantesque de la Cordillère des Andes, laquelle réunit les plus hauts sommets du globe après ceux de l’Himalaya. Limité au nord par le Pérou, au nord-est pat la Bolivie, l’Argentine le borde à l’est jusqu’au cap Horn. Le Chili est un pays lointain : 14 heures de vol entre Paris et Santiago. Avant la mise en service du canal en 1914, il fallait cent jours aux cap-horniers pour atteindre Valparaiso. Le Chili est un long ruban de 4.253 kilomètres de long sur 175 de large (aucun autre pays au monde n’est aussi long et aussi étroit), peuplé de près de 18 millions d’habitants et qui s’étend du nord au sud, du désert d’Atacama, entaillé de profondes gorges qui forment des vallées de sable, de sel et de roches volcaniques, entourée de cerros aux pics tranchants, façonnés par le vent, un paysage unique, à la Patagonie (« Terre des grands pieds »), avec ses glaciers, montagnes, rivières, lacs, fjords, îles, un patrimoine naturel exceptionnel de l’humanité. Tout au sud : la Terre de Feu, avec la plus connue de ses villes, Ushuaia du coté argentin mais c’est Puerto Williams la chilienne, qui demeure la localité la plus australe du monde. Le Chili, c’est aussi le climat méditerranéen des vallées centrales de Santiago et Valparaiso (« Vallée du Paradis »), dominée par ses quarante-deux collines, et dont la baie est l’amphithéâtre du Pacifique. Parmi les centaines d’îles que possède le Chili : l’île de Pâques, l’île Robinson (archipel Juan Fernández ; l’île a « hébergé » le navigateur Alexandre Selkirk durant quatre ans et quatre mois, ce qui inspira Daniel Defoe pour le personnage de Robinson Crusoé) et celle de Chiloé. Les deux premières sont perdues dans le Pacifique à 3.700 km et 500 km des côtes chiliennes. Chiloé, plus grande, se trouve à vingt minutes de ferry de Puerto Montt, le principal port du sud dans la région des Lacs et des Volcans. L’île de Pâques ou Rapa Nui (la grande Rapa, en polynésien), est l’un des endroits les plus énigmatiques et extraordinaires qui soient (..)

Le Chili concentre une bonne partie des climats de la planète. Il s’agit d’une terre magnifique de contrastes et de paysages époustouflants. Sa poésie, tout comme sa littérature, est l’une des plus riches du continent américain. Elle se devait, et elle l’est, d’être le reflet de cette diversité aussi poignante que foisonnante. Chaque génération s’y caractérise par les traits propres aux enjeux culturels et socio-économiques de son époque. Impossible, en effet, de séparer les poètes, les écrivains, les artistes chiliens de l’histoire souvent douloureuse de leur pays. C’est pour cela, que, présentant cette poésie et quelques-uns de ses poètes, dans Les HSE, il est impératif de les resituer dans un contexte historique, social, culturel et politique, soit dans un contexte total, car, rarement, des artistes auront été aussi solidement intégré à un processus d’émancipation, au point d’en épouser d’aussi près les réussites et les échecs. Alors que les uns ne retiennent que les beautés naturelles il est vrai magnifiques du pays ; les autres, réduisent le Chili à une date, l’une des plus terribles du XXe siècle : le 11 septembre 1973. Cela est fortement réducteur dans les deux cas. C’est faire fi, des réalités, de la complexité et des richesses de l’histoire comme de la culture de ce pays. Cela revient aussi et surtout, s’agissant de 1973, à escamoter l’ascension de l’Unité Populaire et ses réalisations en faveur de l’Homme et de la justice sociale, au sein d’un continent, d’une époque, qui en était à peu près dénuée. Dans les quartiers pauvres et les usines, dans les organisations de ravitaillement, les comités de voisins ou dans les Cordons industriels, un mot d’ordre résonnait avec toujours plus de force : « Créer le pouvoir populaire. » Pourtant, aujourd’hui, l’histoire de ces Cordons industriels, du Pouvoir populaire, reste largement méconnue. Il en va de même, à l’exception d’un ou deux noms, de la poésie chilienne, à laquelle est consacré notre dossier central.

Aujourd’hui comme hier, la poésie demeure, avec la musique, la chanson et la peinture (notamment murale), mais aussi la photographie, l’un des moyens d’expressions les plus créatifs au Chili. C’est du temps de l’Unité Populaire, que la peinture prit la rue comme la poésie et la chanson ; tout d’abord pour représenter les espoirs placés en Allende pendant la campagne présidentielle de 1970, puis pour donner formes et couleurs à la nouvelle réalité du pays. Il s’agit d’une démarche autant artistique, que sociale ou politique. Cette symbolisation, a écrit Jean Clouzet (in La Nouvelle chanson chilienne, Seghers, 1975), ne se fit pas à coups de slogans, mais à force d’images. Les villes prirent la parole ; les murs prirent l’image et l’imagination. Avant de changer la vie, on pouvait déjà changer les couleurs de la vie et de la ville. Les « brigades muralistes » - dont les plus actives furent les brigades Ramona Parra des Jeunesses communistes, Elmo Catalan et Inti Peredo du Parti socialiste - effacèrent la grisaille de Santiago et des principales cités sous des fresques polychromes sans cesse peintes, effacées, reprises, réactualisées. Le graphisme de ces fresques, l’emploi et les rapports de leurs couleurs, la schématisation des visages et des attitudes ne sont pas sans rappeler les peintures murales des Mexicains. Les aspirations, les mots d’ordre et d’espoir, la mise en garde contre l’hydre fasciste étaient traduits en musique par la nouvelle chanson et en images par les brigades muralistes. Après le golpe, le coup d’État fasciste de 1973, tout devait « rentrer » dans « l’ordre ». Les murs perdirent l’image, leur poésie, tout signe de vie et Santiago redevint une ville grise (..)

Quant à la scène littéraire, de nos jours ; si Isabel Allende, la nièce de Salvador Allende, cumule les best-sellers mondiaux depuis la parution de La Maison aux esprits (1982) ; qu’Antonio Skármeta connaît un succès qui dépasse les frontières du pays ; les œuvres les plus originales sont certainement celles de Luis Sepúlveda et du poète et romancier Roberto Bolaño, lequel, en 1997, déplorait pour sa part, non sans un sens de la polémique huidobrienne : « Au Chili, tout le monde écrit… ça peut être merveilleux, parce qu’on rencontre des collègues partout, et, à d’autres moments, ça peut être pénible, parce que n’importe quel imbécile se sent imprégné de tous les défauts et d’aucune des qualités d’un véritable écrivain… Maintenant, entrons dans le vif du sujet. À choisir entre la peste et le choléra, je choisis Isabelle Allende… La littérature d’Allende est mauvaise, mais elle est vivante… Quant au pouvoir, n’importe quel pouvoir, qu’il soit de gauche ou de droite, si cela dépendait de lui, ne récompenserait que les fonctionnaires. Dans ce cas Skármeta est de loin le favori. »

Bolaño, encore lui, nous reprocherait assurément quant à notre dossier Poètes chiliens contemporains (qui n’est évidemment pas exhaustif), les absences de Gonzalo Millán, Jorge Teillier, Rodrigo Lira, Diego Maquieira, Enrique Lihn, etc. Car, ce n’est pas pour rien qu’Antonio Skármeta affirme que le Chili a des poètes « comme la mer a des vagues et la cordillère des cimes » ; un constat approuvé depuis longtemps par Luis Mizón, qui a écrit : « Au Chili la poésie est plus importante que le roman. Peut-être parce que la prose est le langage des historiens et des juristes en perpétuel conflit avec le pouvoir, laissant ouvert le chemin vers le monde exclu, pour l’écouter et l’interpréter avec une liberté que les romanciers n’ont jamais eue. Dans toute l’Amérique latine, les meilleurs romans sont imprégnés de poésie. Être à l’écoute de ce monde exclu est une tâche poétique difficile qui s’oppose aux idéologies du sous-développement. Faux folklores, désastreuses chansons contestataires, avant-gardes copiées sur les arrière-gardes américaines et européennes… Image de l’Amérique latine inventée en Europe avec des critères commerciaux et politiques : on parle toujours de soi à travers les autres ! Nous sommes encore des Indiens cultivés, des métis éduqués par nos bibliothèques anarchistes. Nos vies tragiques et notre destin politique nous font souvent rire aux éclats. Nous avons dans l’âme un vieux goût pour la finesse des coloris, la musique, le mélange de joie et de mélancolie, d’émotion et de sagesse, qui nous vient des poètes préhispaniques et des théologiens et poètes espagnols picaresques. Cette gratuité, cette joie et le jeu de notre langage poétique peuvent être la base d’une éthique. La poésie n’est pas seulement une attaque directe contre toute dictature et toute répression, elle est aussi l’affirmation d’une liberté spirituelle, qui ne tolère de dictature d’aucune espèce – même pas celle qui se dissimule dans les démocraties. »

Christophe DAUPHIN

(Extrait de l’éditorial « Lettre du pays qui a des poètes comme la mer a des vagues, in Les Hommes sans Epaules n°45, mars 2018).

*

Dans le livre se succèdent sommation, jugement et disparition finale possible, sous l’effet de la nombreuse artillerie poétique pour la première fois ici mise en action. L’Histoire a prouvé que la Poésie pouvait démolir et je m'en remets à elle, sans plus. Nixon accumule les péchés de tous ceux qui le précédèrent dans la félonie. Il est parvenu à son zénith quand après les accords sur les termes d’un cessez-le-feu, il a ordonné les bombardements les plus cruels, les plus destructeurs et les plus lâches de l’histoire du monde.

Seuls, les poètes sont capables de le plaquer au mur et de le cribler tout entier avec les tercets les plus mortels. Le devoir de la poésie est de le transformer, à force de décharges rythmiques et rimées, en - une loque indescriptible. Il est intervenu aussi dans le blocus économique prétendant isoler et annihiler la révolution chilienne. Pour cela, il s’est servi de divers exécutants, quelques-uns démasqués, comme le vénéneux réseau d'espions de l’ITT et d’autres, sournois, dissimulés, infiltrés parmi les fascistes de l’opposition chilienne contre le Chili.

Ainsi, le long titre de ce livre correspond-il à l’état actuel du monde, au proche passé, et Dieu merci ! à ce que nous laisserons derrière nous comme spectacle de menace et de douleur… Je dois aussi expliquer que ce livre, ainsi que Chanson de Geste, premier livre poétique en espagnol dédié à la Révolution Cubaine n’a ni la préoccupation, ni l’ambition de la délicatesse expressive, ni l’hermétisme nuptial de quelques-uns de mes livres métaphysiques.

Je conserve comme un mécanicien expérimenté mes pouvoirs expérimentaux : je dois être, de temps en temps, un barde d’utilité publique : je dois faire office de garde-frein, de maître-berger, de maître d'œuvre, de laboureur, de gazier, ou de simple bagarreur de régiment capable d’en découdre à coups de poing ou de cracher du feu par les narines.

Et que les esthètes raffinés, s’il en est encore, en crèvent d’indigestion : ces aliments sont des explosifs et du vinaigre à ne pas consommer pour certains. Mais ils seront bons peut-être pour la santé du peuple. Je n'ai pas d’autre issue contre les ennemis de mon peuple, ma chanson est offensive et dure comme la pierre araucane. Cette fonction peut être éphémère. Mais je l’assume. Et j'ai recours aux armes les plus anciennes de la poésie, au chant et au pamphlet dont se servirent classiques et romantiques pour détruire l’ennemi.

Et maintenant, prenez garde, je tire.

Pablo NERUDA

(cf. J'explique certaines choses in Incitation au nixonicide et éloge de la révolution chilienne, janvier 1973).



Revue de presse

Lectures :

LES HSE ET LA VALEUR DE LA POÉSIE CHILIENNE

Les Hommes sans Épaules consacre son 45e numéro à la poésie chilienne. C’est l’aventure intellectuelle et poétique d’un peu plus d’un siècle qui s’y lit, passionnément.

La poésie chilienne s’attache, semble nous dire Christophe Dauphin, à ses contingences propres. À son histoire coloniale tout d’abord, à la conquête espagnole et à l’asservissement des peuples autochtones, au basculement violent dans un autre ordre. Mais elle s’inscrit également dans une spatialité, une réalité physique, des contrastes évidents. Dans sa préface du dossier du 45enuméro des Hommes sans Épaules, il nous rappelle la formulation qu’emprunta Pablo Neruda pour dire la naissance d’une poésie nationale : « La poésie du Chili émergea comme une fleur rouge du combat livré par une race qui fut décimée mais ne se rendit pas au formidable ennemi. C’est alors que ce petit pays acquit sa voix propre. Et cette voix se répercute sur les neiges andines et les écumes infinies du grand océan. » Et qu’elle est mal-connue, comme sa pluralité s’éclipse derrière quelques astres tonitruants, imposants, quasi monstrueux.

Il y a d’abord le grand Neruda, presque trop grand, débordant, un peu mégalomane, aux formules habiles et lyriques qui prend toute la place, ou qui voudrait la prendre. Celui qui affirme, se voulant « barde d’utilité publique », qu’il veut « faire office de garde-frein, de maître berger, de maître d’œuvre, de laboureur, de gazier, ou de simple bagarreur de régiment capable d’en découdre à coups de poing ou de cracher du feu par les narines », se rêve en étendard ou en héraut d’un peuple entier. On oublie que tous ne furent pas dans sa ligne, au premier rang desquels le truculent et tonitruant Pablo de Rokha ou le très altier Vicente Huidobro qui se fâchèrent souvent avec lui. Ils sont les poètes majeurs du premier quart du XXe siècle ceux qui structurent, avec Gabriela Mistral, la poésie chilienne, sans aucun doute l’une des plus fortes et des plus cosmopolites de son époque en Amérique du Sud et que nous avons en grande partie oubliée.

Car derrières les quelques astres qui éblouissent, tout un fourmillement de poètes mérite d’être redécouverts, relus, mis en avant. C’est ce à quoi s’emploie le très bon dossier de ce numéro qui présente pour chaque poète un court texte de présentation et un choix d’extraits exemplaires. On lira quelques vers très beaux d’Alberto Baeza Flores (1914-1998) sur Valparaiso :

Tu as été pour ma vie la fenêtre secrète, ouverte sur

           l’aventure.

Je suis descendu de ma capitale aux larges épaules,

           poussée par tant de cordillères.

J’ai parcouru ta couronne de collines, tes labyrinthes de

            rues et de réverbères

à l’arrière du pont d’un navire fantastique de rêves,

et au bout de ta voix était l’aube.

Ou bien, assurément du grand antipoète, Nicanor Parra, à mon avis le plus grand, le plus drôle, le plus lucide peut-être, le plus modeste en tout cas.

Christophe Dauphin dans une présentation synthétique d’une trentaine de pages retrace plus d’un siècle de production poétique : de l’impact du surréalisme, des différents mouvements, des concurrences et des relations compliquées entre des personnalités très fortes. Il explique clairement comment les mouvements se frottent les uns aux autres, s’incarnent dans des revues – Mandrágora, Boletín surrealista, Leitmotiv – plus ou moins éphémères, assez clairement l’histoire des avant-gardes, des relations cosmopolites avec Breton ou l’influence de Jarry, Péret ou encore Césaire sur les travaux des poètes chiliens. On y découvrira les élans du modernisme, le groupe de Los Diez, le créationnisme ou l’imaginisme. Il resitue très bien ces mouvements, ce fourmillement dans le contexte politique et l’évolution de la société chilienne. Jusqu’à la charnière de l’élection de Salvador Allende et du coup militaire qui porte au pouvoir Augusto Pinochet.

Car, on le sent, c’est cette période qui l’émeut plus – il la relie à sa biographie personnelle, à sa jeunesse en banlieue parisienne, à ses amitiés avec les jeunes exilés chiliens qui y débarquèrent après l’instauration de la dictature –, cet enjeu central de l’exil, du retour, de la circulation des histoires et des identités, la manière dont tout ceci s’extravase. En lisant la petite anthologie qui poussera nombre de lecteurs à aller y voir de plus près, on découvre des poètes comme Waldo Rojas ou Rodrigo Verdugo Pizarro, on se rappellera que Roberto Bolaño a produit une œuvre poétique importante dont la plus grande part demeure inédite, malgré la parution il y a quelques années de son recueil Trois, chez Bourgois, en 2012.

En lisant ce dossier intitulé « Le temps des brasiers » – probablement en hommage au film documentaire de Fernando Ezequiel Solanas (El hora de los horno, 1968) –, on relira de la poésie en même temps qu’une histoire, celle de dés-exilés, de sans-terre qui sont de quelque part, « ce pays qui a des poètes comme la mer a des vagues », on en saisira la puissance d’invention, la continuité intellectuelle, la cohérence utopique, l’énergie verbale qui coïncide toujours avec la vie collective, la passion politique, le traumatisme d’une nation. Donner accès, ouvrir les yeux et les oreilles sur de pareils poètes, du passé comme d’aujourd’hui, est une entreprise louable, forte, nécessaire probablement. On espère qu’elle aura quelque écho, que des yeux attentifs se pencheront sur l’Altazor, qu’on lira Nicodemes Guzmán, Juan Godoy ou Volodia Teitelboim, qu’on se frottera à un lyrisme bien singulier, qu’on entendra la valeur d’une poésie, oui, sa valeur.

Hugo PRADELLE (in entrevues.org, le journal des revues culturelles, 31 mai 2018).

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"Chaque nouvelle livraison de cette revue semestrielle est d’une richesse inouïe tant sur le plan des découvertes et des confirmations que sur celui des informations dans le domaine de la poésie. Christophe Dauphin dirige de main de maître cette publication en sélectionnant et coordonnant articles et poèmes.

Son long éditorial enflammé ouvre la voie et donne envie de se plonger dans ce qui constitue sur 135 pages le dossier principal intitulé « Poètes chiliens contemporains, Le temps des brasiers ». Il s’agit d’un large choix de 17 poètes chiliens contemporains parmi lesquels deux Prix Nobel : Gabriela Mistral et Pablo Neruda. Ce choix va du prolifique Luis Mizon au jeune Patricio Sanchez Rojas et du novateur Vicente Huidobro au chanteur martyr Victor Jara.

Les Porteurs de feu de ce numéro sont le poète-prêtre révolutionnaire nicaraguayen Ernesto Cardenal et le poète-médecin éditeur belge Yves Namur.

Quant aux neuf Wah sélectionnés, ils sont le miroir d’une diversité et d’une richesse qui ne se dément pas. Évoquons enfin la soixantaine de pages finales qui propose des articles, des informations et des chroniques.

Tous les numéros de la 3° série des Hommes sans Épaules constituent, au fil des années, un riche panorama des poésies mondiales. "

Georges CATHALO (cf. Lecture flash 2018 in revue-texture.fr, 27 avril 2018).

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Encore une très belle livrai­son que ce numé­ro 45 des Hommes sans Epaules, qui nous offre ce que nous pou­vons sans hési­ta­tion appe­ler une antho­lo­gie des poètes Chiliens contem­po­rains. Accompagné et gui­dé par un para­texte impor­tant comme à l’habitude, le lec­teur est invi­té à décou­vrir quelques uns des noms par­mi les plus repré­sen­ta­tifs du genre : Vicente Huidobor, Pablo de Rokha, Pablo Neruda, Alberto Beaza Flores, Gonzalo Rojas, Patricio Sanchez Rojas et bien d’autres.

Ce dos­sier est pré­cé­dé d’une intro­duc­tion signée par Christophe Dauphin, qui dans son édi­to­rial retrace le pano­ra­ma his­to­rique et social qui a pré­si­dé aux pro­duc­tions pro­po­sées : « Lettre du pays qui a des poètes comme la mer a des vagues ».

Les rubriques habi­tuelles entourent ce dos­sier : le lec­teur y décou­vri­ra tout un appa­reil cri­tique, « Avec la moelle des arbres » dont les auteurs ne sont autres qu’Odile Cohen-Abbas, Henri Béhar, César Birène, Karel Hadek, Paul Farellier et Claude Argès. Des infor­ma­tions qui recensent aus­si les évé­ne­ments qui ont eu lieu autour de la poé­sie figurent en fin de volume : un compte ren­du du 27ème salon de la revue, de la ren­contre avec Frédéric Tison qui a eu lieu à Saint Mandé en novembre 2017, et bien d’autres encore.

Enfin, ce numé­ro du pre­mier semestre 2018 nous pro­pose des textes d’Yves Namur, d’Emmanuelle Le Cam, de Gabriel Henry, et d’autres poètes contem­po­rains de tous hori­zons.

Fidèle à sa ligne édi­to­riale et à sa poli­tique qui est d’offrir au lec­teur une plu­ra­li­té d’outils afin de gui­der sa lec­ture sans jamais en orien­ter la récep­tion, ce numé­ro 45 des Hommes sans Epaules est dans la lignée de ceux qui l’ont pré­cé­dé. Il pro­pose une rare épais­seur, non seule­ment en terme de volume, annon­cia­teur d’un conte­nu riche et diver­si­fié, mais aus­si en terme d’analyses visant à enri­chir l’appréhension d’une lit­té­ra­ture tou­jours don­née à décou­vrir dans la glo­ba­li­té des élé­ments contex­tuels qui ont pré­si­dés à sa pro­duc­tion. La liber­té de décou­vrir de nou­veaux auteurs, de nou­veaux hori­zons poé­tiques est ici encore sou­te­nue par une contex­tua­li­sa­tion dont le lec­teur sau­ra s’emparer pour rece­voir dans toutes leurs dimen­sions les pages de cette revue.

Carole MESROBIAN (cf. Revue des revues in recoursaupoeme.fr, 5 mai 2018).

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" Les revues ouvrent un espace de réflexion politique, offrent des possibles d’engagement. On y est lucide, en colère. Ainsi, la remarquable revue XXI propose une série de dossiers passionnants qui s’inscrivent dans la longue durée, La Revue du crieur poursuit son travail original pour promouvoir une réflexion de gauche dans le monde d’aujourd’hui, alors que Les Hommes sans Épaules nous rappelle l’histoire douloureuse des exilés chiliens tout en brossant un magnifique panorama de la poésie de ce bout du continent américain.

Ceux, encore trop nombreux, qui ne connaîtraient pas Les Hommes sans Épaules, une revue poétique qui a démarré dans les années 1950 à Avignon et redémarré en 1991 en restant sous l’égide de Rosny aîné (auteur du Félin géant), peuvent et doivent commencer par le numéro en cours qui offre un aperçu substantiel de la poésie contemporaine chilienne et la contextualise, ce qui reste indispensable. L’article de fond de Christian Dauphin, par ailleurs directeur de la publication, tient sa ligne qui cherche l’homme derrière la poésie, l’étincelle derrière la forme.

Sa contribution, intitulée « L’Heure des brasiers » (comme le film de Solanas en 1968), comporte un important dossier sur les exilés de 1973. Avec le groupe des Quilapayun, alors en tournée en France et considérés comme des ambassadeurs d’Allende, ils se retrouvèrent dans le même immeuble de Colombes et cette condensation géographique, leur impact culturel adossé au support des maisons de la culture en France, ont modifié notre rapport à l’hispanité d’autant que les dictatures du Cône Sud ne cessaient d’accroître le nombre d’exilés. Plus de 10 à 15 000 personnes, qui, pour presque un tiers, sont reparties lorsque la démocratie revint. Ces figures de l’adaptation et de la mélancolie ne sont pas homogènes, même en cas de malheur commun. Le dossier de poésie contemporaine permet de suivre toutes les positions humaines, mais aussi la difficulté de la situation de dés-exilés de ceux qui ont choisi le retour. Les jeunes embarqués dans une identité duelle n’ont pas davantage vécu sur un lit de roses.

On peut être désarçonné quand de la poésie n’est pas éditée en bilingue mais la variété de tons et de couleurs, de rythmes et de registres, donne une présence et une actualité qui sortent tous ces auteurs transatlantiques d’un trop lointain Pacifique. Le Chili tout entier est bien « ce pays qui a des poètes comme la mer a des vagues », une formule qui désigne l’île de Pâques dont l’article liminaire rappelle comment disparurent sans faire de bruit, dans la déréliction totale de l’infériorisation, les derniers qui en savaient le sens.

On pourra y lire aussi un peu de Gabriela Mistral et de Pablo Neruda, de Huidobro comme de poètes contemporains tels Waldo Rojas et Rocío Durán-Barba, y découvrir bien d’autres noms trop méconnus. Bref, le volume qui comporte aussi ses rubriques habituelles,  des inédits de jeunes poètes, des notes de lecture, fera référence. "

Ma. B (in en-attendant-nadeau.fr, 2018).

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« Valparaiso, tu étais le filet où vont s’engloutir des étoiles – poissons de brume et de fumée, yeux pleins de nostalgie des voyages impossibles – Tu as été pour ma vie la fenêtre secrète, ouverture sur l’aventure… », Alberto Baeza Flores, dans Les Hommes sans Epaules, qui consacrent presque cent-cinquante pages de son numéro 45, à la poésie chilienne, présentée historiquement et géographiquement par Christophe Dauphin. Entre la première nommée, Gabriela Mistral (née en 1887) et le quarantenaire Rodrigo Verdugo Pizarro, toutes les célébrités (car s’en sont) de la poésie chilienne sont là : Pablo Neruda, Vicente Huidobro, Luis Mizon, Nicanor Parra, Roberto Bolano : « il m’a été impossible de fermer les yeux et ne pas voir cet étrange spectacle, étrange et lent… - des milliers de jeunes gens comme moi, glabres – ou barbus, mais latino-américains tous – joue contre joue avec la mort. » Il y a aussi de quoi faire des découvertes : Alberto Baeza Flores, Gonzalo Rojas, Waldo Rojas… N’ont pas étét oubliés les chnateurs Victor Jara et Quilapayun… Autrement, le numéro s’ouvre sur un autre latino-américain, Ernesto Cardenal (qui n’a pas lu sa formidable « Oraison pour Marylin Monroe » ?) et par Yves Namur : « Rien - Si ce n’est peut-être la mer qu’on voit danser – Dans un poème… – Et de l’autre côté… - Une femme qui dit des je t’aime aux oiseaux – Et aux hommes qui s’envolent par hasard ou simple distraction. » La partie centrale du numéro est une anthologie d’inédits (Emmanuelle Le Cam, François H. Charvet, Adeline Baldacchino…). J’en retiens aussi l’écriture vigoureuse de Marie Murski : « des siècles qu’on te le dit ! -Mais as-tu seulement un nom – petite sœur des grandes batailles – des fers à repasser les immortelles fœtus après fœtus. Encore un numéro marquant, je trouve, des Hommes sans Epaules. »

Christian DEGOUTTE (in revue Verso n°174, septembre 2018).

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"L’éditorial de Christophe Dauphin, véritable introduction au dossier « Le temps des brasiers », permet de comprendre les particularités historiques et géographiques du Chili « qui concentre une bonne partie des climats de la planète ». On comprend pourquoi la poésie y « demeure l’un des moyens d’expression les plus créatifs ». Le dossier, très complet, présente les poètes connus ici (Pablo Neruda, Victor Jara),  sans oublier les autres. " 

Marie-Josée Christien (rubrique "Revues d'ailleurs", in n°24 de la revue Spered Gouez, 2018).